CHAPITRE IX
I. — Occupation des ports napolitains parGouvion Saint-Cyr. — Protestations du roi et de la reine de Naples. — Entente du chevalier Acton avec le gouvernement russe et surtout le gouvernement anglais.
II. — Le complot Lecchi-MaruUi. — ConGdences d'Acton à Alquier. — La reine et Acton contre le marquis de Gallo. — Le parti anglais et le parti français à Naples.
III. — Plaintes contre les troupes françaises* — Propos inconsidérés du ministre anglais Hugh EUiot. — Armements en Calabre; enrôlements anglais à Naples. — Intervention d'Alquier, et renvoi d' Acton, de Naples en Sicile.
L'ambassadeur anglais en France, Lord Whitvorlh, quitta Paris le 12 mai 1803, et la rupture fut consommée.
Aussitôt, pendant que Mortier était chargé d'occuper le Hanovre, le Premier Consul prenait ses dispositions pour faire occuper les ports napolitains : il lui semblait, avec quelque raison, que c'était un autre territoire anglais. Le marquis de Gallo, ambassadeur de Naples, protesta par avance contre cette violation de la neutralité de son pays; il dit avec éloquence les malheurs qui en devaient résulter pour le gouvernement napolitain : l'invasion du royaume par Tune des puissances belligérantes pouvait donner à l'autre une occasion de le regarder comme étant en état de guerre. La France elle-même n'en recueillerait que des désagréments : si elle prenait quelques ports du royaume de Naples, qui pourrait empêcher les Anglais de prendre toute la Sicile? Et leur part
serait alors la meilleure. D'ailleurs Toccupation du pays napolitain ne manquerait pas d'indisposer les grandes puissances continentales et contribuerait à généraliser le conflit, « ce que le Premier Consul, en sa sagesse, ne pouvait pas vouloir* ».
La politique de Bonaparte avait des raisons que le marquis de Gallo ne pouvait comprendre, et ses résolutions ne furent pas changées.
Talleyrand en prévint Alquier le 23 mai : Gouvion Saint-Cyr, avec environ 15 000 hommes, allait reprendre dans le royaume de Naples les positions évacuées larmée précédente; ces troupes devaient être soldées et habillées par le roi de Naples, comme elles l'avaient été jadis, lorsque le général Soult les commandait, et il devait être passé à cet effet un traité semblable. Et le ministre disait avec une franchise parfaite la politique qui inspirait le gouvernement français :
« Aucune de ces dispositions ne peut exciter les réclamations de la cour de Naples. Les positions où vont rentrer les troupes de la République devaient lui être laissées jusqu'à la paix générale, et elles avaient pour objet principal d'assurer les communications de la France avec le Levant. La France les a évacuées lorsque la paix a paru rétablie; mais l'Angleterre la refuse et elle oblige le gouvernement français à se ressaisir de tous ses avantages *. »
Le même jour, Bonaparte donnait les instructions les plus précises à Murât, commandant en chef des troupes françaises en Italie.
« L'intention du gouvernement est que le général Saint-Cyr parte sur-le-champ de Rimini avec le corps à ses ordres, pour traverser le duché d'Urbin et la marche d'Ancône, entrer dans les États du roi de Naples, mettre garnison à Pescara, marcher sur Cirante, occuper celte place, Tarente, Brindisi, enfin loules les positions qui l'étaient par le général Soult. »
En entrant sur le territoire napolitain, il devait lancer Tordre du jour suivant :
« Le roi d'Angleterre a faussé sa signature et refusé d'exéculer
1. Aff. Etr., Naples, n* 128, f* 161. —Les Anglais en effet se préoccupèrent aussitôt d'occuper la Sicile; voir une lettre de Lord Nelson à Hugh Ëlliott Ch« Auriol, I, 332.
