Lady Lowe a rendu une visite à la comtesse Bertrand
Sir Hudson Lowe a eu une longue conversation
Février. ( 7^ ) 1817.
avec moi au sujet de Napoléon , dont la substance est que s'il rétablissait les anciennes limites, Napoléon ne prendrait pas l'habitude de visiter les maisons comprises dans leur enceinte. Qu'il ne crut pas cependant qu'il existait aucune restriction pour l'en empêcher. Je lui ai fait part de quelques-uns des sentimens de Napoléon , et de la manière dont il s'était exprimé hier. Son excellence a dit qu'il y avait une grande différence entre des limites pour faire de l'exercice, et des limites pour entretenir une corres' pondance et des communications suspectes. Que s'il étendait les limites actuelles , on devait s'assujettir à n'entrer dans aucune des maisons désignées , à moins qu'on ne fût accompagné d'un officier anglais. J'ai fait la remarque qu'il n'y avait que quatre maisons dans les limites de Woody Range. Sir Hudson a dit que peut-être on pourrait lever cette difficulté en faisant donner de sa part, au général Bonaparte, une liste des maisons dans lesquelles on pourrait lui permettre d'entrer. Je lui ai dit que Napoléon avait fait entendre que s'il eût eu l'intention d'intriguer avec les commissaires ou avec d'autres, il aurait pu aisément en venir à bout , en leur faisant savoir qu'ils eussent à le joindre dans l'intérieur des limites du poste principal , ce qu'il avait toujours la faculté de faire; mais que Napoléon ne ferait jamais rien qui pût avoir la moindre apparence d'une intrigue. Sir Hudson a répondu que le général Bonaparte n'avait jamais cessé d'intriguer , et qu'il ne
Février. ( 7^ ) 1S17.
cesserait jamais de le faire. Il me pria ensuite de dire qu'il attendait de jour en jour un Lâtiment qui devait apporter de nouveaux ordres et la permission d'accorder une extension dans les limites. Que pour lui, il n'aurait point de répugnance à permettre au général Bonaparte d'entrer dans de certaines maisons qu'il désignerait, ni même d'en envoyer une liste au comte Bertrand.
'j, — J'ai communiqué à Napoléon les idées de sir Hudson Lowe, (c S'il m'accordait toute l'île , à condition de donner ma parole de ne pas essayer de m'écliapper , a répondu Napoléon , je ne Tacccpterais pas , parce que ce serait eu quelque façon me reconnaître prisonnier , quoique , cependant , je ne tenterai jamais de recouvrer ma liberté. Je suis ici de force et non de droit. Si l'on m'eût pris à Waterloo , peut-être n'aurais-je pas hésité à l'accepter , quoique même dans ce cas ce fût contraire aux lois des nations , puisque nous n'avons actuellement pas de guerre. Si l'on m'offrait la permission de demeurer eii Angleterre sous de telles conditions , je ne pourrais pas l'accepter. Je n'entends pas ce qu'il veut dire par correspondance. Que craint-il? peut-être les commissaires. L'amiral n'a jamais craint qu'on ren^ dît sa conduite publique. J'espère , a continué Napoléon , que vous lui avez fait part que j'avais dit qu'il n'avait pas le droit d'imposer des restrictions à moins qu'elles ne fussent signées par les ministres. » J'ai répondu affirmativement, et que le gouverneur
Février. ( 7^ ) 1817.
avait répliqué qu'il avait le pouvoir cl'im])Oser toutes les restrictions qu'il jugerait nécessaires. « Par le bill ! s'est écrié Napoléon , il n'en a pas le droit. Par la loi du plus fort, il est le maître de faire ce que bon lui semble. De même que le parlement anglais a rendu un bill pour légaliser ce qui est illégal , et pour autoriser une proscription contraire aux lois des nations, à la bonne foi et à son proj)re honneur. Mais même, d'après ce bill, il n'est pas permis de déléguer l'autorité. »
Après quelques autres observations, Napoléon m'a dit : « Répétez au gouverneur que s'il envoyait une liste au comte Bertrand , ou s'il lui faisait savoir que dans l'enceinte des limites il y a plusieurs maisons qu'il désirerait que je ne visitasse pas, je n'entrerais ni dans ces maisons ni dans celles des commissaires. S'il règle les choses de cette manière, on s'entendra. Mais s'il envoyait une liste de toutes les maisons de l'île, excepté une, et s'il spécifiait que je pourrais entrer dans toutes, à l'exception de cette seule maison, je n'y consentirais pas. Tandis qu'au contraire , s'il faisait une liste de toutes les maisons de l'île, à l'exception d'une seule, et me disait qu'il désire que je n'aille pas dans aucune de celles portées sur la liste, et s'il ne faisait aucune observation sur cette seule maison , j'accepterais cette seconde condition de préférence à la première, quoiqu'en accédant à cette seconde condition, je ne pusse entrer que dans une seule maison, tandis que par la
Février. ( 74 ) 1817.
