TOME II
était blanc; on savait qu'il était soudoyé par l'Angleterre, et sa mort était certaine. )) Alors Napoléon décrivit la manière dont on l'avait trouvé mort dans sa prison, et il remarqua que ce genre de suicide , peu commun , était une preuve qu'on ne l'avait pas assassiné. « Nul autre que moi, peutêtre, n'a su arriver au degré de puissance où je suis parvenu, sans s'être souillé par des crimes. Un lord anglais , parent du duc de Bedford , qui dînait avec moi à l'île d'Elbe , m'a dit qu'on croyait généralement en Angleterre que le duc d'Engliien n'avait pas été jugé, mais assassiné pendant la nuit dans sa prison ; et il fut surpris quand je lui dis qu'on lui avait fait un procès en règle et que la sentence avait été publiée avant l'exécution. ))
Je demandai alors à Napoléon s'il était vrai que Talleyrand eût gardé une lettre écrite par le duc d'Engliien, et qu'il ne l'eût remise que deux jours après son exécution, (c C'est vrai , répondit Napoléon , le duc avait écrit une lettre dans laquelle il oilrait ses services et me demandait le commandement d'une armée *, et ce scelerato de Talleyrand ne m'en donna connaissance que deux jours après que le prince eut été mis à mort. » Je lis la remarque que Talleyrand , en retenant cette lettre d'une manière aussi coupable, s'était véritablement chargé de la culpabilité de cette action. Napoléon répondit que Talleyrand était un hriccone capable de tous les crimes. Je fis arrêter le duc d'Engliien ,
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continua-t-il , parce que les Bourbon avaient envoyé en France des assassins pour me tuer. Je voulus leur faire voir que le sang d'un de leurs princes paierait leurs attentats. Le duc d'Enghien fut accusé d'avoir porté les armes contre la république, trouvé coupable, et fusillé, conformément aux lois. Jamais vous ne verrez vos ministres parler le langage de la vérité, lorsqu'il s'agira de la France. Ils suivent les maximes du fameux lord Chatliam qui disait en pailaiit de votre nation : Si nous agissions de bonne foi ou avec justice envers la France , V Angleterre n aurait pas un quart de siècle d^ existence. »
J'ai fait part à l'empereur du message dont sir Hudson Lowe m'avait cliargé pour lui. Il a répondu: «J'ai été sans doute très-fàclié du refus qu'il m'a fait de permettre à Las-Cases de venir me voir ^ attendu que c'était un acte de barbarie, pour le moins inutile, car on pourrait lui donner le nom de fureur de tourmenter mal à propos, puisqu'il a permis aux généraux d'aller en ville et de s'entretenir à leur gré avec lui , et même sans que personne assistât à leur entretien. Mais quant à moi, je n'ai jamais refusé d'entrer en accommodement; au contraire. Pour ce qui est des remarques qu'il a faites sur les restrictions, i! avait lui-même dit, dans sa dernière lettre à Bertrand, qu'il désirait connaître toutes les observations que nous pourrions avoir à leur opposer; et c'est en conséquence de ce , que les observations lai furent
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adlessécs, afin qu'il connût notre manière de penser relativement à sa conduite , d'autant plus qu^ii avait prétendu qu'on n'avait fait aucun cliangcment. Mais jamais son intention n'a été de se servir de l'intermédiaire de l'amiral.
