Melzi, II, 29-61. — Sclopis
LA RÉPUBLIQUE ITALIENNE 21 i
prolestant que sans cela ils n'étaient pas en état de le faire une seconde fois.
La censure au contraire s'intéressa trop à ses fonctions; elle prétendit à une sorte de permanence : « C'est là, observe Melzi, une pente de nature à se donner une consistance qui deviendrait nécessairement dangereuse et qui malgré la lettre est contraire à lespril de l'institution. »
Les membres du Corps législatif eurent le même ton d'indifférence et de froideur que les collèges. Ils montrèrent d'abord une grande envie de faire du bruit; mais dès qu'ils eurent été déjoués dans leur idée de rendre les séances publiques, ils furent tout déconcertés et sans quelques intrigants il n'y aurait peutêtre eu ni chicanes ni tracasseries. En somme le nombre des législateurs qui se montrèrent constamment bien intentionnés fut fort petit. Tout le reste afficha une légèreté, une insouciance, qui ne contribua que trop à avilir le Corps législatif dans l'opinion générale; on en entendit quelques-uns, dans les assemblées ou les loges du théâtre, devant les étrangers, s'acharner à couvrir de ridicule et d'odieux les mêmes lois qu'ils avaient faites la veille ou le mat'm, proclamer leur défiance sur le sort de la République, leur répugnance pour tout ce qui s'y rapportait, et accuser le gouvernement même de faiblesse ou de trahison. Pour éviter des éclats trop graves, il fallut leur soumettre les projets de lois en bloc : « une phrase, un mot les faisait rejeter sans qu'on pût seulement démêler d'une manière sûre d'où venait le rejet. »
Dans le gouvernement il n'y avait pas plus d'harmonie ni de bonne volonté. La Consulte, fière de son inamovibilité, voulait absorber tout le pouvoir et jouer au moins le rôle du Sénat français. Le Conseil législatif se mettait en opposition, si bien que Melzi proposait déjà un décret pour modifier ses attributions. Les ministres étaient mal servis par leurs commis; ils manquaient d'autorité à cause de leur dépendance de Paris, et surtout on se plaignait autour d'eux de l'insuffisante organisation du ministère des relations extérieures, dont le titulaire, Marescalchi, étant à Paris, ne paraissait être — comme il était — que le serviteur de la volonté du Premier Consul; et c'était donc comme la preuve matérielle que la République n'avait pas de liberté.
Il y avait bien d'autres misères encore à signaler : les agitations
des factieux, notamment des partisans de l'ancien gouvernement : (( C'est le parti des Jacobins et dés voleurs », dit aimablenient Melzi; les dificultés suscitées par l'occupation française; les jalousies entre les diverses régions de la Cisalpine, dont chacune veut des libertés particulières, dont la plupart refusent Tobéissance au gouvernement de Milan.
Ce rapport de Melzi se résumait dans la triste constatation que les italiens n*avaient ni esprit politique, ni esprit national; qu'ils n'étaient pas capables d'appliquer raisonnablement la constitution, ni de comprendre les intérêts communs de la République, qu'il faudrait beaucoup de temps pour achever leur éducation ; et le viceprésident concluait qu'il n'était pas de force à accomplir une œuvre pareille, qu'il était désespéré dès le début, qu'il pliait déjà sous le poids de sa responsabilité, et il priait Bonaparte de l'eu décharger.
« Abstraction faite de la volonté de Bonaparte, disait-il, le problème de la République Italienne n'est pas encore résolu; notre situation est telle que s'il retirait sa main un instant, nous retomberions dans la plus funeste anarchie. C'est donc à lui de découvrir le secret de donner à son ouvrage des bases plus fermes et la consistance nécessaire pour en assurer la durée... J'invoque pour ma patrie ce génie paternel qui en est la première comme la dernière espérance. »
Bonaparte entendit cette invocation, car tout cela n'était pas fait pour le détourner du gouvernement personnel de l'Italie; à mesure qu'il sentirait de l'opposition il fortifierait au contraire son autorité; il eût été dès lors très dangereux de l'affaiblir en quelque manière, et il allait fatalement à la domination de plus en plus absolue de l'Italie : cela s'accordait avec les mystérieux desseins de son imagination impériale.
Les difficultés s'aggravèrent en effet de jour en jour et il est impossible de prévoir ce que l'Italie serait devenue si Bonaparte l'avait abandonnée à elle-même : c'est l'excuse et la grande force de son ambition. Le Corps Législatif, quoique nommé à Lyon, ne cessa pas de faire de l'opposition. Les « exagérés », comme dit Melzi, des ex- Vénitiens surtout, formèrent, à la session de 1803, une assez redoutable cabale, autour de Salimbeni et Dalfiume, que l'on connaissait pour être des familiers du général Murât, ce
qui n'était pas pour faciliter le rôle du vice-président*. Us firent de Popposition au Concordat, trop favorable au clergé; ils combattirent de parti pris toutes les propositions du gouvernement; dans la plupart des cas, il n'eut pour lui que 13 voix sur 75. C'est peut-être une proportion assez exacte du nombre des partisans de Bonaparte en Cisalpine. Lorsque, à la fin de Tannée 1803, il fallut songer au renouvellement partiel du Corps législatif pour les collèges électoraux, l'opposition prétendit exclure désormais de l'assemblée les prêtres, les militaires, tous les fonctionnaires plus ou moins dépendants du pouvoir exécutif. C'aurait été une opération tout à fait contraire à celle que Bonaparte exécuta dans le Tribunal, et elle lui eût réservé des désagréments, s'il n'y avait pas mis bon ordre. Melzi en venait déjà à lui proposer une réforme de la constitution, à parler de la suppression peut-être nécessaire du Corps législatif; mais, disait-il à Marescalchi, si Ton doit reviser la constitution, il faudra en faire une étude approfondie et non pas « une indigestion précipitée comme à Lyon' ». Ce sont des conseils où Bonaparte ne tarda pas à trouver son compte.
Aussi avait-il grand soin de réserver tout l'avenir. Et il maintenait en Italie une forte armée d'occupation très lourde aux habitants du pays. C'est une sorte de refrain plaintif qui sans cesse revient dans les rapports échangés entre Milan et Paris : écoutons-le un moment.
Les généraux français se plaignent de la défectueuse administration avec laquelle ils ont affaire, de la mauvaise qualité des subsistances qu'on leur fournit, des retards qu'on met à les payer, de la malveillance ordinaire des populations. Les soldats font de la contrebande; en mars 1803, quelques soldats de la garnison de Côme ont été pris à ce métier et on leur a confisqué leurs petits profits; dans la nuit suivante, ils tombent à main armée sur la maison de la douane, reprennent leur butin et d'autres petites choses ensemble ^
Les fournisseurs qui ont des difficultés avec l'administration militaire française imaginent de porter leurs créances au compte