première , je pourrais entrer dans toutes les maisons, à l'exception d'une seule. En souscrivant à la première de ces conditions, j'aurais l'air de ne rendre mes visites que par sa permission , tandis que par la seconde j'aurais l'air d'agir volontairement , parce qu'en n'en nommant aucune , on semblerait laisser à mon choix d'y aller ou de n'y pas aller. J'aurais l'apparence d'un homme libre. Dites-lui cela, a-t-il continué, quoique je sois sûr que ce n'est là qu'une misérable ruse et une intrigue de sa part, qui n'aura aucune espèce de résultat.
» Je pense , a ajouté Napoléon , que je dois encore à l'influence de mon étoile d'avoir été si mal traité par les Anglais, et ensuite d'être tombé sous la tyrannie d'un gouverneur dont la conduite est aussi infâme. A la fin la postérité me vengera. »
La viande a été de si mauvaise qualité pendant quelques jours , que rollicier d'ordonnance a cru devoir la renvoyer avec quelques plaintes officielles.
8. — J'ai été à Plantation-House, et j'ai communiqué à sir Hudson Lowe la teneur de la conversation ci-dessus mentionnée. Son excellence a répondu que, par l'arrangement proposé , les principales difficultés étaient levées, et qu'il en parlerait au comte Bertrand. Cipriani est allé en ville , où il s'est efforcé de se procurer quelque viande de bonne qualité.
g. — Scott, le domestique à qui le comte de Las- Cases a donné sa lettre , a été relâché de son emprisonnement , sous les conditions suivantes : Que son
Février. ( 7^ ) 1817.
père se porterait caution pour lui, et serait condamné à une amende de 100 liv. sterL, si son filsdépassait l'enceinte de la petite propriété de son père.
10. — J'ai fait connaître à Napoléon que j'avais fait à sir Hudson Lowe le rapport dont il ra'avait< chargé , et que celui-ci m'avait promis d'en conférer avec le comte Bertrand. Napoléon a répondu :. «Vous pouvez compter que rien ne se terminera. C'est seulement pour vous tromper. Il agira comme il l'a déjà fait dans l'affaire avec l'amiral.
)) Gourgaud , ajouta Napoléon , est tousles jours arrêté à Hut's-Gate. Les sentinelles crient : halle ! le sergent sort du poste , et après une espèce de délibéré , on lui dit passez. »
Nous parlâmes ensuite d'Alexandrie, ce Vos ministres ont montré bien peu de prudence , dit Napoléon, en ne conservant pas Alexandrie. Car si vous l'eussiez gardée alors , c'eût été un vieux vol comme celui de Malte , et vous en fussiez restés paisibles possesseurs. Cinq mille hommes suffisaient pour en: former la garnison , et vous vous trouveriez défrayés de cette dépense par l'immense commerce que vous feriez en Egypte , vous auriez pu empêcher l'introduction des produits de toute manufacture , excepté les anglaises, et par-là vous vous empariez de tout ]e commerce de l'Egypte, puisqu'il n'y a point d'au^ tre ville maritime dans tout le pays. Selon moi , c'eût été pour vous une acquisition de beaucoup préférable à celle de Gibraltar ou de IMalte. Une fois
Février. ( 76 ) 1817.
