CHAPITRE XI
I. — La négociation du sacre. — La congrégation des cardinaux. — Les • tempéraments » indiqués parle pape.— La question du serment impérial. — La question du cérémonial.
IL — La date do couronnement : Brumaire ou Noël. — L^nvitation impériale et la mission de CafTarelli.
UL — Le voyage du pape. — De Florence à Fontainebleau.
rv. — Le sacre du 2 décembre. — Couronnement par l'empereur. — Serment en Tabsence.du pape.
Y. — Les nouvelles à Rome. — Le ballon de TAnguillara. — Débordement du Tibre. — Mme de Staël à Rome.
VL — Les négociations à Paris après le sacre. — Les avantages qu'obtint le pape, et ceux qu'il n'obtint pas. — Le retour à Rome (16 mai 1805).
Avant même d'être empereur, Napoléon se préoccupa de faire venir le pape à Paris pour le sacre. Le soir du 9 mai, le légat Caprara se trouvant à Saint-Cloud chez Timpéralrice, Napoléon lui dit : « Toutes les autorités constituées me font sentir combien il serait glorieux que mon sacre et mon couronnement fussent faits par les mains du pape et quel bien il en résulterait en même temps pour la religion. Je n'adresse pas dès à présent une prière formelle au pape, parce que je ne veux pas m'exposer à un refus. Faites donc l'ouverture, et lorsque vous m'aurez transmis la réponse, je ferai auprès du pape, comme je le dois, les démarches nécessaires. » Et il parla de ses titres à l'amitié particulière du pape, des services qu'il avait rendus à la religion et il rappela le
souvenir de Pépin le Bref sacré par le pape Zacharie. Il eût été plus sincère à parler de Charlemagne lui-même.
Le cardinal Caprara, archevêque de Milan, n'avait rien à refuser à Napoléon ; il fit plutôt du zèle. 11 écrivit dès le lendemain au cardinal Gonsalvi : « Le monarque qu'il s'agit de couronner trouverait très mauvais et regarderait comme une injure que Sa Sainteté élevât des difficultés, cherchât à temporiser ou se refusât à son désir. Le ressentiment qu'il éprouverait serait d'autant plus fort qu'en sa qualité de chef de l'Église le Saint-Père assurera mieux la succession héréditaire dans la famille de Thomme qui vient de rétablir et de consolider l'exercice du culte et de la religion catholique... Si du spirituel je passe au temporel, il me parait évident que c'est le moment favorable où il sera possible au nouvel empereur d'étendre les limites trop resserrées des États du pape... Un refus de Sa Sainteté lui serait infiniment pénible. Il en éprouverait le plus vif déplaisir. On n'accepterait aucune excuse comme valable... Je me bornerai donc à supplier Votre Éminence de ne présenter, dans la réponse, aucune idée, même la plus éloignée, d'une difficulté quelconque, soit d'âge, soit de santé, ou toute autre chose semblable * ».
Consalvi et les autres conseillers du Saint-Siège n'y mirent pas autant d'enthousiasme que le Légat. L'idée du voyage pontifical à Paris leur répugna d'abord : convenait-il, dès le lendemain de la mort du duc d'Enghien, d'absoudre déjà le meurtrier, de se précipiter au cortège de son sacre, à la première invitation, de se faire « le chapelain de l'Empereur », de quitter Rome pour ce parvenu? L'affaire demandait réflexions et délibérations. Pie VII ne voulut pas prendre la responsabilité de la résoudre seul; il la communiqua à la congrégation des cardinaux, et ce fut en vérité l'Église elle-même, représentée par ses chefs les plus éminents, qui discuta les avantages et les inconvénients que Ton pouvait attendre de la décision à prendre. C'est un moment solennel dans Thistoire de l'Église catholique : une dépêche du cardinal Fesch, du 10 juin, permet d'en constituer le récit.
1. Le cardinal Caprara au cardinal Consalvi, 10 mai 1864. — Citation par d'Haussonville, I, 206-318. — Voir aussi dans les Études de la Compagnie de Jésus, P. Dudon, Le sacre de Tempereur (20 décembre 1904), dont l*argumentation dilTëre sensiblement de celle d*HaussonvilIe.
