‹ Napoléon en imagesChapitre 3 sur 59 · I. — LES PORTRAITS · texte numérisé non relu

I. — LES PORTRAITS

Caractéristique generale des figures anglaises. — Portraits de convention. - Portraits satiriques. — Portraits delà période anglaise. — Croquis pris à Sainte-Hélène. — But «le l'Angleterre en chargeant outre mesure la physionomie de Napoléon.

Plus ou moins conventionnels, plus ou moins vraisemblables, les traits du grand homme ont été popularisés par les graveurs en renom et par les simples imagiers de tous les pays. En Europe, en Amérique où il a pris place, souvent, aux côtés de Washington et de Franklin , en Asie , — je veux dire en Chine (1) , partout, en un mot, où l’art du dessin est en honneur, on a vu apparaître des

(1) Voir le très curieux portrait de Napoléon couché sur son lit de mort, à Sainte-Hélène, exécuté par un coolie chinois, et publié dans ma revue Le Livre et l Image, tome III , page 372.

Voir, également, les représentations tigurées de Napoléon dans certains albums japonais. Aoir, aussi, les slatues du grand conquérant ayant pris place dans quelques pagodes de Undo-Chine, aux côtés de Bouddha.

portraits portant en bas ce nom magique : « Napoléon ». Le petit chapeau et la redingote grise ont tenu ainsi, en notre siècle , la place du Roi-Soleil au XVII e .

Fouillez les estampes, les soieries, les porcelaines exotiques; en plus d’un endroit, vous trouverez la trace, la marque indélébile du profil césarien. Privilège de tout temps dévolu à ceux qui remplissent le monde de leur renommée et de l’éclat de leurs actions. Que ce soit pour les vénérer ou pour les vouer à l’exécration publique, tous veulent pouvoir contempler leurs traits, tous tiennent à en donner des images qui puissent satisfaire la curiosité humaine.

Et voilà pourquoi , avant de pénétrer plus avant dans la caricature anglaise , nous avons voulu faire connaître les portraits napoléoniens publiés ouIre-Manche.

Bonaparte général, Bonaparte consul, Bonaparte empereur, ces trois faces du grand homme, ces trois figures également populaires se retrouvent dans toutes les iconographies , — rarement , je m'empresse de le dire , avec une note originale ou, même, avec une recherche quelconque de la précision, — mais presque toujours copiées d'après les portraits que l'imagerie française répandait urhi et oebi, par la force même des choses, par l’attraction naturelle à la gloire.

Les Anglais n'échappèrent point à cette loi universelle : s’ils n’aimaient point Napoléon, ils tenaient quand même à pouvoir contempler ses traits sous les faces les plus diverses, — ou, du moins, les traits que les graveurs au service des nombreux éditeurs d’estampes londoniens leur annonçaient devoir figurer Napoléon Bonaparte.

Durant la période consulaire, d'aucuns vinrent à Paris, virent de près le chef du pouvoir et publièrent, rentrés chez eux, des portraits curieux pour l’iconographie napoléonienne, mais étranges comme impression générale. Quelques-uns, — tel celui de Philips, gravé par Turner, — sont à retenir pour leur tournure romantique, imprégnée d'un ■< byronisme » qu’on pourrait qualifier sans exagération de « avant la lettre », s'il n’était, aujourd'hui, bien et dûment constaté que, toujours, les manifestations graphiques suivent de prés les manifestations littéraires, si même elles ne les précèdent point.

Mais ce sont là des exceptions et, d'emblée, Ton peut dire que les portraits anglais ne firent que reproduire, avec une facture tant soit peu différente, les types connus : le Bonaparte à cheval traversant les Alpes, d’après les estampes italiennes, les Napoléon d’Isabey, de David, do Girodet, de Gros, de Guérin, sans parler de toutes les effigies, plus ou moins fantaisistes, dont on aurait grand'peine à retrouver l’origine et à suivre la filiation.

Plusieurs ont un air de famille et contiennent les éléments constitutifs du masque connu : d'autres perpétuent la fantaisie qui se donna si librement cours visà-vis de l'impérial souverain. Dans une remarquable étude sur le masque de César, écrite avec la précision, avec le sens parfait qu’il apporte à toutes les évocations des hommes et des choses du passé (1), Henri Bouchot a expliqué les raisons de ces fantaisies graphiques : la mobilité déconcertante de la physionomie, la variété considérable des aspects suivant l’angle sous lequel on se plaçait, et d'autre part, certaines formes précises imposées par le souverain lui-

(1) Élude publiée dans la Vie Contemporaine , n° du I e1 février 189$ , — entièrement consacré à Napoléon .