» Que peut-on attendre d'un homme qui donne des ordres contradictoires, d'un homme qui vous dit qu'il a fait aux gardes et aux sentinelles des recommandations dont celles-ci n'ont pas entendu parler. Qui nous dit que nous avons la liberté de passer par tel et tel endroit, et qui en même temps ordonne aux sentinelles d'arrêter les personnes suspectes. Or dites-moi, au nom de Dieu, quel individu peut être plus suspect à une sentinelle anglaise, qu'un Français et que moi sur-tout? Puisque l'unique affaire des soldats dans cette île est de me garder, hien certainement toute sentinelle anglaise qui voudra remplir son devoir ne manquera pas d'arrêter les Français qu'elle apercevra. )) Je ne pus m'empêcher de rire aux écl?ts de la tournure dont s'était servi Napoléon. Il se joignit lui-même à moi , et répéta : C( Un uomo incapace che non ha nessuna fede } » après quoi il me pria de tâcher de lui procurer un catalogue des livres qui étaient dans la bibliothèque publique de James -Town, et de lui donner tousles détails relatifs à l'Egypte et aux expéditions dans ce pays , que je pourrais me procurer. »
J'ai vu sir Hudson Lowe en ville, et je lui ai communiqué la réponse de Napoléon. Quand j'en vins à
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la partie de cette réponse dans laquelle Napoléon arguait que dans la dernière lettre du gouverneur à Bertrand, il avait exprimé qu'il serait content de connaître toutes les observations qu'on pouvait avoir à faire, il m'interrompit en disant : Ali! oui, j'ai dit que je serais content d'entrer dans toutes les explications; oui, je me rappelle cela. Mais jependant il ne parut pas se soucier de s'appesantir sur ce sujet, et il observa qu'il paraissait que la réponse du général Bonaparte était la même que celle qu'il avait déjà faite. Il me pria de ne pas manquer de lui dire que Las-Cases était tout aussi instruit que Pillet sur l'Angleterre.
24. — Cipriani a été en ville comme à l'ordinaire, pour se procurer plusieurs denrées.
26. — Napoléon est sorti de Longwood pour la première fois depuis le 20 de novembre dernier, pour rendre visite à la comtesse Bertrand , à qui il a fait des complimens sur le bel enfant qu'elle avait mis au monde, (c Sire , a répondu la comtesse, j'ai l'iionneur de présenter à Votre Majesté le premier Français qui, depuis votre arrivée à Longwood, y soit venu sans la permission du lord Bathurst. »
27. — Napoléon était dans son bran. Il s'est plaint de mal de tête et d'insomnie, ce que j'ai attribué au défaut d'exercice, en le lui recommandant instamment. Il a reconnu la justesse de mes avis , mais il paraissait se regarder comme hors d'état de les suivre.
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Je Jui ai appris que j'avais en ma possession un livre contenant des détails sur une société nonnnée Pliiliidelphe, que l'on avait formée contre lui, et je lui témoignai mon étonnement de ce qu'il ne fût pas tombé sous le fer de quelque conspirateur. Il a répondu : « Personne ne savait jamais cinq minutes auparavant que je dusse sortir, ni où je devais aller. C'est ce qui déjouait les conspirations ourdies contre moi, car les auteurs de ces complots ignoraient l'endroit où ils pourraient exécuter leur dessein. Peu de temps apiès que j'eus été nommé consul , environ cinquante personnes, dont la plus grande partie m'avaient été attachées avant (c'étaient des officiers de l'armée, des savans, des peintres et des sculpteurs), formèrent une conspiration contre moi. Ils étaient tous de véritables républicains, leurs têtes étaient échauffées, chacun d'eux se regardait comme un Brutus, et me considérait comme un tyran ou comme un autre César, Parmi eux se trouvait un républicain nommé Aréna, un de mes compatriotes, homme qui m'avait été autrefois très -attaché, mais qui me regardait comme un tyran, et avait résolu de se défaire de moi , croyant par là sauver la France, Il y avait aussi un certain Ceracchi, autre Corse, et fameux sculpteur, qui avait fait une statue pour moi pendant mon séjour à Milan, Cet homme avait aussi manifesté beaucoup d'attachement pour moi; poussé par le fanatisme républicain, il résolut de m'assassiuer 3 et vint à Paris dans cette inteiition, Il
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sollicita l'honneur de faire une seconde statue pour moi, alléguant que la première n'était pas exécutée d'une manière digne d'un si grand liomme.
