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Ch. Auriol, I

238 MILAN (l802-180b)

Italienne garderaient les passages des Alpes pour empêcher l'arrivée de renforts, 60000 hommes devaient se rassembler dans la vallée du Pô et donner le signal du soulèvement; tous les Français devaient être facilement exterminés en peu de jours.

Beaucoup d'officiers italiens mécontents étaient mêlés à cette conspiration; mais Lecchi en était le principal agent d'exécution . Il faisait croire à ses amis qu'il voulait comme eux fonder une grande République Italienne, mais il ne le croyait pas possible; il voulait une forte monarchie italienne, capable de défendre la péninsule contre toule entreprise étrangère, autrichienne ou française, et le roi de Naples, le plus puissant souverain de l'Italie, était le seul capable de soutenir un si grand dessein.

Acton très loyalement avait tenu à mettre Alquier au courant de cette dangereuse entreprise, afin que le gouvernement français pût prendre des précautions. Et Alquier, en s'élonnant, fut obligé de le remercier de cette courtoise démarche.

L'affaire n'était peut-être pas vraie, mais elle était vraisemblable, elle paraissait se rapporter à quelques mouvements suspects signalés à Milan*; il n'était pas extraordinaire que les Italiens du Nord eussent rêvé de faire l'indépendance de toute la péninsule; et que quelques-uns eussent songé à faire du roi de Naples un roi d'Italie, ce n'était que la suite de la tradition du xviii* siècle qui avait fait des Bourbons venus d'Espagne les maîtres d'une grande partie de l'Italie de la mer Ionienne à la vallée du Pô, de ïarente à Plaisance.

11 était donc nécessaire de suivre tout cela de près. Alquier écrivit à Gouvion Saint- Cyr de ne pas refuser un congé à Lecchi si celui-ci le demandait pour venir à Naples. Lecchi ne vint pas; mais Acton lui envoya un officier, le colonel Colajanni, qui le rencontra à Cérignola et put causer avec lui. Lecchi lui expliqua qu'en effet il s'agissait de réunir toute l'Italie en un seul État en chassant les Français : il avait d'abord soutenu les Français, dont il espérait la délivrance de sa patrie, mais il était soulevé contre eux depuis qu'il les voyait tenir toute l'Italie dans l'esclavage. On voulait le roi Ferdinand pour roi d'Italie parce qu'on était dégoûté de la démocratie et qu'il était le seul souverain indépendant de la

1. Voir, au chapitre précédent, les aiïaires Cerooi et Âldini.

péninsule; mais il devait se déterminer promptement sur le parti à prendre, car la Révolution italienne était imminente, elle se ferait avec lui ou contre lui. Le Vice-Président Melzi avait eu un moment Tidée de se mettre à la tète de cette révolution, mais il l'avait abandonnée par timidité.

Décidément il y avait complot, peut-être préparatifs de Révolution. Et pourtant Alquier ne parvenait pas à s'en émouvoir, estimant que ce ne devait pas être sérieux puisque le ministre napolitain lui en faisait la confidence. Tout de même le mystère se prolongea jusqu'au commencement de décembre, et Bonaparte lui-même y donna de l'attention, fit arrêter quelques suspects à Rome, à Milan.

Tout s'éclaircit enfin. Toute la conspiration était une pure invention du capitaine Marulli; il avait fait des propositions à Lecchi qui avait fait semblant de les accueillir, qui s'était prêté à une entrevue avec le colonel Colajanni, qui se serait prêlé même à une entrevue avec Acton dans l'intention de connaître les dispositions du gouvernement napolitain ; il avait dès le début de l'aventure informé ses chefs Gouvion Saint-Cyr et Murât, et ils l'avaient autorisé à parler pour faire parler les agents du chevalier Acton. Marulli avait espéré au moins extorquer de l'argent au ministre pour ensuite disparaître du royaume. Il fut la dupe de son imagination ; sur la demande d'Alquier, il fut arrêté, traduit en conseil de guerre, destitué et condamné à quelques années de prison. Alquier comprit alors pourquoi le ministre napolitain lui avait fait de pareilles confidences. Bonaparte ne vit en tout cela qu'une intrigue pour détourner son attention des mauvaises dispositions du gouvernement d^Naples*.

Il resserra sa surveillance autour de lui. Il devint de plus en plus difficile à la cour napolitaine de garder des ménagements. La reine et Acton commencèrent à manifester leur colère contre le marquis de Gallo, ambassadeur à Paris, qu'ils n'osaient pas rappeler de peur de trop déplâtre à Bonaparte. La reine l'accusait de retenir des profits assez considérables sur les emplettes qu'il faisait à Paris pour elle et pour ses filles; elle lui pardonnait encore moins la correspondance habituelle qu'il avait avec une de ses

i. Corr., IX, 7259.

femmes, Mme Barlelli, qu'elle n'osait pas renvoyer de son service par peur de ses bavardages : « Je suis sûre, disait-elle, un jour à Alquier, que les femmes de Mme Bonaparte sont enchantées du marquis de Gallo; c'est le héros des femmes de chambre * >>. Acton lui reprochait de vouloir le remplacer à la tête du gouvernement napolitain. Mais le roi n'aimait pas non plus Gallo et disait de lui : « Non mi fido ». Tous reprochaient à l'ambassadeur de continuer à entretenir des relations courtoises avec le gouvernement français, de n'avoir pas su empêcher le retour des troupes françaises dans le royaume; ils le soupçonnaient de compter sur l'appui du Premier Consul pour devenir un jour puissant à IJJaples; ils ne voulaient point admettre qu'il cherchât à concilier les intérêts napolitains avec la politique française, ils Taccusaient presque de trahison. Acton disait : « H y a à Paris un homme qui critique contre nous, un homme à qui je brûlerais la cervelle de ma main s'il était ici* ». L'avenir montra que ces reproches avaient quelque raison d'être. On pourrait dire que M. de Gallo était parmi les Napolitains l'un des représentants du parti français. C'est pourquoi il ne pouvait plus être d'accord avec son gouvernement lorsque les relations se tendirent entre Naples et Paris.