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même à ses peintres officiels. « L’Empereur », dit-il, « marqua, dès le début, sa volonté de ne paraître ni bienveillant, ni bonhomme en peinture , et on se le tint

FM’AJYEÆ,

ji'e-np of Italy, EcAc. .

/Its aùn, iras uuboimdcd domin ion . Justice armed tiers cl f agautsl htm and tho Mu/unek itdio niigfil /(.arc aeued Itis Il oHJ ; — /s non' an cxitc. and a. frison er

NAPOLÉON EX-EMPEREUR DE FRANCE, ROI D’ITALIE, etc., etc.

* Ce portrait, graxé d'après un camée, avait paru antérieurement avec tmc légende différente. Après la chute de Napoléon il fut remis en vente sous cette forme.

« 11 rêva l’empire de l’univers : mais la Justice s'arma contre lui. et le monarque (pii eût pu commander au inonde est maintenant prisonnier en exil. »

pourdii... Les peintres comprirent très vite et ne s’avisèrent jamais de le montrer sous ses aspects gais: ce sont là des connivences dont les moins doués saisissent vite l’importance. Il s'ensuit que de 500 ou 000 peintures ou estampes, dites « du temps », pas une ne relève le pli des lèvres. »

/ frfo-tïï&tin.G' /ueft> .. œ/xf-Mmÿ ùÂent^i i/^di&B/îbjihfTs fiojstfswn'.

Les étrangers, eux, n’étaient point tenus à la même réserve , ils n’avaient pas les mêmes raisons pour satisfaire aux désirs du maître; loin de là : ils devaient chercher à le dépouiller de son masque de grandeur, de son profil de majesté

olympienne, trop heureux de pouvoir ainsi amoindrir par la peinture l’ennemi né de leur repos et ~\ de l’intégrité de leur sol.

Les Allemands n’y manquèrent point, malgré l'admiration napoléonienne, très réelle , dont plusieurs firent preuve :

je veux dire qu’en toute sincérité ils s'appliquèrent à fixer de façon juste et précise, quelquefois avec une pointe d’humour et d'esprit satirique, les traits de celui qu'un philosophe devait baptiser le « César Germain ve.nu des Gaules ». Telle l’estampe de Dahling, peintre de la reine Louise de Prusse , représentant Napoléon ai?

tombeau du grand Frédéric, estampe bien souvent reproduite, — tels les croquis si pénétrants de Schadovv , directeur de l’Académie des Beaux- Arts de Berlin , pris au moment où le vainqueur d’iéna entrait triomphalement dans la capitale du royaume (1). Ici, le souverain dans sa pompe ; là, l’homme intime, vu et

observé par un physionomiste qui, d’emblée, a su pénétrer jusqu’à l'âme ; de toute façon, documents qui ne sauraient tromper.

Mais les Anglais ne se trouvaient pas dans les mêmes conditions : ils ne voyaient point l'homme comme leurs frères germains , ils ne vivaient pas dans son atmos-

£ szulp.

ïfATPOIÆOIf BOMPAMTEc

D'après une pièce de cinq francs... « d’une ressemblance frappante », eu la possession de l’éditeur. (Vers 1803.)

* La pièce de cinq francs dont il s'agit, ici, est l'écu gravé par Th iolier

( 1 ) Voir la reproduction de ces croquis, si malicieusement observes, dans mon volume Les Mœurs et la Caricature en Allemagne (page 69).

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phère , ils ne combattaient pas à ses côtés : d’où le manque d’originalité dans leurs portraits , jusqu'au jour où Napoléon devint en quelque sorte leur chose. Ils le

TSaïo leone Buonaîaete ,

F’ISST COWM7JL of ûu ÆSjSM CM MEJ'VM-LIC ■

?uH£ske<L Aag* 23 1800 EyJHams N 5 3 . S -.p seings Alley CorriJl . & N° 8 .Olà Broa A Street- .Loiulcr;

Médaillon gravé au pointillé, d'après une cire appartenant à M. Harrv Grant, consul d’Amérique en Écosse (1800).

gravent d’après le proül des écus de cinq francs, d’après les tabatières d’Isabey, — ce joli petit commerce d’empereurs en chambre, — d’après des cires, d’après des plâtres, d’après les bronzes des pendules; ils font de l’imagerie et non des études de physionomie.