l'Egypte en possession des Français, adieu Finde pour les Anglais. C'était un des grands projets que j'avais en vue. Je ne sais pas pourquoi vous attachez tant d'importance à Gibraltar ; c'est un mauvais port et qui vous coûte des sommes énormes. Vous ne pouvez, de cet endroit, empêcher une flotte de passer dans la Méditerranée. Lorsque je régnais en France, j'eusse beaucoup mieux aimé voir Gibraltar entre vos mains que dans celles des Espagnols ; parce que c'est pour ces derniers un éternel sujet de haine contre vous. » J'observai qu'on avait fait courir le bruit qu'il se proposait de l'assiéger, et qu'il avait fait, pour cela, marcher une forte armée en Espagne , quoique d'autres disent qu'il se proposait seulement de donner pied à ses troupes dans ce pays. Napoléon sourit. « C'est, vrai, dit-il. La Turquie tombera bientôt , et il sera impossible de la diviser sans en donner quelque portion à la France , sa part sera l'Egypte. Mais si vous eussiez gardé Alexandrie, vous auriez empêché les Français d'y prétendre , et de prendre , par la suite , possession de l'Inde ; car elle suivra certainement leur établissement en Egypte. »
12. — J'ai trouvé sir Hudson Lowe enfermé avec sir Thomas Reade à Plantation-House. Je me suis entretenu avec lui dans la bibliothèque, au sujet de la proposition qui lui avait été faite le 8. Son excellence ne voulut cependant pas comprendre que visiter seulement les maisons dont l'entrée n'aurait
Février. ( 77 ) 1817.
pas été interdite par lui aux prisonniers , et la raison de s'abstenir d'entrer dans celle dont il aurait fait l'exception dans une liste dressée par lui-même, fût précisément la même chose que ce qu'il avait déjà dit relativement à la permission de ne visiter que certaines maisons spécialement indiquées dans une liste. Il dit d'assez mauvaise humeur, que le général Bonaparte cachait quelque dessein là -dessous, et qu'il n'accorderait pas son consentement. J'observai qu'il était malheureux qu'il m'eût choisi pour faire des propositions à ce suje , parce que cela pourrait donner matière à une autre accusation d'arrièrepensée. Son excellence répondit en me priant de dire au général Bonaparte, ce dont il m'avait déjà chargé auparavant , qu'il pouvait se considérer comme trés-lieureux d'avoir affaire à un homme aussi bon , etc.
Madame Balcombe et sa fdle sont arrivées à Longwood. J'ai dîné avec Napoléon en leur société. Il a été extrêmement gai et causeur; sa conversation était une source inépuisable de causerie qu'on trouve rarement en lui. Il apprit à miss Élisa la manière de jouer au billard.
Dans la soirée. Napoléon me pria de ne plus lui faire , à l'avenir , des propositions ou des communi-^ cations du gouverneur, sans avoir préalablement demandé à celui-ci quel en serait le résultat, si Napoléon y consentait, ce C'est un menteur ^ dit-il, un homme d'insinuations comme les petits tyrans
Février. ( 78 ) 1817.
d'Italie. Il n'a rien cV anglais , il n'a que la rage de tourmenter et de tracasser les gens, y)
On a demandé, le 10, à sir Hudson Lowe, de permettre à Cipriani d'aller dans la vallée , sous la garde d'un soldat, pour acheter un mouton et des légumes aux fermiers, parce que la viande envoyée par le gouvernement n'était pas mangeable, sir Hudson Lowe s'y est refusé. La ration de viande, légumes, vin, etc., est transportée chaque jour à Long- "wood, en plein soleil , et la plupart de ces objets se gâtent en route,
14. — J'ai déjeûné avec Napoléon , qui m'a entretenu de la Russie. (C Si Paul avait vécu , dit-il , on aurait vu dans peu la paix avec l'Angleterre. Vous eussiez été incapables de résister long-temps aux puissances du Nord réunies. J'avais écrit à Paul de continuer de construire des vaisseaux, et de s'efforcer de réunir le Nord contre vous; de ne point hasarder de batailles, parce que les Anglais les gagneraient, mais de vous laisser vous épuiser vous-*mêmes , et d'employer tous les moyens de former une vaste flotte sur la Méditerranée. »
Il parla ensuite du traitement qu'il avait éprouvé de la part des ministres anglais, en assurant qu'il était pire que celui exercé avant eux à l'égard delà reine Marie Stuart.
ce Marie , dit-il , a été mieux traitée. Il lui était permis d'écrire à qui bon lui semblait , et elle était renfermée en Angleterre^ ce qui était tout pour elle.
Février. ( 79 ) 1817.
Il paraît que la reine d'Ecosse était plus persécutée à cause de sa religion , par les puritains , que pour tout autre motif. » Je lui fis observer que Marie avait été accusée d'être complice du meurtre de sou mari. « Il n'y a pas là-dessus le moindre doute, dit-il; elle épousa même plus tard celui qui l'avait assassin.