» Quoique je ne susse rien encore de la conspiration qu'on avait formée, je refusai cependant d'accéder à sa demande, ne voulant pas m'assujettir à rester assis pendant deux ou trois heures dans la même position et pendant plusieurs jours de suite, attendu, sur-tout, que je m'étais déjà donné cette peine pour lui auparavant. Ce refus me sauva la vie ; car son intention était de me poignarder pendant la séance. Ils avaient, en outre , concerté leur plan tous ensemble. De leur bande était un capitaine qui avait été un de mes plus grands admirateurs. Cet homme convint qu'il était nécessaire de renverser le tyran; mais il ne voulut pas consentir à ce qu'on m'assassinât , quoiqu'il fût d'accord avec les autres sur tout le reste. Mais les autres conspirateurs avaient une opinion différente, et ils insistaient sur la nécessité absolue de se défaire de moi, ce moyen étant le seul d'empêcher la France de tomber dans l'esclavage. Ils disaient qu'il ne pouvait exister d'espoir de liberté tant que je vivrais. Ce capitaine, voyant qu'ils étaient déterminés à répandre mon sang, malgré ses argumens et ses supplications, découvrit leurs noms et leur projet. Ils devaient m' assassiner la première fois que j'irais au spectacle , à ma sortie du théâtre. La police prit toutes les mesures convenables j je me rendis le soir même au théâtre, et je passai au milieu
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des conspirateurs, dont je connaissais personnellement quelques-uns. Ils avaient sous leurs manteaux les poignards destinés à m'expédier quand je sortirais. Peu de temps après mon arrivée, on les arrêta tous, et on trouva sur eux les poignards. On ne peut condamner personne à mort , en France , à moins qu'on ne lui trouve Tinstrument qui devait servir à commettre le crime; on leur fit donc leur procès; plusieurs moururent du dernier supplice. » J'ai fait diverses questions à Napoléon sur l'affaire de la machine infernale. Il m'a répondu de la manière suivante : a C'était vers Noël, et l'on préparait de grandes fêtes. On me pressait beaucoup d'aller à l'opéra ; j'avais été extrêmement occupé pendant toute la journée, et je me trouvais ce soirlà fatigué. Je me jetai sur \m sofa dans le salon de ma femme, et je m'endormis. Joséphine descendit quelque temps après , m'éveilla et insista pour que j'allasse au théâtre. C'était une excellente femme , et elle désirait que je fisse tout ce qui pouvait me gagner la faveur du peuple. Vous savez que lorsqu'une femme a quelque dessein en tête , il faut que tout cède à sa volonté. Je me levai donc contre mon gré, et montai en voiture , accompagné de Lasnes et de Bessières, J'étais si assoupi , que je m'endormis presque aussitôt. Je sommeillais lorsque l'explosion eut lieu, et je me rappelle qu'éveillé en sursaut, j'épronvai une commotion semblable à celle qu'eût produit l'action, de me soulever avec ma voitvire.
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et de la lancer dans un courant d'eau très-rapide. Les auteurs de ce complot étaient un nommé Saint-Regent, Imolan, homme religieux, qui a passé depuis en Amérique où il s'est fait prêtre , et plusieurs autres.
)) Ils avaient fait faire une charrette avec un tonneau semblable à ceux dont on se sert à Paris pour porter l'eau dans les maisons , avec cette différence que le tonneau était placé en travers. Imolan remplit le baril de poudre , et le plaça lui-même au détour de la rue que je devais traverser. Ce qui me sauva alors , c'est que la voiture de mon épouse était de la même forme que la mienne , et que l'une et l'autre étaient escortées par une garde de quinze hommes. Imolan ne savait pas dans laquelle je me trouvais , et n'était pas même certain que je fusse dans l'une ou dans l'autre. Afin de s'en assurer , il se plaça en avant pour regarder dans la voiture et voir si j'y étais. Un de mes gardes, homme grand et fort , impatient et irrité de voir un homme qui obstruait ce passage , et qui regardait avec curiosité dans la voiture, marcha sur lui et lui donna un coup de botte forte, en lui criant : P^a-t-en, pekin! Imolan fut renversé par le coup. Avant qu'il pût se relever , la voiture avait déjà un peu dépassé le lieu où était la machine. Imolan , à ce que je pense , un peu déconcerté par sa chute et troublé par son projet, ne voyant pas que la voiture était déjà éloignée, courut à la charrette, mit le feu, et l'explosion de 1^^