Autant ils seront personnels avec la caricature, autant, pour le portrait, ils se montreront esclaves de la tradition française. La ressemblance de l’homme parait les avoir médiocrement préoccupés, les portraits, dans leur esprit, ne devant avoir qu’un intérêt d’actualité , de mode , de marchandise commerciale à débiter, à moins qu’ils ne viennent servir leur cause et rentrer, ainsi, dans la mission qu’ils se sont imposée : attaquer par l’image, poursuivre à coups de burin le « perturbateur de la paix européenne ».

« Le perturbateur de la paix européenne » : — ce n’est point sans raison que je viens d’employer ce qualificatif qui, dès -1800, figure sur plusieurs portraits gravés, et qui n’est encore, cependant, qu’une façon très discrète d’apprécier l’arbitre du monde.

En 1813, leurs burins se montrèrent plus loquaces, non qu’ils soient plus inventifs , mais l’Allemagne a trouvé le fameux « portrait hiéroglyphique » de Napoléon, ce buste et ce profil sur lequel viennent s'incruster, en autant de fils partant de la Légion d’honneur, toile cfaraignée vivante, les campagnes, les crimes du grand empereur, cette image qui, à sa suite , parcourra le monde, qui fut et qui restera une trouvaille heureuse dans le domaine de l’iconographie; — et alors les éditeurs londoniens, au premier rang desquels se place Ackermann , publient pamphlets sur pamphlets, placards sur placards, pour donnera John Bull la satisfaction de se procurer, moyennant un ou deux penny, le « portrait de l’usurpateur, avec la longue énumération de tous ses crimes ».

Le portrait considéré comme accessoire, le portrait contribuant à populariser le pamphlet graphique; pour tout dire, le portrait satirique.

Toutefois, dans ce domaine, ils ne se contentèrent point de copier leurs voisins ; ils innovèrent aussi, ou plutôt ils reprirent à leur profit, pour satisfaire aux rancunes, aux haines du moment, une forme d’imagerie dont, précédemment, la Révolution française avait fait grand usage. Les burins populaires de 1793 avaient envoyé Louis XVI et les aristocrates à la lanterne, et placé leurs « têtes exécrables » sous le couperet de la guillotine, — une exécution sur le papier avant l’exécution sur la place publique, une sorte de répétition générale du grand drame pour, à la fois, servir d’avertissement à l’ennemi et préparer le peuple aux événements dont il allait être spectateur; — les Anglais, eux, montrèrent leur grande justicière, et à partir de 1813, on vit apparaître, aux devantures de leurs marchands, des potences au bras desquelles un nœud coulant n’attendait, pour se serrer, que la proie tant désirée, représentée, du reste, elle-même en chair et en os, je veux dire en buste, — un profil d’Isabey « enjohnbullarisé » : —

« Napoléon Bonaparte , chef de brigands, à son poteau d’honneur ».

D’autres fois, il est vrai, c’était un condamné quelconque, le visage enveloppé d’un voile noir; et, au-dessous de ce bois populaire, on écrivait : « Récit de l’exécution de l’assassin Buonaparte, avec l’aveu de ses crimes ».

« Assassin, chef de brigands » : les Anglais ne ménageaient pas leurs qualificatifs , et leur collection d’épithètes était aussi riche que variée. Sur des cuivres à la lettre soignée, Napoléon, Empereur et Roi, sera « le plus grand criminel de la terre » , « le Cartouche des temps modernes » , « l’ennemi du genre humain ». Jadis, lorsqu’on précipitait dans les flammes de l’enfer les mauvais génies, tous les esprits sataniques criaient : « A la chaudière! A la chaudière! »

Reproduction d’un des nombreux placards publiés dès 1813. avec le fameux portrait hiéroglyphique copié sur l’original allemand.

C UUCATl UES ANGLAISES.

Les Anglais , eux , se contentaient d’envoyer Napoléon à la potence ! à la potence !

