COMBAT DE TAUREAUX ESPAGNOLS, OU LE MATADOR CORSE EN DANGER
Dans le haut de l’estampe on lit : « Le taureau espagnol est remarquable comme intelligence; si le matador ne le frappe point à mort du premier coup, le taureau parvient toujours à le tuer. »
* Les spectateurs de ce a théâtre royale de l’Europe », pour respecter l’orthographe de l’artiste anglais, tous fort intéressés par le spectacle qui se joue devant eux , sont les monarques européens eux-mêmes: on voit également, parmi eux, l’hospodar de Pologne, le sultan de Turquie et le bey d’Alger. Le pape tient, devant lui, une bulle d’excommunication contre « l’usurpateur corse ».
Le taureau espagnol secoue sa chaîne, il a déjà donné le coup de grâce à Joseph Bonaparte et il envoie promener Napoléon avec son « plan pour asservir le monde ». Les taureaux expirants dans l’arène personnifient l’Allemagne, la Prusse, le Danemark.
[ Caricature de Gillray, il juillet 1808.]
(1) Le marché au poissou de Londres.
*Très nombreuses sont les caricatures relatives aux affaires d’Espagne, dans lesquelles le taureau occupe la première place. Certaines même mettent en présence le taureau anglais et le taureau espagnol, « ces deux défenseurs de ta liberté de l’Europe avec frère Bruin ». — « Et si ces nobles animaux haïssent tant Napoléon,» nous apprend la légende d’une estampe de 1808, «c’est parce qu’il est couvert de sang, et que les taureaux ont, on le sait, une antipathie répulsive pour le rouge. Voilà qui devait être concluant. Voilà qui devait fixer définitivement le peuple français sur les sentiments de l’Europe à l’égard de son « tyran ».
200. — L’araignée corse dans sa toile. — Napoléon est représenté en grosse araignée, de l’espèce « Ambition illimitée », engloutissant une mouche espagnole. Il a déjà beaucoup de mouches dans sa toile, Autrichiens, Hollandais, Portugais, Etruriens, Prussiens, Hambourgeois, Italiens, Vénitiens, et nombre de petits moustiques. La mouche papale s'est embarrassée et craint d’être prise. La mouche russe a touché la toile fatale.
Deux seules sont encore libres : la mouche turque, qui a peur que son tour ne vienne bientôt, et la mouche britannique, qui s’écrie gaiement : « Oh! vous pouvez regarder, maîtresse araignée, mais je ne me laisserai jamais prendre dans votre toile. »
Caricature signée : Woodward del, Rowlandson sculp., 12 juillet 1808.
201. — La nourrice corse endormant les Infants d’Espagne. — Napoléon sert de nourrice aux prétendants rivaux d’Espagne, mais il n’a quitté ni son uniforme, ni ses bottes, ni, non plus, l’indispensable chapeau retroussé.
IL est en train d’endormir toute la famille royale : avec un pied il balance le berceau impérial qui contient le bon vieux roi et son aimable compagne, tandis que don Carlos et Antonio, tous deux emmaillotés, un cadenas autour du cou, sont assoupis sur sesgenoux. De son autre pied, le fieffé séducteur fait aller un second berceau impérial dans lequel repose l’inconscient prince d’Autriche.
Caricature signée : Woodward del., Rowlandson sculp., 12 juillet 1808.
202. —La bête, comme elle est décrite dans l’Apocalypse, chap. XIII, ressemblant à Napoléon Buonaparte. — La bète qui vient de Corse est dessinée avec sept têtes; on lit sur les couronnes : Autriche, Naples, Hollande, Danemark, Prusse, Russie. La septième tête, celle de Napoléon, est séparée du tronc et vomit des flammes.
Dans le lointain, des villes en feu sur lesquelles la terrible bète a semé la destruction.
Sur le corps, on lit: 66G qui est le total des nombres trouvés dans le nom de Napoléon en prenant a pour 1, e pour 10, b pour 100, et ainsi de suite.
L’Espagne est représenteé comme le champion qui a eu le courage d’opposer une résistance victorieuse au monstre. Le héros, armé d’un sabre de « vrai Tolède espagnol », s’écrie : « Le véritable patriotisme subjuguera la monstrueuse bète et étouffera la folie de la guerre. » Son bouclier représente la « Catalogne »; son casque est une mitre, « Saint- Pierre de Rome ». Le patriotisme espagnol a donné le coup décisif par son bras droit, « Les Asturies »; son baudrier est Madrid; ses jambes « Cordoue»; avec son pied,
« Cadix », il terrasse un serpent.