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machine eut lieu entre deux voitures. Son effet tua le cheval d'un de mes gardes et hiessa le cavalier , renversa plusieurs maisons et tua ou blessa environ quarante à cinquante badauds qui se trouvaient là pour me voir passer. La police recueillit les débris de la charrette et de la machine , et invita tous les ouvriers de Paris à venir les examiner. L'un dit : j'ai fait ceci , l'autre j'ai fait cela ;* et ils convinrent tous d'avoir vendu les pièces qui composaient cette machine , à deux hommes qui, d'après leur accent, paraissaient Bas-Bretons ; mais on ne put découvrir autre cliose. Peu de temps après, les cochers de louage et autres donnèrent dans les Champs-Elysées un grand dîner à mon cocher César, pensant qu'il m'avait sauvé la vie par son adresse et son activité, ce qui n'était pas vrai , car dans le moment de l'explosion , il était ivre. Ce fut le garde qui me sauva par le coup de pied qui avait renversé Imolan. Il est possible que mon cocher y ait aussi contribué en tournant le coin de la rue avec une grande rapidité, car dans son ivresse il ne prenait garde à rien; il était tellement hors déraison, qu'il prit l'explosion pour une décharge que l'on faisait en l'honneur de ce que j'allais au théâtre. Au dîner , on but largement et l'on porta la santé de César; tm des cochers qui y était, dit dans l'ivresse : César, je connais les hommes qui ont essayé de faire sauter le premier consul l'autre jour. Dans telle rue et dans telle maison, ajouta-t-il en les nommant, j'ai vu ce
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jour-là une charrette comme un tonneau à eau , sortir d'an passage; je n'en avais jamais vu dans cet endroit, et cela attira mon attention. J'observai les liommes et le cheval, et je les reconnaîtrais encore. )) On envoya chercher le ministre de la police , on interrogea cet homme, et il conduisit les officiers de police à la maison dont il avait parlé. On y trouva, en effet, l'instrument avec lequel les conspirateurs avaient mis la poudre dans le baril, il en était encore empreint. On trouva aussi sur le sol, quelque peu de cette poudre qui avait été répandue. Le maître de la maison , sur les questions qu'on lui fit, déclara qu'il y avait quelque temps que des individus, qu'il ne connaissait pas, étaient venus dans sa maison , et qu'il les avait pris pour des contrebandiers , que ce jour-là ils étaient sortis avec la charrette qu'il avait supposée contenir des marchandises de contrebande. Il ajouta qu'ils étaient Bas-Bretons, et que l'un d'eux paraissait être au-dessus des deux autres, Après qu'on eût obtenu une description de leurs personnes, on fit toutes les recherches nécessaires, et Saint-Régent et Carbon furent pris, jugés, et mis à mort. Une circonstance assez singulière, c'est qu'un inspecteur de police avait remarqué cette charrette à un coin de la rue , où. elle était restée pendant long-temps, et qu'il avait ordonné qu'oq l'éloignàt ; mais celui qui se tenait auprès s'excusa sur ce qu'il y avait assez de place. L'aspect de cette charrette , à laquelle était attelé un misérable cheval
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qui ne valait pas 20 francs , ne donna aucun soupçon à l'inspecteur. »
(( A Scliœnbrunn, a continué J'erapereur, j'eus Lien du bonheur d'échapper au danger qui menaçait mes jours. Peu de temps après la prise de Vienne, je passais à Scliœnbrunn la revue de mes troupes. Un jeune homme d'environ dix-huit ans se présenta à moi. Il s'approcha au point de me toucher, et dit qu'il voulait me parler. Berthier, qui n'aimait point qu'on me troublât dans une pareille circonstance, le ilt ranger de côté, en disant : Si vous avez quelque chose à dire à l'empereur, vous ne pouvez le faire dans ce moment. Il appela alors Rapp, qui était Allemand , et lui dit : (c Voilà un jeune homme qui désire parler à l'empereur , voyez ce qu'il demande, et ne le laissez pas troubler sa majesté. » Après quoi il appela