D’abord, comme on peut le voir en une de ces images ici reproduites, on s’était contenté de placer le profil au-dessous delà potence; mais, avoir la corde si près , et ne point s’en servir, pouvoir si facilement serrer le nœud et ne point le faire, c’était, avouons-le, tenter les plus honnêtes, demander à des ennemis plus qu'il ne sied. Les graveurs succombèrent d’autant plus facilement à la tentation qu’ils savaient, par ce moyen, captiver les bonnes grâces du public, et voir leurs feuilles se vendre par milliers; ainsi apparurent les Napoléon le cou pris dans le nœud fatal (1). Comme pour Louis XVI, l’estampe préparait la chute de celui que Sainte- Hélène devait faire mourir à petit feu.

Combien de choses seraient encore à signaler dans ce domaine :

ici Napoléon exécuté à côté de Guy Fawkes, ce chef de la conspiration des Poudres, découvert au momen t où il allait faire sauter le Parlement et décapité en 10U5; là, Napoléon représenté en fils du Diable, ou comme étant cet homme ruiif/e dont la légende parlait tant, alors, et exerçait une attraction si profonde sur les esprits saxons et germains; ailleurs , ce sera le Diable luimême, jusqu’à ce que, soit par des découpages , soit par des transparences , — rien n’est nouveau dans ce domaine' — on arrive à donner la transformation du Diable en Napoléon, imagerie multiple et bien particulière aux époques de lutte acerbe.

Si ce n’étaient point là des portraits, dans le sens réel du mot, du moins les Anglais montraient, par ces pièces, de quelle façon ils entendaient contribuer à l’iconograpbie du Corse.

Iteproduclion d'un des nombreux portraits représentant Napoléon sous Ja corde delà potence.

Nous voici parvenus à 1815 : dès lors, il faut le répéter, Napoléon sera la chose des Anglais. D'où deux sortes d’images bien différentes : les profils quasi-mar-

(1). L/eslampe originale est due au graveur-dessinateur Vollz et parut sous le titre de : Le véritable portrait du conquérant. Triomphe de l’année 1813 : Aux Allemands -pour leurs ctrennes. Voir sa reproduction dans Les mœurs et la caricature en Allemagne, page 79.

premiers seront l'œuvre des graveurs londoniens; les seconds viendront de Sainte-IIélène et donneront les impressions de l’exil. C’est d'après eux que travailleront, plus tard, les nombreux lithographes français qui, sous Louis-Philippe, s’amusaient à opposer aux Napoléon de Chariot et de Raffet sentant la poudre, le Napoléon de l'idylle forcée, sur le rocher dénudé de la captivité.

Dans les premiers, la légende tiendra une place assez considérable ; dans les seconds elle est, pour ainsi dire, nulle. L’artiste improvisé se contente de placer au-dessous du portrait le nom et la date : le reste lui importe peu.

Le graveur anglais estimait faire œuvre do justicier, il considérait comme un devoir sacré, à lui particulièrement dévolu, de clouer au pilori de l’histoire celui qui avait si longtemps « troublé la paix du monde et fait couler le sang des innocents » ; celui qui avait osé s’attaquer à ce « brave et loyal John Bull ».

Et très curieuse pour la psychologie des races humaines, l'observation qui s’impose ici d'elle-mcme. A l’aurore du siècle ce sont les Anglais , peuple protestant, qui se posent en juges souverains de « l’araignée corse » ; dans la seconde période de ce même siècle, c'est la Prusse, nation également protestante, qui émettra la prétention de punir la vieille Gaule de son impiété et de ses mœurs dissolues. Faisant œuvre impartiale, je constate, je n’apprécie point; mais le rapprochement était assez caractéristique pour qu’on prit au moins la peine de l’enregistrer.

Laissons les pièces londoniennes qui, gravées dans ces conditions, ne nous apprendraient absolument rien, ne nous apporteraient aucun document nouveau, et passons à la période réellement anglaise des portraits de Napoléon. La caractéristique générale de ces icônes a été excellemment définie par Henri Bouchot, en cette même étude que je citais tout à l'heure :

« Les artistes anglais ont pris la succession des nôtres , ils sont dans la lutte et parlent en ennemis irréconciliables. Un d’entre eux, Eastlake, le montre souriant, inconscient et bedonnant à la coupée du Bellérophon. Seulement, Eastlake ne l’a point vu, il l’imagine malicieusement : il emprunte au portrait de David l’habillement complet; à un modèle de tabatière, la forme du petit chapeau, ce qui le trompe (1) ; pour la figure, il la prend n importe où etlafait absolument banale.

