Sclopis
d'esprit qui n'était pas favorable au régime de la domination française ; il est certain que l'opinion publique en Italie s'y montrait de plus en plus hostile, et à cet égard le sonnet de Ceroni est assez caractéristique.
Mais dans l'entourage de Murât on s'empressa de donner à cet incident une importance exagérée; on y voulut voir la preuve d'une gigantesque conspiration tramée contre les Français, le signal de Vêpres sanglantes comme celles de Vérone; on voulut en chercher partout les traces; l'imagination et la bonne volonté aidant, on en trouva jusque dans Tentourage du vice-président; on le mêla lui-même au complot; on avait des preuves : on connaissait une lettre du chancelier autrichien Gobenzl à son agent à Milan, le baron de Moll, dans laquelle il y avait des choses aimables pour Melzi : donc celui-ci trahissait.
On connaissait l'existence d'un club secret qui se réunissait la nuit, souvent, chez un certain Reina; on avait des détails sur ce qui s'y passait et surtout sur une séance particulièrement grave : le nommé Reina y avait prononcé un grand discours sur l'état de l'Europe : « Le Portugal et l'Espagne sont des tributaires de la France, avait-il dit; Madrid n'est plus qu'une vache échue au bercail de la France. La Suisse, la Hollande, les petits princes allemands ne sont plus que des oisons dans ce troupeau domestiqué. La République Italienne seule a une apparence plausible d'indépendance, grâce à la fermeté de M. Melzi, qui, comme un nouvel « Orazio solo contre la Francia tutta i>. Ta délivrée des griffes de qui n'aspirait qu'à l'enchaîner et lui mettre le mors... Si, obéissant à la force des circonstances, M. Melzi a dû couvrir le sacré jeu de la liberté, il ne l'a fait que pour la mieux conserver; c'était un droit à lui réservé qui à l'unanimité des voix avait été élu président à Lyon et qui cédant à la force dut se contenter d'être un vice-présidenl. » Et Torateur, se tournant vers Melzi, concluait : € L'horizon est couvert d'épais nuages; les amis de la liberté se reposent en vous; ils n'espèrent de la conserver que par votre intrépide prudence. » {Applaudissements,) On sert alors des sorbets, et, en présence des domestiques, on ne laisse échapper que des mots indifférents. Puis, les domestiques éloignés, un autre conspirateur fait un retour sur l'histoire : il avait espéré que Bonaparte ne se serait pas laissé enivrer par la gloire dans laquelle il nage
comme une baleine dans Timmensité de TOcéan; mai^ il Tant bien constater que désormais son ambition est dangereuse pour ritalie, qui ne peut être sauvée que par une puissante intervention étrangère; car il n'est pas possible que la paix dure longtemps; on parle de la rupture entre la France et l'Angleterre; TAutriche sans doute aussi s'y intéressera. « Le petit chien peut quelquefois s'échapper lorsque le maître et le dogue se mordent; espérons au reste que la belle cause de la liberté qui est Tarbre de Dieu ne périra pas et qu'on nous conservera malgré l'effort des vents occidentaux. Un coq avait déjà éplumé toute la tête d'une poule pharaonne lorsqu'un aigle, fondant sur l'agresseur, rendit le salut à la petite bête. »
Le récit est pittoresque ' ; il est dommage qu'il ne soit pas signé, que l'auteur ne soit pas un témoin de cette scène, et qu'il rapporte seulement ce qu'on lui a dit. Il est bien probable d'ailleurs que dans une grande partie de la société italienne on ne se privait pas de parler de la sorte, sinon en des termes aussi colorés.
Un certain Haret, que Meizi a interrompu dans des opérations financières qui promettaient d'être fructueuses, raconte aussi des histoires du même genre* : que le vice-président répète partout avec amertume la manière dont Bonaparte a été élu à Lyon, qu'il se plaît à lancer des diatribes contre Talleyrand, qu'il voit bien souvent le commissaire autrichien baron de Moll, que la garde au palais est habillée à l'anglaise; qu'en l'absence du général Murât Melzia fait prendre le modèle de son argenterie pour en faire faire une semblable en plaqué anglais, qu'il y a dans l'entourage du vice-président beaucoup d'espions de l'Angleterre ou du gouvernement napolitain.
11 faut passer sur toutes ces inventions qui n'ont pas d'autre intérêt que de montrer l'animosité qui ne faisait que grandir entre les Français» et les Italiens à Milan : le Premier Consul y attacha un moment quelque importance; il crut le vice-président coupable au moins de faiblesse, il crut que les espions de l'Autriche et de l'Angleterre étaient occupés en effet à préparer un soulèvement dans toute l'Italie, et l'affaire Ceroni eut d'abord quelque