le jeune homme et lui dit qlie Rapp parlait allemand, et qu'il lui répondrait. Rapp alla à lui et lui demanda ce qu'il voulait. Il répondit qu^il avait un mémoire à remettre à Tempereur. Rapp lui dit que j'étais occupé et qu'il ne pouvait pas me parler pour le moment. Il avait alors sa main dans son giJet, comme s'il eût quelque papier à me donner. Voyant que , malgré son refus , il insistait pour me voir et s'avançait toujours, Rapp, qui est lin homme violent, lui donna un coup de poing et le repoussa de côté. Il revint encore à la charge au moment où les troupes défdaient. Rapp , qui le guettait, le fit saisir par quelques-uns des gardes et
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le fit surveiller jusqu'après la revue; puis, il le fit conduire à son logement, pour apprendre de lui ce qu'il voulait. Les gardes observant qu'il tenait constamment la main dans son estomac, lui firent ôter la main et l'examinèrent. Ils trouvèrent sous son liabit un couteau long comme le bras. Quand on lui eut demandé ce qu'il en voulait faire, il répondit sur-le-champ : Tuer l'empereur! Peu de temps après on me l'amena. Je lui demandai ce qu'il voulait? Vous tuer, répondit-il. Je lui demandai ce que je lui avais fait pour en vouloir à ma vie ? Il répondit, que j'avais fait beaucoup de mal à son pays, que je l'avais ruiné et désolé par la guerre. Je lui demandai pourquoi il n'avait pas tué Tempereur d'Autriche, au lieu de moi, puisque c'était réellement lui qui était la cause de la guerre et non pas moi? Oh, répliqua-t-il, c'est un imbécille, et si je l'avais tué, on aurait mis sur le trône quelqu'autre imbécille comme lui; mais vous une fois tué, il n'eût pas été aisé d'en trouver un pareil. Il dit que Dieu l'avait appelé pour être l'instrument de ma mort, et cita Judith et Holopherne. Il parla beaucoup de rehgion, et paraissait s'imaginer qu'il était Judith et que j'étais Holopherne. Il cita plusieurs passages de récriture qu'il croyait convenir à son projet. C'était le fils d'un piètre protestant d'Erfurth. 11 n'avait pas instruit son père de son dessein , et avait quitté la maison paternelle sans avoir d'argent. Je pense qu'il avait vendu sa montre pour acheter le couteau
dont il voulait se servir pour me tuer. Il dit qu'il mettait sa confiance en Dieu, et qu'il espérait qu'il lui donnerait le moyen de se défaire de moi. Je lis venir Corvisart, et je lui ordonnai de lui tâter le pouls et de voir s'il était fou. Corvisart, après l'avoir examiné , trouva qu'il était calme. Je le fis emmener et enfermer dans une chambre avec un gendarme , et j'ordonnai qu'on ne lui donnât aucune nourriture pendant vingt-quatre heures, excepté de l'eau tant qu'il voudrait en boire. Je voulais, par ce moyen, lui donner le temps de se calmer et de réfléchir, et qu'ensuite on l'examinât quand son estomac serait vide, et dans un moment où l'on ne pourrait supposer que rien pût échaufl^r ou exalter son imagination. Après que les vingt-quatre heures furent passées, je l'envoyai chercher et je lui demandai : Si je vous accordais votre pardon, feriez-vous d'autres tentatives contre ma vie ? Il hésita pendant long-temps , puis il dit , quoiqa'avec une extrême répugnance , qu'il ne ie ferait pas , parce qu'il pensait que si c'eût été l'intention de Dieu qu'il me tuât , il aurait permis qu'il exécutât son projet la première fois. J'ordonnai qu'on le fit retirer. C'était d'abord mon intention de lui accorder son pardon ; mais on me représenta que son hésitation , au bout de \ingt-quatre heures de jeûne , était un signe certain qu'il conservait de mauvaises intentions, et qu'il avait quelqu'assassinat en vue ; que c'était un enthousiaste j un fanatique, et que lui pardonner
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serait donner un très-mauvais exemple. Rien n'est plus dangereux que ces sortes d'enthousiastes religieux , ils en veulent ou à Dieu ou aux rois. On l'abandonna donc à son malheureux sort. »