Deux cardinaux déclarèreot sans ambages que l'Empereur des Français étant illégalement et illégitimement élu, Sa Sainteté ne devait pas confirmer cette élection par le sacre, car « les oraisons qu'on ferait sur lui établiraient et canoniseraient un droit usurpé ».
Cinq autres se prononcèrent aussi contre le voyage de Paris, mais pour des raisons moins vigoureuses : le sacre sanctionnerait toutes les lois et actes antérieurs, comme le meurtre diT duc d'Enghien, les lois organiques, la mutilation des États de l'Église; car, disaient-ils, quels services cet Empereur a-t-il donc rendus à l'Église? — Les ingrats! Ils oubliaient déjà le Concordat et la reconquête de la France par la papauté. — Il a sapé, affirmaientils, l'Église d'Allemagne par ses sécularisations complètes. Les papes jusqu'ici n'ont couronné que les Empereurs qui ont enrichi l'Église de biens temporels, et le nouvel Empereur ne montre même pas de dispositions à rendre ce qu'il lui a pris.
D autres, le plus grand nombre, sans s'opposer au voyage, faisaient des réserves : il ne fallait pas aller à Paris; Clément Vil n'avait consenti à sacrer Charles-Quint qu'à Bologne; on pourrait attendre un voyage du nouvel Empereur dans ses États ; le voyage de Pie VI à Vienne avait fait récemment un fort mauvais effet; quelles raisons opposerait-on aux autres souverains qui voudraient être aussi couronnés comme l'Empereur des Français? Le pape obtiendrait-il les honneurs et actes révérentiels qu'on doit à sa dignité? Par exemple dans le moment du sacre, peut-on espérer que l'Empereur consente au baisement des pieds, qui est d'obligation en pareil cas? Si le pape n'obtient pas ces hommages, qui lui sont dus, il attirera sur lui des censures méritées. Si Ton se décide au voyage de Paris, il faudra au moins que Sa Sainteté en rapporte des avantages réels pour le bien spirituel des fidèles, qu'elle finisse les affaires qui sont en contestation depuis longtemps, la réforme de quelques articles des lois organiques, la suppression de la loi réglementaire du Concordat italien. En somme il était possible que le sacre fût profitable à TÉglise; un refus ne pouvait que lui être préjudiciable. La majorité des cardinaux surtout ne voulut pas perdre le bénéfice moral de la consécration par le pape du nouvel Empereur. Ne serait-ce pas la preuve éclatante que, comme au moyen âge, c'est le pape qui donne les couronnes?
Il fut donc décidé que le pape accepterait le principe du voyage
à Paris^ mais qu'il y apporterait, non pas des conditioDs — il ne convenait pas d'eiaployer ce mot dur, — seulement, à Titalienne, teinperamenti e modi : il ne recevrait pas les évêques constitutionnels, à moins d'une rétractation fomelle de leurs erreurs schismatiques ; il ne permettrait pas qu'on lui présentât Mme de Talleyrand pour ne pas avoir Tair d'autoriser son mariage. La lettre impériale d'invitation officielle serait apportée à Rome par deux évêques et engagerait d'une façon pressante le Saint-Père à venir en France pour traiter sur les lieux des affaires de l'Église el « parvenir à une définition utile à sa tranquillité et au bien de la religion ». — Comment ces cardinaux ont-ils pu espérer que l'Empereur consentirait à paraître inviter le pape pour un autre objet que pour son sacre?
« Ensuite S. M. I. voudrait bien assurer Sa Sainteté de lui donner la satisfaction de l'écouter favorablement lorsqu'elle lui prouverait invinciblement qu'il y avait quelques articles des lois organiques qui outrepassaient les libertés de l'Église gallicane et les prétentions de l'ancien gouvernement, et qu'il faudrait faire mettre à exécution le Concordat avec la République italienne en abrogeant les lois organiques de la Consulte de Milan.
