UN GRAND GÉNÉRAL ET UN PETIT EMPEREUR
Caricature de George Cru.iksha.nk {181 i).
* Celte caricature fut reproduite ou copiée par les imageries de tous les pays.
LES CARICATURES
comme un oiseau sur le doigt d’un grand général, Blücher. Et cependant, un fait est à noter, la caricature anglaise , en ses premières estampes , conçut l'idée d'un ogre, d'un Gargantua prêt à avaler le monde. Telle la planche de Gillray (1802) sur laquelle il apparaît féroce, brandissant un sabre énorme, ouvrant une bouche large comme un four, montrant des dents de carnivore.
Très certainement, les dessinateurs au service de la patrie anglaise compri-
rent que c’était faire fausse route, car, après deux ou trois autres essais du même genre, le Bonaparte géant ne reparut plus. Le vrai , celui que les Anglais ont voulu fixer pour la postérité, c’est le petit bonhomme armé d'un grand sabre, coifié d’un immense chapeau à plumes sous lequel tout le corps semble vouloir disparaître, chaussé de bottes énormes , dans lesquelles les jambes, grêles comme des fuseaux, ont l’air de danser, vêtu d’une tunique longue au col très étoffé , produisant l’effet d’un carcan. Ajoutez, comme physionomie, des joues maigres avec deux yeux enfoncés, profondément investigateurs, quand ils ne sont pas dominés par la colère, un menton pointu, en galoche, des cheveux aplatis, raides, tombant sur les oreilles , un buste
énorme et des jambes toutes courtes. Une véritable carcasse humaine flottant dans
DIEU SAUVE LE ROIÜ par un vieux comédien .
Caricature de George Cruikshank (1814).
une houppelande d’hôpital,
sautant, gambadant en une pantomime perpétuelle, avec des gestes désordonnés. En un mot, la caricature très exacte du vrai général Bonaparte, tel que nous le
montrent les estampes « du temps ».
Et c’est contre ce Bonaparte, contre ce général Tom Pouce dont Cruikshank devait illustrer les hauts faits, que se jetteront pendant vingt ans tous les caricaturistes de la vieille Angleterre, se servant de la pointe pour graver des dessins du plus haut comique et des légendes tantôt calembourdières, tantôt incendiaires. Car, aux époques de lutte et chez les peuples de race saxonne, l’image ne suffit point à elle seule pour traduire la pensée de l’exécutant; il faut encore que
la légende vienne dire, expliquer, tout ce que le dessin n'avait pu exprimer.
Donc, de très bonne heure, Bonaparte apparut sur ces grandes compositions avec son nom estropie , orthographié de façon à pouvoir se prêter facilement aux jeux de mots, quoique, à vrai dire, un qualificatif ait, d'emblée, prévalu et soit resté dans la mémoire du peuple aussi populaire que Napoléon : Boney, le petit Boney, c'est-à-dire l'osseux, tandis que Boney-part lui-même se trouvait transformé on « portions d'os (1) ».
* Ce * porf rail, magique », pour respecter le titre même île l’estampe, donnait, retourné, en suivant exactement les contours du dinblc, le portrait plus ou moins ressemblant de Napoléon, ainsi qu’on peut le voir par la vignette ci-contm. Néanmoins la gravure eut un succès considérable, à cause surtout du rapprochement entre le Diable cl l’Empereur qui a\ait toujours le don de charmer la masse.
L'osseux, le maigre Bonaparte , en présence du gros el gras John Bull : cela dit fout. Cette simple comparaison suffit à caractériser el la nature des caricatures el l'esprit même du peuple anglais.
John Bull dans son île, fumant tranquillement sa pipe à cùlé de sa chope d'ale, avec des quartiers de roalsbeef ou des tranches de mouton bouilli, avec du plumpudding. et en face de lui, Bonaparte, mangeant quelque maigre soupe « à la française C2; » .
(1) Les caricatures sur Napoléon I e1 ' s'appellent eoniiminéineni, en Angleterre, la série des Boney. (2,1 Si , pour les Allemands, les Français sont des « mangeurs de pain », ils se trouvent être, pour les Anglais, des « mangeurs de soupe », c esl-à-dire de plats liquides et peu substantiels. C’est en-
LES CARICATURES
John Bull, toujours paisible, ne demandant qu’à faire prospérer ses affaires, tandis que ce « petit moucheron de Boney », ce « petit singe savant », ce « champignon vénéneux », ce « renard corse », ne peut pas tenir en repos et semble avoir été créé et mis au monde tout exprès pour ennuyer, pour taquiner les habitants d’une petite ile qu'il jalouse et voudrait pouvoir façonner à sa guise.