Les soldats français, dont l'établissement s'était achevé dans le plus grand calme, parurent désormais insupportables, et de continuelles représentations furent faites à leur sujet au gouvernement du Premier Consul : ils refusent d'accepter les logements qui leur ont été préparés et occupent de force des couvents ou des maisons particulières qui leur plaisent mieux; ils prétendent passer.la frontière sans passeport; ils arment des bâtiments en course avec des canons napolitains et donnent la chasse même à des bâtiments du pays; à Pescara le commandant se fait payer des contributions par tous les bâtiments qui entrent au port, ceux qui entrent et sortent deux fois le même jour pour la pêche doivent payer deux fois.

t. Aff. Etr., Naples, n' 129, F" 36, 150. 2. AfT. Elr., Naples, n'» 129, T' 123.

Surtout les régiments italiens recrutent des gens du royaume en grand nombre; car ils contiennent beaucoup de réfugiés napolitains dont quelques-uns ont porté les armes contre le roi; ce qui est un grand» scandale, et un danger réel pour la tranquillité publique, car ils travaillent sourdement à séduire leurs familles et leurs compatriotes, même leurs camarades des régiments napolitains.

Faul-il dire que ces plaintes ne furent pas écoutées du Premier Consul? Au contraire il massait de nouvelles troupes à la frontière napolitaine dans la pensée de renforcer Gouvion Saint-Cyr s'il était nécessaire.

Car les dispositions de la cour de Naples étaient de plus en plus hostiles.

En janvier 1804, le brîiit courut à Naples que des troupes russes venues de Corfou allaient débarquer. Alquier se rendit chez Acton et brusquement Tinterrogea : « Cela est-il vrai? Combien de Russes vont venir? Quand ? » Acton embarrassé donna ces explications : les Russes ont en effet manifesté l'intention d'envoyer des troupes sur les points occupés par les Français, ont augmenté leurs forces dans les Sept lies, mais le roi de Naples a prié lui-même le tsar de ne pas le compromettre par un débarquement de ses troupes. — Mais aussi, dit Alquier, pourquoi ces armements maritimes à Naples? Pourquoi augmenter larmée de terre? Pourquoi distribuer de la poudre et des fusils aux habitants de la Calabre? — Et Acton répondit qu'il s'agissait de se défendre contre les Barbaresques qui devenaient plus entreprenants*.

Alquier n'en crut rien. Il fit observer à Talleyrand que les ressources financières du gouvernement napolitain ne lui permettaient pas les dépenses militaires qu'il faisait, qu'évidemment il recevait des secours étrangers, sans doute d'Angleterre. Il signala la récente arrivée d'un émigré français, M. de Damas, dont les talents militaires étaient estimés et dont apparemment la cour de Naples attendait des conseils techniques. Il émit l'opinion que la cour de Naples se préparait à entrer dans une nouvelle coalition contre la France comme en 1799; on ne pouvait attendre autre chose « de

i. Aff. Elr., Naples, n» 129, ^ 221. — Ch. Auriol, I, 434 : lettre de Gouvion Sainl-Cyr au ministre de la guerre.

Driault. — Italie. 16

la fureur toul anglaise du chevalier Aclon et de la démence de la reine ».

« Écrivez à Alquier, disait Bonaparte à Talleyrand, que j'ai plus de troupes en Italie qu'il n'en faut pour conquérir toute l'Italie, que je n'en avais pas davantage lorsque j'y ai fait la guerre à l'Empereur; mais que ce qui est important, c'est qu'à l'extrémité de 1a Galabre on n'arme point les paysans, et que, si le roi de Naples se montre de cette manière, avant de passer en Angleterre on pourrait bien s'assurer de Naples*. »

Les démonstrations malveillantes redoublaient à Naples. Un vaisseau anglais, le Gibraltar, vint en rade; les officiers y donnèrent un bal à Milady Acton; la fête fut très brillante, très gaie et surtout très anti-française. Tous les émigrés habitant Naples y avaient été invités, et ce fut l'un d'eux, le ci-devant comte de Châtelux, qui entonna le premier le God save the king *.

Alquier connut une correspondance étroite échangée alors entre Acton et Nelson. Nelson y parlait de deux lettres qu'il avait reçues de Dumouriez, demandant à servir l'Angleterre de son épée, en quelque grande expédition contre la France : « Voilà bien mon Français; il n'est pas content d'avoir en Angleterre une forte pension, i\ lui faut encore le commandement d'une grande expédition qui puisse lui assurer des profits de tous les genres ». Nelson faisait plus de cas des talents et du caractère de Pichegru '.

Le Premier Consul connut aussi la correspondance trop politique de la reine avec les ennemis de la France ; elle crut devoir s'en expliquer avec Alquier, déclarant qu'il ne s'agissait que de lettres banales adressées à ses parents, à ses filles; et, comme l'ambassadeur lui rappelait aussi, parmi ses correspondants, M. de Rasoumowski, le baron d'Armfeldt : « Oui, cela est vrai, dit-elle; ils m'écrivent; le premier a conservé beaucoup d'attachement pour moi; le second est, j'en conviens, une tête brûlée, mais il m'instruit de beaucoup de choses ». La reine ne dit pas de quoi elle était instruite*.

Dans le même temps, le marquis de Mos, ambassadeur d'Espagne,

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