(1) S’il est permis de s’exprimer ainsi, je dirai que le Napoléon de Eastlake, gravé a la manière noire pas Turner, n’est par seulement « inconscient et bedonnant », mais qu il a la physionomie souriante d’un poupard, l’attitude bébëte d’un personnage, quelconque, tout heureux de se produire ainsi en public.

Disons, d'autre part, que ce portrait, qui parut à Londres en 1815, et dont une assez bonne reproduction a été donnée dans le Napoléon raconté par l'image (voir page 345), était accompagné d’une longue légende dédicatoire dont la traduction démontrera amplement que I auteur avait la pensée de faire œuvre historique :

. .'.ni ULEOX Bl.’O.NAKi s RTE.

fhorr. a Dimn/u/ /y /tts li/amlve/enii ISCcP De P/a/u:/.Ju/v 2C t'hue en hram iïSISJiF.iuÆBomo.'e Cap' Mau/md. ta Tû/urn ; • n uh ,t .un- rf 'Bear y •hssui.&'tJx BeDercphai n/aachcr a> Tcetuiy.

D’après un croquis pris sur le Bellérophon.

Quantité de portraits parurent ainsi, soit avec le beaupré ou la coupée du Bellérophon , soit avec une vue des cotes de Torbay, dans le lointain. Celait l'imagerie courante.

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Puis , durant la traversée , au milieu des révoltes et des protestalions indignées de l’Empereur, un officier, sir Harry Bunbury, dessine de lui un profil singulier, féroce, où l’œil est mauvais et le cheveu hérissé. Vraie peut-être celte pochade, mais, à coup sûr, peu digne d’un vainqueur!

« Une fois là-bas , sur le rocher, ils sont nombreux à l’épier dans ses promenades ; ils l’habillent de nankin, le coiffent d’un panama, en font un poussah monstrueux, et leurs pires croquis d’amateurs envoyés précieusement à Londres ont, tout de suite, les honneurs de la gravure coloriée.

Pourtant, ils ne mentent point absolument tous, ils outrent à peine.

Voyez , pour la comparaison avec les leurs, le portrait dessiné par Gourgaud (1) Mes constatations sont douloureuses. Napoléon est, sous ce crayon ami , un monsieur épais , en culottes courtes, toujours portant son petit chapeau, mais triste à faire pleurer. »

ïelestbien, effectivement, le Napoléon portraituré par les Anglais après la chute définitive; mais, quoique Henri Bouchot cherche à s’illusionner ou , du moins , à rendre moins dure, moins terrible, moins profond!'.

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b&id -'A -èpt aè -'//irrA AA/J

Périrait dessiné d'après nature â Sainte-Hélène (mars 1817;

a Napoléon, comme it se présentait à lacoupée du vaisseau BcUèrophon de Sa Majesté, à Plymonth,au mois d'aoûtl815, à Son Altesse le Prince Régent. Cetle œuvre, destinée à perpétuer le résultat de la résistance constante de la Grande-Bretagne à l'ambition de Napoléon, est, avec la gracieuse permission de Son Altesse! humblement et respectueusement dédiée à Elle, par son plus fidèle et dévoué serviteur.

« Charles Lock Eastlare. »

(1) Le Napoléon à Lonjwood du général Gourgaud donne, les deux mains dans ses poches, l'impression d'un bon vieux rentier retiré des affaires, malgré le regard profond et 1 expression songeuse de la physionomie.

l'impression pénible de l’affaissement physique de 1 homme, il est certain que ces images ne mentent point, qu’elles ne sont pas plus des pochades que le fameux croquis de Marie-Antoinette pris par David, à la dérobée, alors que la Reine infortunée marchait au supplice. Qu'elles soient peu dignes d’un vainqueur, c’est autre chose, quoique, cependant, bien conformes aux mesquineries de notre pauvre humanité.

Et puis, malgré leur date plus récente, d’autres attestations d’un caractère

spécial sont là pour confirmer les portraits graphiques de ce que j’appellerai la période anglaise. — Comme J. -J. Rousseau, comme nombre d’autres génies d’une envolée supérieure, Napoléon n’appartient plus seulement à la critique historique; il a été étudié sous toutes les laces, dans tous les domaines; la science médicale s'est, prononcée sur lui comme sur les grandes figures qui, à un titre quelconque, méritent de passer à la postérité.