Sur la mer, la flotte de l’amiral Purvis; « l’Espérance » va s’abaisser pour prendre les couronnes de France, d’Espagne et de Portugal arrachées du front de la bêle mutilée.
Caricature de G. Sauler-Farnham, Rowlandson sculp., 22 juillet 1808.
^ Cette estampe est un des nombreux spécimens de l’iconographie apocalyptique, si l’on peut s’exprimer ainsi, qui tient une place si considérable dans l’arsenal des satires gravées et des pamphlets dirigés contre Napoléon. C’est, du reste, en Angleterre, qu’elle a pris naissance, pour, de là, se répandre dans les autres pays ligués contre l’Empire français et, plus particulièrement, dans la protestante Allemagne. Tandis que les uns torturaient en tous sens les prophéties de Nostradamus pour y trouver l’annonce des fléaux qui ravageaient l’Europe, les autres s’escrimaient à donner le « vrai portrait », le « vrai profil » de la bète de l’Apocalypse. Craignant même que l'allusion ne fut pas suffisamment claire, un dessinateur populaire avait poussé le soin de la ressemblance jusqu’à coiffer la « bête corsicale » du fameux chapeau à plumes de général révolutionnaire.
203. — La fin du quadrille auquel prenaient part les monarques européens.
— L’Espagne se lève soudain et saisit Napoléon au collet, l’accusant de tricher : « Vous « êtes un coquin et si vous ne me rendez pas mon roi que vous venez de voler à l’autre
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aot. — APOTHÉOSE DU PHÉNIX CORSE-
« Lorsque le Pliénixest fatigué de la vie. il se construit un nid sur une montagne, le plus haut possible dans les airs; puis il se couche dedans, après yavoirmis le l'eu, et périt ainsi au milieu des llammes- — De la fumée et de ses cendres renaît un nouveau Phénix destiné à éclairer le monde. *
Sur les ailes de l’oiseau qui plane au-dessus des nuages on lit : « Paix sur la terre. » — Sur le globe terrestre qui sert de nid à Bonaparte , figurent les mots : France, Italie, Turquie, Germanie, Algérie, Portugal, Espagne, c'est-à-dire les noms des nations bouLeversées par lui. I-a terre repose sur un faisceau d’armes et le mont élevé est les Pyrénées. — Allusion aux affaires d’Espagne.
[ Caricature de James Gillray , 2 août 1803.]
« table, je jure de vous étrangler, foi d’honneur espagnol. » Napoléon, tremblant, répond f[u’il l’a seulement emprunté pour compléter son jeu.
Le pape est renversé, le solide Hollandais pense qu’il serait peut-être temps de se montrer.
A l’autre table, on prend grand intérêt à la dispute. Georges III se lève en apercevant le jeu de Napoléomil estime, lui aussi, que le moment est venu de donner un coup de main.
La Russie, l’épée à la main , cherche à se faire pardonner son échec à Tilsitt, la Prusse se prépare à tirer avantage de cette situation et l’Autriche, voyant que le jeu se termine tout autrement qu’elle avait pensé, songe à ne pas rester inactive.
Caricature de Ansell, août 1808.
205. — Du pupitre au trône, ou Enjambée rapide de Joseph Bonaparte. —
Au couronnement de Napoléon, ses frères avaient été créés princes, et Joseph avait été fait roi de Naples, avant l’intrigue espagnole.
D’après la gravure, Joseph Bonaparte a un pied sur la barre, devant le pupitre où il était assis, peu de temps auparavant, tandis que, de l’autre, il essaie de toucher Madrid sur la carte. Sa plume est tombée de son oreille et il fait de nombreux efforts pour attraper les insignes de la royauté espagnole qui sont au-dessus de sa tête.
Un papier épinglé au mur nous apprend que cette ambition extraordinaire s'est révélée dans l’étude d’un notaire public à Bayonne.
Ses compagnons clercs, leurs plumes en l’air, étonnés de cette ambition subite, font diverses réflexions à ce propos; l’un dit : « Quoi, Joseph, où vas-tu? — Où? » répond le clerc ambitieux, « mais remplir une haute destinée, et, comme mon noble frère, diriger le sceptre d'un autre. »
Ses collègues estiment qu’il paiera de sa tête cette ambition sans pareille et font la remarque qu’il y a bien des faux pas entre la coupe et les lèvres.