» *** emploie les meurtriers de son père. O***, l'un d'eux , est maintenant son aide-de-camp. Je dois cependant lui faire la justice de dire qu'à T**, il m'observa que j'avais beaucoup d'égards pour B**, et m'en demanda la raison. Je répondis : C'est parce qu'il est votre général. Cependant, reprit *** , c'est un vilain coquin, c'est lui qui a assassiné înon père. Et la politique seule m'a obligé et m''oblige de l'employer, quoique je lui souhaite la mort et que je veuille dans peu le renvoyer chez lui.
» Alexandre et le roi de Prusse , continua Napoléon , dînaient tous les jours avec moi ; et dans la vue de faire une politesse à *** , j'avais résolu un jour, que la conversation roula sur ce sujet, d'inviter B** à dîner , comme commandant en chef de son armée ; cela déplut à *** , qui , quoiqu'il invitât B'''^ à sa table particulière , ne se souciait pas que j'en fisse de même , parce que cela l'aurait trop élevé aux yeux des Russes.
» Paul I*"^, dit -il, a été assassiné par B****, O****, P*** et autres. Un Cosaque, en qui Paul se liait beaucoup, était stationné devant sa porte. Les conspirateurs montèrent et demandèrent à entrer.
Février. ( 8o ) 1817.
P*^^ lui (lit qui il était, et qu'il voulait parler de suite à l'eiiipereur. Le fidèle Cosaque s'y refusa. Les conspirateurs tonibèreut sur lui , et après une résistance désespérée , il fut vaincu et liaclié. Paul qui était au lit , en sortit en entendant du bruit , et chercha à s'échapper dans les appartemens de l'iinpératrice. Malheureusement pour lui , dans ses soupçons , il avait ordonné, un ou deux jours avant, que sa porte de communication fût fermée. Il alla donc se cacher dans une garde - robe. Cependant les conspirateurs enfoncent la porte , et se précipitant vers le lit , ils s'aperçoivent qu'il est vacant. jN^ous sommes perdus, s'écrièrent-ils, il s'est échappé. P^^Y qui avait plus de présence d'esprit que les autres , s'avance vers le lit , et mettant ses mains sous la couverture: le nid est chaud, dit-il, l'oiseau ne saurait être loin. Ils commencent alors à fureter partout, et finissent par arracher Paul de sa cachette. Us lui présentèrent un papier contenant son abdication , qu'ils voulurent lui faire signer. Paul s'y refusa d'abord, mais il dit ensuite qu'il signerait volontiers, s'ils voulaient le laisser aller. Alors ils le saisirent, le frappèrent à la tète, et s'efforcèrent de l'étranfjler. Paul fit une résistance désesnéréeietcraignant qu'il ne lui arrivât du secours, B"***"*^ mit fin à ses jours en lui appuyant son talon de botte dans les jeux, et lui écrasa ainsi la cervelle, pendant que les autres le tenaient renversé. Paul, en luttant contre ses assassins; saisit une fois le talon de B*'^** dans
Féviuer. ( 8i ) 1817.
sa bouche, et en arraclia un morceau jusqu'à la cliair. ))
Je demandai à Napoléon s'il pensait que Paul avait véritablement eu l'esprit aliéné? « Oui , sur les derniers temps , répondit Napoléon , je pense qu'il avait perdu une partie de sa raison. D'abord il était fortement prévenu contre la révolution , et toutes les personnes qui y avaient eu part j mais j'avais fini par changer son opinion et le faire revenir à des sentimens plus raisonnables. Si Paul avait vécu, vous auriez déjà perdu l'Inde. Nous avions fait ensemble le projet de l'envahir. J'avais fourni le plan; je m'étais engagé à envoyer trente mille hommes de bonnes troupes ; il devait y réunir un nombre égal de ses meilleurs soldats russes, et quarante mille Cosaques. J'aurais fourni une somme de dix millions pour concourir à l'achat des chameaux et autres choses nécessaires pour traverser le désert. Nous devions tous deux demander au roi de Prusse qu'il accordât le passage à mes troupes sur son territoire , ce qui aurait été aussitôt accordé. J'aurais en même temps fait une semblable demande au roi de Perse, ce qu'il n'aurait certainement pas refusé , quoique la négociation entamée pour cet objet , ne fût pas entièrement terminée j mais elle aurait réussi, parce que les Persans désiraient en profiter. Mes troupes se seraient rendues à Varsovie , où les Russes et les Cosaques devaient les joindre. De cette ville , nos troupes réunies se dirigeaient vers la mer Caspienne,