« Il y avait une fois un peuple qui vivait bien en paix chez lui , et un vilain moustique qui, sans cesse , bourdonnait autour de ses oreilles , si bien que John Bull se trouva dans l’obligation de veiller perpétuellement à ce que le petit animal ne vint pas troubler le repos de ce peuple bon et pacifique entre tous. » Telle est l’histoire qui, des années durant, sera développée, expliquée en images plus ou moins suggestives par les caricaturistes anglais, John Bull venant débiter, à chaque nouvelle production, un boniment empreint d’une saveur très particulière, dans le goût que voici :
— « Maître Boney, nous gardons cette petite langue de terre pour nous; allez danser ailleurs. »
— « Vous pouvez avoir l’air en colère, maître champignon, mais c’est ici que s’élève le chêne britannique, et, par saint Georges et le Dragon, pas une de ses feuilles ne tombera à terre. »
— « Restez où vous êtes, mauvais petit drôle, qui faites tant d’embarras; si vous avez le malheur de traverser (le détroit) vous recevrez un bon coup de baguette. »
Et régulièrement, John Bull, avec le plus grand sérieux, annonce à Bonaparte qu’il sera damné s’il ose approcher, s’il ose porter la main sur son peuple ou sur son île. Cette façon de menacer son ennemi des foudres divines, et cela sur des boulets de papier, pourra paraître grotesque à ceux qui ne connaissent point le tempérament britannique; dans la réalité, elle est absolument conforme à la nature des races protestantes et saxonnes imbues d’un esprit biblique si profond, qu’il est arrivé à faire corps, à se confondre avec le pays lui-même. C’est, du reste, un arsenal dans lequel les caricaturistes anglais puiseront à pleines mains, où ils trouveront, sans cesse, des munitions nouvelles, pensant ainsi, de très bonne foi, jeter la terreur dans les rangs ennemis et, surtout, inspirer quelques scrupules à ce « suppôt du diable vomi par les enfers », à ce nouveau Belzébuth que l’on s’amusera à faire naître du Diable — par des portraits magiques — oui représenter comme étant la bête décrite dans l’Apocalypse. Un arsenal biblique à faire frémir 1
D’une part, l’orgueil national, le haut prix attaché au titre de citoyen indépendant de la libre Angleterre , une tendance particulière due à l’esprit religieux; d’autre part, les conditions spéciales faites au pays et par sa situation physique, et par ses conditions économiques; le désir d’un repos bien mérité, après le travail accompli, le bien-être des classes commerçantes : tels sont les arguments graphiques que développeront, sous mille formes, les caricatures laissant percevoir, sous leur sarcasme énorme, l’amour prodigieux d'un peuple pour son sol natal.
Bonaparte veut réduire John Bull à la mendicité, Bonaparte veut s'emparer de
core «ne idée très répandue, parmi le peuple d’oulre-Manche, que l’on se nourrit assez superficiellement, en France.
CARICATURES ANGLAISES. 4
son île, cotait pour les Anglais une idée lixc qui. aux approches de 1802, se transforma on une crainte réelle et devint une conviction inébranlable, chaque jour alimentée, confirmée parles nombreux projets de descente en Angleterre dont les pamphlets et les images donnaient, avec force détails, la description et la coupe illustrée. Ces feuilles volantes ne partaient pas seulement de Paris : elles s'imprimaient et se vendaient en plein Londres (■!';.
Reproduction d’une des nombreuses gravures de l'époque, résumant les projets présentés par divers ingénieurs ou inventeurs, pour transporter un corps d’année eu Angleterre, l/aclivité fiévreuse qu'on a vu sc produire en 1871 , pendant la guerre contre l'Allemagne, où chacun proposait un engin nouveau pour exterminer l'ennemi, s’était déjà manifestée, en contre l'Angleterre.
Bonaparte est un enfant terrible qui a la manie, la mauvaise habitude de jouer, de jongler avec les mappemondes, et qui s'est mis dans la tète d’avoir une île à lui ; — c'était encore un des thèmes que la caricature aimait à développer, à paraphraser : — ne fallait-il pas mettre le nouveau César au ban de l'Europe, et, coûte que coûte, le transformer en un être nuisible, malfaisant, en un de ces animaux répugnants, tel le serpent, redoutés par l’humanité à l'égal de la peste ?
fl) Signalons, comme mémoire, la pièce suivante : Correct Plan and élévation of Ihc fumons Trench Itaft London Flores, 1798. À neio Machine i or Itaft ) to cover ihc Landituj ofthe French.