* Allusion aux commencements de Joseph Bonaparte que se destinait au barreau.
Caricature de Sauler-Farnham, Rowlandson se., 18 août 1808.
206. — Le roi Joseph quitte Madrid. — L’occupation du trône d’Espagne n'a pas été une sinécure de longue durée. — Le roi Joseph abandonne à toutes jambes sa nouvelle dignité, laissant tomber la couronne, dans sa fuite. Les drapeaux du fugitif et les Légions d’honneur sont en loques, mais les mains des Français ne sont pas vides : le roi, les officiers, les soldats sont tous chargés de sacs d'or et d’argent.
Les soldats espagnols sont sous les armes et les prêtres les encouragent à la poursuite, tandis qu’ils font pleuvoir des balles sur les envahisseurs terrifiés.
« Arrêtez les voleurs! » crient-ils, « ils ont volé l’argenterie du Palais! »
Joseph a peur et il en appelle à son grand petit frère : « Pourquoi ne vous arrêtez- « vous pas? les Philistins nous poursuivent. »
De sa voiture, descendant une colline avec toute la rapidité que le cocher peut demander aux chevaux. Napoléon répond : « Je ne puis pas, frère Joé, je suis moi-même très pressé. »
Caricature signée : Woodward del., Rowlandson se., 21 août 1808.
207. — Le four en feu, ou La dernière fournée de Boney entièrement perdue.
— Napoléon est à genoux, les bras étendus en signe de consternation, car en mettant Dupont sur unepelle, dans le four, — lequel est, ici, figuré par l’Espagne et le Portugal, — il voit sortir des flammes sur lesquelles on lit : « Légions asturiennes, armée de Portugal, Biscaye, armée de Catalogne, armée de Galicie, armée d’Andalousie, armée de la Vieille et de la Nouvelle-Castille, armée et marine anglaises, armée de l’Estramadure, armée de Léon, de Valence, de Murcie, armée de Grenade. » Au centre des flammes apparaît la légende : « Un peuple uni ne peut pas être vaincu ».
Le pauvre Dupont s’écrie : » Oh! Nap., Nap., qu’est-ce que cela? Au lieu d’un roi, vous « m’avez fait un Dup (é) ont? »
Quant à Napoléon, il est censé murmurer : « Je serai écrasé par cette flamme patrio- « tique. Je croyais qu’il ne restait pas une seule étincelle, et je vois un feu que tous les en- « gins de France seraient impuissants à éteindre. » Talleyrand, qui est à côté de son pétrin sur lequel on lit Prison d' État, reste tranquille, se contentant de murmurer : « Ah! ah! je
1808] ICONOGRAPHIE DES CARICATURES ANGLAISES. lio
vous disais bien que vous alliez vous brûler les doigts avec cette fournée de pain d’épices; je n’en suis point cause. »
Caricatitre de Isaac CruikshanJi, 26 août 1808.
208. — Le boucher politique, ou L'Espagne découpant Buonaparte au profit de ses voisins. — L'Espagnol a rais des manches et un tablier de boucher. Le corps du « perturbateur de la paix de l’Europe » est étendu sur une table de dissection, et l’opérateur découpe le Corse avec une véritable ardeur professionnelle.
Soulevant la tête de son ennemi, il la montre aux autres puissances qui sont venues pour prendre leur part du dépeçage et leur tient ce langage : « Maintenant, mes amis, il y a «pour tous des os à ronger. La viande, fraîchement tuée, sera un peu ferme, mais je la « déclare d’une saveur exquise. C’est du vrai veau corse, regardez la tête. »
L’aigle impérial d’Autriche se précipite sur ce morceau : « J'ai longtemps désiré en- « foncer mes serres dans cette tète, j’espère y arriver maintenant. »
L’aigle prussien, estropié, se lamente de ne pouvoir prendre plus grande part au festin : « Oh! quel délicieux morceau pour un aigle; mais mes ailes coupées ne peuvent me porter « si haut; cruel Boney, pourquoi me les avoir coupées si courtes! »
Le lévrier italien étudie un nouveau concerto intitulé : » Si vous ne voulez pas quand « vous pouvez, vous ne pourrez plus quand vous voudrez » ; harmonie par l’Espagne et le Portugal.