2. Aff. Etr., Naples, n* 128, t^ 170, 262. — Ch. Auriol, I, 291.
le traité d'Amiens en ce qui concerne l'évacuation de Malte. L'armée française se trouve par là obligée d'occuper les positions qu'elle avait quittées en vertu de ce traité. L'ambition démesurée de TAnglelerre se trouve démasquée par cette conduite inouïe. Maîtresse de Tin de et de TAmérique, elle veut encore Féire du Ijcvant. Le besoin de maintenir notre commerce et de conserver l'équilibre nous oblige à occuper ces positions que nous garderons tant que l'Angleterre persistera à garder Malte. »
Le général Saint-Cyr devait aussitôt travailler aux fortifications de TarenlcT armer partout les batteries en force suffisante pour proxéger tous les bâtiments qui seraient dans le cas de s'y rendre, correspondre avec le chargé d'affaires de la République Française à Corfou, el envoyeur le plus souvent possible le bulletin de tout ce qui se passerait k sa connaissance, soit dans l'Adriatique, soit dans le Levant \
Le roi de Naples se plaignit; la reine elle-même écrivit au Premier Consul : était-ce leur faute si l'Angleterre refusait d'évacuer Malle? Ils ne demandaient qu'à se tenir dans la plus scrupuleuse neutralité et se confiaient à la générosité du gouvernement franrais. Bonaparte daigna leur répondre, au bout de deux mois; au roi il déclara, sans ironie peut-être, qu'il avait donné des ordres pour que Tarmée française fût le moins possible à charge à son peuple, qu'il prenait une part \Taie à sa situation; il le remerciait de sa confiance et l'assurait de son désir de lui être utile. Avec la reine, il fut plus franc; il lui donna la raison des précautions qu'il prenait
tf j ai lu avec la plus grande attention la lettre de Votre Majesté.
« Je la prie de rester persuadée qu'après lui avoir fait beaucoup de mal, j'ai aussi besoin de lui être agréable... Mais je veux répondre par une confiance sans réserve à celle de Votre Majesté. Comment veut-elle (jue je considère le royaume de Naples dans ses rapports géographiques et politiques, lorsque je vois à la tête de toutes les administrations un homme étranger à son pays et qui
1. Oorr., VtlU 5763. — Ch. Aiiriol, La France, l'Angleterre el Naples de iHOS à ^S0S, I, 180, Cet important ouvrage en deux gros volumes est surtout un rtcufîiJ de documents d'archives, non pas tous inédits, mais la plupart précieux, i^urtout ceux qui sont tirés des archives de Londres et de Naples. — Notamment les lettrcii fort importantes de Hugh EUiot sont extraites du Record office^ isicily, t, 3*5 k !î9 (ancien classement).
a centralisé en Angleterre ses affections? Cependant le royaume de Naples se gouverne moins par la volonté et les principes du souverain que par ceux de son premier ministre.
€ J'ai donc été décidé par une sage prévoyance à considérer Naples comme un pays gouverné par un ministre anglais. Il me répugne beaucoup de me mêler des affaires intérieures des autres États; ce n'est que pour être sincère envers Votre Majesté que je lui donne la véritable raison qui justifie toutes les mesures prises envers Naples et dont elle pourrait avoir à se plaindre *. »
Le roi manifesta d'abord une grande colère, puis s'enferma dans une maison de plaisance pour s'occuper de la récolte de ses foins et de la surveillance d'une manufacture d'étoffes de soie. La reine commença de s'intéresser moins aux choses d'Espagne et se prépara à reprendre la direction de la politique napolitaine, Téloignement d'Acton lui paraissant prochain. Acton, qui apparemment connaissait bien les sentiments du gouvernement français à son égard, disait à Alquier : c La méfiance qu'annonce cette marche des troupes françaises vient peut-être de ce que le roi a pour chef de ses affaires un Anglais. Dans ce cas il faudrait que l'on eût la bonté de le dire; je partirais dans vingt-quatre heures. » A quoi Alquier répliquait qu'il n'était point autorisé à recevoir une ouverture de ce genre ni à y répondre ^
Le ministre napolitain, après avoir assuré aux troupes françaises les subsistances nécessaires, s'efforçait du moins de n'avoir pas à en payer la solde, et il disait la disette des finances du royaume, qu'il ne pouvait suffire à cette dépense supplémentaire de plus de 600 000 livres par mois, qu'il ne pouvait pas en payant des troupes étrangères se compromettre à l'égard de la cour de Londres. Alquier ne s'en souciait, riait de l'embarras du ministre, conseillait à son gouvernement toutes les exigences.
Cependant l'occupation française s'était accomplie sans incident. Cela fut dû au tact de Gouvion Saint-Cyr, qui garda ses troupes dans la plus exacte discipline et évita tous froissements avec les autorités napolitaines. On se loua à Naples de cette
1. Corr., VIII, 6950, 6951. — La lettre de la reine est reproduite par Ch. Auriol, I, 312-313, d'après Oscar Browning, Ilugh Elliot à Naples [English hi$lorical Review, avril 1889].