LES CARICATURES
Et dans celte lutte à coups de crayon, dans ce grand duel dont on peut suivre aujourd’hui paisiblement toutes les phases, l'Angleterre ne songea pas à elle seulement : du jour où les projets de descente cessèrent de l'inquiéter, du jour où le combat s’élargit, où la guerre se trouva réellement déclarée entre Napoléon et l’Europe coalisée, elle mit ses artistes , ses crayonneurs intrépides au service de cette dernière, elle incarna en elle tous les griefs, toutes les espérances de « l'humanité foulée aux pieds par un bandit (sic) » ; elle forgea les armes graphiques qui devaient inspirer tous les autres artistes étrangers; elle fut la grande fabrique d’images sur laquelle chacun devait venir prendre modèle et s’inspirer suivant les circonstances , suivant les besoins de sa cause.
Guerre d’Espagne et guerre de Russie défilèrent ainsi, jour par jour, bataille par bataille, sous le crayon de ses caricaturistes; aux bulletins de la Grande Armée, sans cesse qualifiés par elle de « mensongers », elle opposa les interprétations illustrées des plus grands satiristes. A chaque public executioi? of A
proclamation de Napoléon
annonçant une nouvelle exécution publique d’un tyran.
victoire, elle répondait par * Napoléon est, ici, figuré sous la forme d’un serpent mis à la puune composition signée ,c,lce et tra<|UI ' par loutes les puissanccs coalis6es ’
Gillray, Rowlandson, [Caricature a, wmjme (18»!.]
Cruikshank, tournant en
dérision Bonoy ou vouant « le tigre corse » à l'exécration publique. Et la conclusion était toujours la même : « Frères, levez-vous ! amis, secouez vos chaînes ! »
Si l’Allemagne, si la Hollande, si les autres nations bouleversées par les victoires foudroyantes de Napoléon, tiennent dans cette iconographie une place relativement minime, c'est que, là, les pamphlets incendiaires sous la forme graphique pénétraient moins facilement; c’est que, là aussi, des artistes avaient surgi, formés à bonne école, aptes à prendre en main la défense de leurs propres intérêts.
Si l’on examine , dans son ensemble, cette production considérable, on verra que deux caractéristiques distinctes doivent s'en dégager; la paraphrase directe
des faits et gestes de Bonaparte, dans tous les domaines, qu'il s'agisse de l'homme privé ou de l’homme public, la satire de toutes ses actions, de tous les actes de sa vie, puis la tendance à l'observation philosophique s’élevant aux conceptions les plus hardies avec une prédisposition marquée à se porter vers les comparaisons macabres, à reprendre, au dix-neuvième siècle, les sujets, les idées de la grande danse des morts du seizième. C’est ainsi que certaines compositions satiriques atteignentà lahauteurde véritables allégories : telle le fameux Napoléon et la Mort, ces deux rois de la Terreur causant tous deux sur le champ de bataille. Napoléon n’était-il pas l’enfant chéri de Satan, l’envoyé de Belzébuth (1), afin de devancer
Gravure anglaise avant la prétention de représenter, d'une façon exacte, le sacre de Napoléon, à Notre-Dame, et de donner les portraits fidèles des assistants.
la Mort dans son heure souvent trop lente à venir! «Jusqu'à ce jour l’humanité, » écrit un philosophe anglais, « n’avait eu à compter qu'avec la Mort, sous forme de maladies individuelles ; depuis la venue de Napoléon, c'est la Mort constante et prématurée sous forme de fléaux périodiques. Quand donc le Ciel prendra-t-il nos maux en considération? »
Entre ces deux sortes de compositions, on ne saurait longtemps hésiter : la chronique illustrée des hauts faits de Napoléon, si intéressante qu’ellesoit, ne se trouve plus être, aujourd'hui, qu'un document d'histoire, alorsque l'estampe allé-
(1) En 180G, un écrivain anglais, L. Mayer, publiait, à ce sujet, un ouvrage fort curieux qui ne laisse aucun doute sur les véritables sentiments de ses concitoyens à l'égard de Napoléon : lluonaparle the Emperor of the French considérai as the Lucifer and Gog of Isiah and Ezehiel. La Bible en main et avec force chiffres cabalistiques, il tendait à prouver qu'il était bien la bête monstrueuse prédite par le prophète.
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