« Quant à la manière de sa réception en France, le pape se remettrait entièrement à la religion et à la grandeur d'âme de Sa Majesté Impériale ; mais il serait déshonorant pour lui si on prétendait de changer les cérémonies du sacre; il devait à sa dignité rentière observance du pontifical (le baisement des pieds, etc.); on pouvait choisir le pontifical romain pro rege coronando^ en changeant le mot et mettant jt?ro imperatore^ ou le cérémonial du sacre des rois de France en ajoutant ce qui était de la dignité papale.
« Moyennant ces « lemperamenti », le voyage aurait lieu à la rinfrescata, c'est-à-dire au commencement de l'automne, à cause des chaleurs à éviter et des nombreuses affaires à régler avant le départ*. »
Cependant à Paris, sanç s'inquiéter, on trouvait un peu longues les délibérations du gouvernement pontifical; d'ailleurs on n'admettait pas la pensée d'un refus.
1. AfT. Etr., Rome, 936, f 260-269 : dépêche de Fesch, 10 juin 1804.
Le 20 juin, le cardinal Gaprara passait la soirée dans un appartement de l'Impératrice ; elle daigna s'approcher de lui et lui dit de la façon la plus gracieuse : « Eh bien! nous aurons le Saint-Père à Paris pour sacrer l'empereur mon mari ». Le légat montra de l'embarras et ne sut que répondre ; l'impératrice ajouta : « Nous savons que les choses sont arrangées... Du reste votre discrétion mérite l'estirtie et je ne puis désapprouver votre silence. » Quelques instants après, Talleyrand, voyant venir à lui le cardinal, s'écria de façon à être entendu de tous : « Ah! les choses sont enfin arrangées; le pape viendra couronner l'Empereur ». Et comme le cardinal à mi-voix s'efforçait d'expliquer qu'il y avait d'abord quelques points à discuter, le ministre parla d'autre chose*.
On venait de recevoir à Paris la dépêche du cardinal Fesch, et on se hâtait d'enregistrer, avec éclat, le principe de l'acceptation du voyage pontifical. On passait sous silence les conditions, toutes les conditions mises par le Saint-Siège à cette acceptation : ce n'est pas qu'on fût disposé à les admettre. En vérité le pape avait eu tort de donner d'avance son consentement, qu'il élait impossible de reprendre : avec un joueur comme Napoléon, il fallait un jeu plus serré.
Or de nouveaux scrupules venaient alors à la pensée des cardinaux romains. Ils eurent connaissance de la formule du serment imposé à l'Empereur par le sénatus-consulte du 18 mai 180/i, et ils en furent tout à fait émus. Ils y relevèrent notamment deux articles comme irréligieux, mal sonnants aux oreilles pieuses, capables de faire suspecter la piété du monarque qui prêterait un tel serment : il paraissait « inconvenable » dans ces conditions que Sa Sainteté le couronnât et le sacrât. Ces deux articles énormes étaient : 1* Je jure de respecter et de faire respecter les lois du Concordat; 2**... et la liberté des cultes. Fesch donna là-dessus quelques explications : qu'il ne s'agissait que des 17 articles du Concordat et non pas des articles organiques (il est certain que cette interprétation n'eût pas été admise par le Sénat); que la reconnaissance de la liberté des cultes n'impliquait pas qu'on les reconnût tous comme également vrais, et qu'elle se
1. Capraraà Ck>n8alvi, 23 juin 1804 : citalions par d'Haussonville, I, 331-332.
pouvait parfaitement concilier avec la croyance que la religion catholique est seule dinslitution divine. Ces explications ne satisfirent point, sans doute parce qu'elles n'avaient pas un caractère suffisamment officiel, et Gaprara fut invité à solliciter du gouvernement français des paroles plus décisives.