Le chien danois prend toute la chair laissée sur le bras : « Le plus près de l’os, meil- « leure est la viande, mais, » faisant allusion à la présence de l’Angleterre, « plus John « Bull est près, moins je puis manger. »
Le bull-dog anglais, qui s’est déjà régalé d’une vraie pièce de viande, digère tout en pensant : « Je voudrais bien avoir cette tète, car elle doit être quelque peu écervelée. »
L’ours russe lèche les bottes de Napoléon et commence à avoir grande envie d’attraper un os et le reste; mais la Turquie est un bien beau jardin et il trouve que pareille acquisition ne serait point à mépriser.
La Suède, un chien à poils blancs, donne lin bon conseil à son voisin : « Un oiseau « dans la main vaut mieux que deux dans le buisson. »
La grenouille hollandaise est assise sur un poêle de Hollande, à côté d’un baril de « cordial somnifère '
Quant au roi Louis, il fume, tout en réfléchissant à l’avenir : « Si j’étais sûr que les «ahaires dussent tourner ainsi définitivement, je prendrais volontiers un os, c’est certain; « mais la sagesse nous recommande le doute, la prudence défend de se hâter : je tirerai « donc une autre boufFée. »
Dans le lointain, à l’abattoir, on voit les cadavres de Murat, Dupont, Junot et autres, suspendus par les talons.
Caricature de G. S. Farnham, Roudandsoii sc., 12 septembre 1808.
209. — Le Renard et les raisins. — Le renard Corse tourne le dos à certaines vignes succombant sous le poids de magnifiques raisins espagnols. Il essaye de persuader au coq gaulois que le raisin auquel il ne peut atteindre ne vaut pas la peine d’ètre cueilli. « Croyez-moi, » lui dit-il, « vous ne les trouverez pas à votre goût, ils m’ont paru si « acides que je n’ai pas pu les toucher. » Le coq répond : « Mais, mon ami, vous m’aviez « promis des raisins d’Espagne et des prunes de Portugal. Où sont ils? »
Caricature signée : Woodward del, y Rowlandson sculp., 16 septembre 1808.
210. — La prophétie expliquée. — Le sujet de cette estampe est emprunté aux prophéties de saint Jean (chap. xvii, verset 10) : « Et il y a sept rois, cinq sont déchus, 1 un est, l’autre n’est pas encore venu, et quand il viendra son règne sera court. »
Les cinq souverains déchus sont les rois de Wurtemberg, de Saxe, de Hollande, de Bavière, de Prusse, et ils sont tombés dans un bourbier de disgrâce et de ridicule.
Celui qui es?, c’est Napoléon : celui qui a régné un court espace de temps, c’est Joseph, chassé au delà des Pyrénées et dont la couronne a été arrachée violemment.
Caricature de Rowîandson, 17 septembre 1808.
211. — Napoléon le Petit en colère contre l'aigle français. — Napoléon, l’épée hors du fourreau, tourne sa colère contre son frère Joseph, qui, sous le déguisement d’un aigle couronné, boite terriblement, ayantunejambe bandée : « Bouleversement et destruc- « tion ! Qu’est-ce que je vois ! Ne vous avais-je pas ordonné de ne point revenir avant d a-
- voir étendu votre aile victorieuse sur toute la nation espagnole? » Et le pauvre oiseau répond humblement :
« C’est, charmant à dire, Napoléon, mais si vous aviez été à ma place, peut-être nau- << riez-vuus pas été autrement enchanté. Les cormorans (1) etpjagnolsnïoni tellement pour- ■ suivi, qu'ils n'ont pas seulement mis une de mes jambes hors de service, et que j’ai ■f manqué y laisser toutes mes [dûmes. Et puis, la chaleur ri était plus supportable. »
Caricature de Rcwkmdson, 20 septembre 1808.
212. — Un passage difficile, ou Boney jouant de la basse sur le continent.
— Il est représenté jouant de la basse-de-viole, avec du bois taillé lors de la conquête de LEspagne et du Portugal. Sa tache semble difficile. « Le Diable m’emporte, je n’ai jamais arencontré passage pareil, mais si je puis passer par-dessus les bémols {fiat, qui veut dire ■* aussi bas-fonds), cela ira bien, parce que le ton change (ici le texte anglais a un calem- « bour assez difficile à traduire, le mot. clé voulant dire aussi « levee en pierre le long d’une rivière >f. L’ours russe, muselé, essaye de jouer du cor français et dit : « Quoi! frère Do- << ney, c’est assez facile, quoique ce cor français me sembh/quelque peu dérangé. »
Caricature de Sauter Farnham. gravée par Roivlandson. 2 4 septembre 1808.