El de ces études de pathologie intime il est résulté ceci, que Napoléon, après vingt années d’une activité

THE EX11E s cm L e ai 1, ,.*,'.-0 , é -.re 1320

1,’Exilè. — Croquis d’après nature pris à J.rmgwood (avril 1820).

de sa reddition aux Anglais, dans un état d’affaissement, de prostration morale, que les terribles secousses par lesquelles il venait de passer expliquent suffisamment, sans qu’il soit besoin d’insister davantage.

Napoléon vainqueur à Waterloo, c’était comme un renouveau ; l’homme reprenait ou, tout au moins, conservait sa vigueur d’autrefois, devenait le César idéal que la légende créera plus tard; Napoléon succombant sous le coup de la coalition, non sans avoir vu les défections et les trahisons accomplir autour de lui leur œuvre perfide, c’est bien certainement l’œil hagard, le cheveu hérissé, le profil douloureusement tiré des portraits anglais publiés entre 1815 et 1820.

peut-être sans précédents, se trouvait, lors de l’abdication do Fontainebleau, lors

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Quelle que soit la puissance physique d’un homme, il est des secousses auxquelles il ne résiste pas; les plus vaillants succombent le jour où la défaillance s’empare de leur âme.

Ainsi expliqués, les portraits ne sont plus des pamphlets graphiques : qu'ils aient été pris à plaisir par les Anglais, cela est possible, probable, on peut même dire certain, mais il est non moins certain, aussi, que ces portraits traduisent avec un certain accent de vérité le douloureux calvaire que subissait alors l’ex- empereur

des Français.

Sur son rocher de Sainte-Hélène, Napoléon, bien des fois, a pu penser ce que Victor Hugo a mis dans la bouche de son Charles-Quint :

Tout est-il donc si peu que [ce soit là qu'on vienne?]

Sur son rocher, il a dû éprouver les horribles souffrances morales de l’homme qui fut tout, qui avait tout absorbé en lui, qui était Dieu, Pape et César et qui, subitement, n’est plus rien.

Voilà pourquoi les portraits anglais sont intéressants à consulter, voilà pourquoi l’homme dont ils donnent la figuration

Fleshy (le venlripolcnt), ci-devant Booey.

Portrait gravé d’aprcs nature à Longwood (5 juin 1820).

paraît traduire assez

exactement le Napoléon d’alors, le Napoléon qui peut écrire le Mémorial, mais dont le masque césarien, dont le nez si busqué, dont l’œil si profond ne devaient plus être que l’ombre de ce qu’ils avaient été, au temps de la toute-puissance.

Assurément certains ont comme une pointe d’ironie satisfaite, une accentuation outrée qui laisse percer l’exagération voulue; mais cette apparence replète, ces chairs dévalées, cette graisse morbide, cette chevelure qui retombe étrangement sur le front en une mèche longue , — tel un saule pleureur annonçant la mor t, — ce ventre dessinant une pointe sous l’échancrure de l’habit, ces jambes saucissonnées, comme rentrées, — tout ce qu’on avait déjà pu remarquer au retour de l’Ile d’Elbe, ce que racontent, en leurs mémoires, les fidèles de

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D’après une gravure du capitaine Dodgin, du 00 e régiment, prise a Sainte-Hélène durant 1 année i8iu.

parfaitement à l'état physique et moral du grand bouleverseur d’empires transformé en une sorte de Vitellius bouffi.

11 y a mieux, ces croquis dont l’éloquence est si âpre indiquent par avance certains airs de famille, certaines accentuations de nez et de menton qui se

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retrouveront, plus tard, chez les Césars de la seconde génération. Si tel croquis laisse entrevoir ce que sera le César rigide, « les yeux enfoncés dans l’arcade sourcilière, la bouche entr’ouverte à la façon d’un Pharaon embaumé et superbe », tel autre, avec son masque empâté et lourd, avec sa configuration très particulière du corps, aux épaules engoncées, nous donne l’illusion du roi de Westphalie, ou semble indiquer ce que sera, de nos jours, le prince Napoléon.

Napoléon des dernières années, survivant à peine reconnaissable du grand drame européen dont il avait été le principal acteur, qu’il faut, malgré l’accentuation cruellement caricaturale des attitudes, des traits et des gestes, aller chercher dans ces images signées Bunburry, Marryat (1) Crockatt, Arnolt, Eastlake, Dodgin, Planat et autres.