Consalvi lui écrivait très fortement : « L'Église ne peut permettre cette tolérance universelle; elle ne reconnaît point de salut hors de son sein, et lorsque les empereurs catholiques, par des raisons d'une force insurmontable, tolèrent dans leurs États des sectes séparées de l'Église, cette tolérance purement civile ne s'élend qu'à la personne des sectaires et non pas aux cultes qu'ils professent. L'Église ne peut envisager comme un objet de respect de la part d'un souverain ce qui est pour elle un objet d'anathème et d'affliction. Elle voudrait réunir tous les hommes dans la même foi et prodiguer à tous ses bienfaits et ses grâces ; mais en attendant qu'ils s'en rendent dignes en revenant à l'unité, elle ne peut voir qu'avec une douleur extrême que l'on prenne Jésus-Christ et l'Évangile à témoin qu'on respectera non seulement leurs personnes, mais encore leurs erreurs et leurs cultes... La formule du serment, concluait-il, est telle qu'un catholique ne doit pas la prêter et qu'un pape ne saurait l'autoriser par sa présence. Il est de l'essence de la religion catholique d'être intolérante; il ne faut pas se bercer de l'espoir de tourner cette difficulté du serment en présence du pape. Pie Vil ne s'y prêtera pas; il a déclaré au cardinal Fesch que, si on l'essayait, il n'hésiterait pas à se lever de son siège et à sortir de l'Église à l'instant même, et quoi qu'il en pût arriver *. » H y a là toute l'incompatibilité qui sépare la doctrine de l'Église du principe révolutionnaire de la liberté de conscience.
Le gouvernement français fit des concessions. Talleyrand expliqua qu'il ne serait pas juste de confondre le Concordai avec les articles organiques; ce sont des objets qui ne se ressemblent pas; les articles organiques étaient tout à fait susceptibles de changement ou d'amélioration : on s'en occuperait pendant le séjour du Saint-Père à Paris. Il expliqua encore que la concession de la liberté des cultes ne signifie pas l'approbation de leurs
1. A(T. Elr., Rome, 936, î^ 272-275. — D'HaussonviUe, 1, 330-334.
dogmes; qu'au reste, pour ne pas mécontenter Sa Sainteté, la cérémonie du serment serait distinguée de celle du sacre, Tune étant purement civile et nationale, Tautre religieuse et d'institution purement ecclésiastique. Quant aux autres petites difficultés, sur les évèques constitutionnels, sur le cérémonial, il serait facile- de s'entendre sur tout cela dès que Sa Sainteté serait arrivée à Paris. Ce voyage serait éminemment utile au bien de la religion; on pouvait juger de l'avenir par le passé : que d'institutions déjà mises par l'Empereur sous le sceau de la religion I « La naissance, le mariage sont désormais consacrés par ses solennités, et les pompes funèbres que l'on avait proscrites dans des temps où les usages les plus solennels et les plus touchants n'étaient plus respectés ont été rétablies par la sagesse d'un gouvernement qui cherche des moyens d'émulation pour la vertu jusque dans les derniers honneurs rendus à sa mémoire'. »
On s'entendit tant bien que mal sur ces bonnes paroles que Consalvi se hâta d'enregistrer comme des engagements fermes. Puis le pape eut peur que les deux cérémonies du serment et du sacre ne fussent trop séparées, qu'il ne fût admis qu'à sacrer l'empereur et non à le couronner. Le bruit en effet en courait à Paris et avait été rapporté par Caprara. « On ne croit pas, écrivit Consalvi à Fesch, qu'on puisse pensçr à n'accorder à Sa Sainteté que la cérémonie du sacre et non celle du couronnement : la première invitation transmise au mois de mai par le cardinal légat sollicitait le voyage du Saint-Père pour sacrer et couronner l'Empereur; c'est d'ailleurs l'usage constant et jamais interrompu que l'union de ces deux cérémonies toutes les fois qu'elles ont été faites par les souverains pontifes; le couronnement par sa nature même forme une partie intégrante et substantielle de la cérémonie sacrée... Si le couronnement doit être séparé du sacre, Sa Sainteté annonce qu'elle n'entreprendra pas le voyage de Paris; elle ne promettra de se rendre en France qu'à condition de faire aussi le couronnement et avec celte assurance de la part du gouvernement*. »
Fesch s'étonna : il n'était nullement question de séparer le couronnement du sacre; rien dans ses Instructions ne pouvait