II. — LES CARICATURES
La caricature anglaise. — Violence des pamphlets graphiques dirigés contre Napoléon I er . — Le Bonaparte géant se transforme, très vite, en « petit Boney». — L’Angleterre inspiratrice de toutes les satires crayonnées. — Tendance des Anglais à rapetisser par l'image, même non caricaturale, les actes de la vie de Napoléon. — Esprit d’ensemble dont tirent preuve les caricaturistes. — Les caricatures dues aux émigrés. — La caricature anglaise désarme après Sainte-Hélène. — L’engouement napoléonien. — Londres, centre d’estampes napoléoniennes contre la Restauration.
De tout temps , l'Angleterre a eu deux forces redoutables , son esprit d’expansion et sa caricature. L’une l’a, en quelque sorte, rendue maîtresse des continents inconnus, lui a donné la possession du commerce européen; l’autre lui a permis de lancer sur ses ennemis, tantôt au dedans, tantôt au dehors, ces estampes acerbes imprégnées de je ne sais quel acide mordant, éclatant comme des fusées ou brûlant comme des boulets rouges, tant admirable fut leur verve.
Le caricature anglaise, très certainement la plus puissante, la plus expressive, la plus variée de toutes les satires crayonnées, et cependant la plus ignorée encore;
colle qui ne fut pas seulement une arme aux mains des partis politiques , mais qui, d’emblée, fit corps avec la nation, avec l’esprit de la race, et devint par excellence l’arme nationale I Durant la Révolution française et durant l’Empire, ses feuilles volantes, d’un cuivre légèrement mordu à la pointe et d’un coloris très particulier, furent comme autant de bataillons jetés, en rangs serrés, sur le continent, pour défendre John Bull et son lie.
Champtleurv, qui souvent a vu juste, Champfleury, qui possédait le sens du graphique et du pittoresque, qui comprenait le rôle social dévolu à l’image dans les grandes luttes humaines, avouait son faible pour cette caricature qui, de prime abord, apparaît exclusivement âpre , violente, brutale, mais qui cache en elle des trésors innombrables d’étude, d’observation et de fine ironie.
L’éducation latine, l'esprit classique ont, malheureusement, habitué la plupart d’entre nous à des formes particulières, à des façons de voir mièvres et étroites, si bien que l’image , avec son charme particulier, avec sa langue colorée , loin de nous empoigner, de nous captiver, ainsi que cela devrait être, nous laisse indifférents quand elle ne nous froisse pas, même, dans nos sentiments les plus intimes. Quoi qu’il en soit, la plupart des pamphlets illustrés ici reproduits sont des pages maîtresses et constituent, aujourd’hui, des documents historiques dont il n’est plus permis de méconnaître l’intérêt et l’importance.
Certains peuples ont une sympathie particulière pour le graphique, alors que d’autres se tournent plus volontiers vers le côté littéraire. En établissant cette démarcation, je ne m’occupe pas, bien entendu, du plus ou moins grand nombre de tableaux et de tableautins qui se brossent dans un pays, ni de la plus ou moins grande habileté de métier, je regarde plus haut, au cœur même de la nation , là où doit vibrer ce qui est destiné à parler aux masses. Or, quel que soit l’éclat de nos écoles artistiques, le brillant, le faire impeccable de nos artistes, la France reste toujours une nation littéraire qui s’engoue pour un pamphlet, pour un roman , que l’image peut amuser un instant, mais n’accaparera jamais complètement.
L’Angleterre dans ses brouillards , l’Angleterre , avec son esprit commercial, aventureux, avec son sens pratique des choses, est — beaucoup vont crier au paradoxe — le pays graphique par excellence ; parce que là, l’image intéresse , captive tout le monde et a su trouver le chemin pour arriver droit au but, qu’elle accomplisse œuvre de rire ou œuvre de vengeance.
Donc, prédisposition naturelle, ce qui est déjà énorme; puis éducation particulière, ce rien qu’on a dans le sang et qui, naturellement, vous porte d’un côté et non de l’autre.
Et maintenant, ceci posé, ces signes caractéristiques une fois établis, pénétrons dans le sujet lui-même, examinons la production caricaturale, vraiment gigantesque, qui a pris naissance au lendemain même de la Révolution française, pour ne cesser qu’après la chute du Grand Homme; cherchons à dégager l’esprit particulier à l’œuvre elle-même et à ses représentants les plus illustres.
LES CARICATURES
L’Angleterre, dont les sympathies pour la France furent toujours modérées, d’emblée vit en Bonaparte un ennemi. Le grand remueur d’hommes et d’idées et la vieille Albion s’étaient devinés, s’étaient jugés.