Lin personnage inquiet, triste, furieux, cachant péniblement sa rage concentrée, gâteux même, tel est l’Empereur que les Anglais se complaisaient à dessiner et à expédier vers la métropole.

Suprême injure! le maigre, l’osseux Boney, était devenu le ventripotent Fleshy. Et la satire faisait cruellement ressortir cette transformation subite. Un pamphlet anonyme donnant, en un mauvais bois, la reproduction de ces deux Napoléon, avec la légende : Autrefois- Aujourd’hui, montrait l’ex-Empereur des Français crevant dans sa graisse « pour avoir voulu lutter avec John Bull, la nourriture substantielle de Johnny ne pouvant être supportée par messieurs La Grenouille ».

Si, au plus fort de la lutte, l’Angleterre s’était complue à pendre en effigie le profil de son ennemi, du moins les portraits exposés à la devanture de ses marchands d’estampes conservaient toujours, malgré certaine facture particulière, les apparences extérieures du type classique : au contraire, le drame une fois achevé, elle voulut façonner, représenter à sa guise « celui qu’on avait toujours idéalisé ». Disons-le bien haut : non contente de s’être, par surprise, emparée de l’homme, elle mit tout en œuvre pour le faire apparaître, aux yeux de la postérité, sous des traits absolument différents de ceux popularisés jusqu’alors par l’image : elle voulut combattre et détruire la légende de l’impériale physionomie, elle prétendit fixer pour l’avenir les traits de son prisonnier, affirmant bien haut que peintres et graveurs avaient menti, comme sa presse avait émis la prétention de redresser « la vérité faussée par les bulletins de la Grande Armée ».

Conception peu généreuse et pitoyable besogne !

Quoi qu’il en soit, le triomphe des Anglais aura été complet, puisque après avoir contribué à la défaite de Waterloo, ils imposeront à l’Europe les documents à l’aide desquels un artiste français, et non des moindres, j’ai nommé Horace Vernet, fera son impérial jardinier de Sainte-Hélène au classique chapeau de paille, image par trop naïve, vénérée bien à tort en plus d’une maison où l’on croyait encore et quand même à l’existence de l’illustre exilé.

L’Allemagne, avec Dahling, s’était honorée en donnant du maître du monde les figurations les plus imposantes qui existent. L’Angleterre se rapetissait en voulant, per [as et nefas, caricaturer celui qui allait être victime de sa trop grande confiance dans la générosité de l’ennemi.

(1) Marryat, capitaine dans Farinée anglaise, est l'auteur d'une aquarelle, ■■ Napoléon à bord du Bcllêrophon », qui fut donnée à M me Sarah Bernhardt par le grand tragédien Irwing.

CARICATURES ANGLAISES. 3

Mais, malgré tout, il faut voir les choses en philosophe, en observateur, et surtout ne pas demander à l’humaine nature plus qu'elle ne peut donner.

Or la vérité nous oblige à reconnaître ceci :

Oui certes, ces croquis dépassaient la mesure, faussaient l'impression vraie, lui donnaient une pointe d'ironie, de douce vengeance satisfaite, regrettable pour l’exactitude du document à consulter. Oui certes, ce dut être, pour nos voisins, une satisfaction sans égale de pouvoir, ainsi, étaler aux vitrines celui qui, si longtemps, les fit trembler; mais qui peut dire que ce ne sont point là sentiments humains; qui peut dire que la France, tenant aujourd’hui, en sa main, Bismarck prisonnier, affaibli par l’âge , Bismarck réduit à ne plus être qu’une ombre de lui-même, ne trouverait pas une douce satisfaction à noter graphiquement la dégénérescence de l’homme qui, jadis, la fit saigner sous son étreinte de fer, et à montrer à sa patrie ce que les années et les souffrances firent de celui qui était la gloire du nom germanique?

Malheureusement le destin semble s’être acharné après nous, puisque, après Napoléon I er fait prisonnier par les Anglais, au mépris du droit des gens, l’histoire, se renouvelant à cinquante-six ans de distance, a fait de Napoléon III, prisonnier des Allemands, l’hôte de l'Angleterre, hôte volontaire il est vrai, cette fois, quoique forcé, lui aussi, par les événements, à aller chercher un refuge hors de France.

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