« Une autre fois , a continué Napoléon, le roi de Saxe m'envoya une lettre par laquelle il m'informait qu'une personne allait partir de Stuttgard pour se rendre à Paris , où elle arriverait probablement le jour qu'il me désignait ; que son intention était de m'assassiner. Cette lettre contenait une description détaillée de l'individu. La police prit ses mesures , et l'homme en question arriva au jour marqué. On l'avait surveillé ; on le vit entrer dans la chapelle des Tuileries où je m'étais rendu à l'occasion de certaine fête. Il fut arrêté et examiné ; il fit l'aveu de son projet , il dit que lorsque le peuple s'agenouilîait à l'élévation de l'hostie , il me vit regarder quelques jolies femmes , et déclara que sa première intention avait été de s'approcher de mci autant que possible et de me tirer un coup de pistolet ( en eflet , il avait fait quelques pas de mon côté ) ; mais après un peu de réflexion , il pensa que cela ne serait pas assez sûr , et il résolut de me tuer avec un couteau qu'il avait apporté à cet effet. Je ne me souciais pas qu'on le fit mourir , et j'ordonnai qu'on le retînt en prison. Lorsque je cessai d'être à la tête des affaires , cet homme qu'on avait retenu en prison pendant sept mois après que j'eus quitté Paris , et qui avait été très-maltraité , obtint sa liberté. Bientôt après , il
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déclara que son dessein n'était plus de me tuer , mais de tuer le roi de Prusse , pour avoir maltraité les Saxons et la Saxe. Apiès mon retour de l'île d'Elbe , je fis l'ouverture des chambres où l'on devait mettre beaucoup de pompe et d'éclat. Au commencement de la cérémonie , ce même homme qui s'était introduit , tomba par quelqu'accident , et un paquet qui contenait quelques préparations chimiques , éclata dans sa poche , ce qui le blessa dangereusement. Je n'ai jamais pu savoir positivement quelles étaient ses intentions ce jour-là ; on l'arrêta. Cet accident causa beaucoup d'alarmes dans la salle des séances. J'ai depuis entendu dire qu'il s'était jeté dans la Seine. » J^ai demandé ensuite à Napoléon , s'il avait réellement eu l'intention d'entreprendre l'invasion de l'Angleterre , et dans ce cas , quels eussent été ses plans? Voici sa réponse : ce J'aurais tout dirigé moimême, j'avais donné des ordres pour que deux flottes considérables se rendissent dans les Indes occidentales. Au lieu d'y rester, elles n'auraient fait que se montrer à quelques-uns de vos établissemens dans ces parages, et seraient revenues de suite en Europe , après s'être dirigées sur le Ferrol, en avoir fait lever le blocus et en avoir fait sortir les bâtimens de guerre qui s'y trouvaient. Avec ce renfort, elles devaient se diriger sur Brest, 011 il y avait environ quarante vaisseaux de ligne , tout prêts à partir. Une fois la réunion opérée , tous ces vaisseaux auraient fait voile pour la Manche , où ils
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n'auraient rien rencontré d'assez fort pour leur résister, et en auraient chassé tous les yaisseaux anglais. Par de fausses nouvelles adroitement ménagées 5 je calculais que vous eussiez été forcés d'envoyer des escadres aux Indes orientales et occidentales, et dans la Méditerranée, à la recherclie de mes flottes. Avant que ces escadres fussent de retour, j'aurais été le maître du canal pendant deux mois, ayant environ soixante-dix vaisseauxde guerre, outre les frégates. J'aurais passé en Angleterre avec une jQottille et deux cent mille hommes , j'aurais débarqué le plus près possible de Chatham , et je me serais dirigé aussitôt sur Londres , où je calculais pouvoir arriver en quatre jours après mon débarquement. J'aurais proclamé la république j j'étais alors premier consul ; l'abolition de la noblesse et de la chambre des pairs , la distribution de la fortune de ceux qui se seraient opposés à mes projets, la liberté, l'égalité et la souveraineté du peuple, tout cela m'aurait fait des partisans. J'aurais laissé subsister la chambre des communes , après cependant lui avoir fait subir une grande réforme. J'aurais fait une proclamation pour annoncer que nous étions venus en Angleterre comme amis de la nation anglaise et pour la délivrer d'une aristocratie perverse et corrompue, et pour donner une forme populaire à son gouvernement , ce qui aurait été confirmé par la conduite de mes troupes, attendu que je n'aurais pas soufl'ert qu'elles commissent le moindre excès.