Déjà, la Révolution française, avec ses grands convois de bataillons armés allant à travers monts et pays porter les idées nouvelles, renversant les restes du féodalisme et électrisant les masses, avait fait naître en elle on ne sait quelles craintes ridicules , comme si , en son île , elle ne se sentait plus en sûreté contre la propagande de principes émancipateurs. « Je suis un citoyen indépendant de la vieille Angleterre; je n’aime ni les sabots, ni les grenouilles , ni les Français. L'indépendance de l’Angleterre ! De tout le reste je ne donnerais pas une prise de tabac! » ainsi s’exprime le membre de la Chambre des communes, Tyrel Jones, sur la légende d’une estampe gravée par James Gillray, celui-là même dont l’œuvre va, tout à l’heure, défiler sous nos yeux.
Ce n’est qu’une légende, et pourtant aucune déclaration de principes ne saurait avoir l’éloquence de cette affirmation gravée à la pointe au bas d’un croquis, car pendant vingt ans, toutes les légendes des estampes à la dévotion de John Bull ne cesseront de traduire en traits acerbes les mêmes sentiments : l’indépendance de la vieille Angleterre, la haine du Corse et des « grenouilles françaises ».
Au dix-septième siècle, c’est la Hollande luttant, de toute son énergie , de toute sa vitalité contre les prétentions de Louis XIV, le Grand Roi, lançant contre lui pamphlets et caricatures : aux premières lueurs du dix-neuvième siècle naissant, c’est l’Angleterre luttant avec les mêmes armes contre le Grand Empereur. La première, attaquée chez elle, déversa sur l’ennemi le trop-plein de ses canaux; la seconde, barricadée en son île, trouva dans ce même élément, l’eau, un rempart suffisant pour tenir en arrêt celui que rien n'arrêtait. Et là encore, à deux périodes bien différentes de l’histoire , ce furent deux nations protestantes qui opposèrent la plus vive résistance aux grandes idées conquérantes que les deux Césars de la monarchie antique et de la monarchie nouvelle portaient en leur cerveau.
On n’avait pas , il est vrai , touché à l’intégrité du sol anglais ; mais si Louis XIV avait eu l’intention bien arrêtée de conquérir la Hollande, Bonaparte, lui, s’était donné pour mission de contrebalancer l’influence anglaise dans le monde , de porter la France au dehors et de donner à son commerce les moyens de lutter à armes égales avec l’Angleterre.
Ceci, il est bon de le répéter, l’Angleterre le comprit. La caricature de Gillray datée du 20 novembre 1798, qui représente John Bull et Bonaparte boxant sur le monde pour un tas de fumier est significative : c'était bien la traduction des deux pensées intimes, de ce que l’un redoutait et de ce que l’autre cherchait, en un mot, la constatation de la lutte ouverte entre l’Angleterre et la France pour la possession de la puissance maritime en Europe.
Il se peut que les Anglais aient exagéré : en tout cas, leur crainte fut réelle
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Il est Irès certain que Bonaparte ne poussait pas son anglophobie jusqu'à vouloir rayer l'Angleterre delà liste des nations, mais il est très évident qu’il s'était donné comme tâche d’abaisser la puissance britannique.
Il se peut, que dis-je! il est certain que les Anglais, dans leur haine de la Révolution et de Napoléon, furent injustes, et même souvent injurieux pour la nation française, — on verra plus loin la caricature de Gillray traitant d'excréments les représentants des idées nouvelles et même les plus grands philosophes du siècle passé , — mais ce sont là des exagérations forcées, habituelles aux périodes de lutte, et des moyens violents auxquels on recourt presque toujourslorsqu’il faut agir sur l'esprit des masses.
Quand les Anglais traitaient le général Bonaparte de fuyard et de voleur, quand ils l'accusaient d’avoir empoisonné ses soldats à Jaffa, quand ils lançaient contre lui tous les pamphlets orduriers qui, depuis, ont fait le tour du monde , ils étaient eux-mêmes fixés sur la valeur de ces accusations; ce qu'ils voulaient, c’était à tout prix rendre « le Corse »
odieux et méprisable. Ils inauguraient la guerre au couteau des politiciens modernes; ils introduisaient dans la satire crayonnée qui , jusqu'à ce jour, avait vécu uniquement sur le rire et sur le ridicule, un élément nouveau, essentiellement fin de siècle : l’attaque grossière et la calomnie à tout prix.
Toutes les caricatures dirigées contre Napoléon se remarquent par cette exagération voulue. Général victorieux, premier consul, arbitre de la paix du monde, empereur souverain, il reste toujours pour l’Angleterre un personnage lilliputien, le petit Corse bruyant. Au moment de sa toute-puissance, c’est-à-dire en 1803, il figurera Gulliver dans la main de Georges III, si petit, si petit que, pour le voir d’une façon plus distincte, le souverain anglais devra prendre une lorgnette; au moment de ses défaites, c’est-à-dire en 1814, il sera, tout petit empereur, posé