‹ Napoléon en ItalieChapitre 178 sur 423 · Corr., X · texte numérisé non relu

Corr., X

2. Corr. de Joseph de Maistre, I, 138 : citation par d'UaussonviUe, 1, 383.

Aussi le cérémonial du sacre fut-il irès minutieusemenl établi pour que l'autorité impériale n'y parût pas inférieure à l'autorité pontificale, pour que l'Empereur ne s'inclinât que le moins possible. Ce ne fut pas semblable au couronnement de Charlemagne : « Le jour de la Nativité, dit la Chronique de Saint-Denis, le roi entra en l'église Saint-Pierre droit en ce point où l'on devait célébrer la grand'messe : quand il se fut incliné en oraison devant l'autel, l'apostole Léon lui mit la couronne impériale sur le chef. Lors le peuple commença à crier en telle manière : Au grand Charles, Auguste, couronné de Dieu, paisible empereur des Romains, soit vie et victoire! Après ces louanges, le pape l'orna et le vêtit des ornements impériaux selon la coutume des anciens princes; le nom de palrice il déposa et fut appelé de là Empereur et Auguste. » La couronne de Charlemagne, que l'on conserve au trésor impérial de Vienne, a pour ornement caractéristique, pour signe, la croix, haut placée sur le front.

Tout est différent dans la cérémonie du 2 décembre 1804 \ L'église Notre-Dame de Paris était magnifiquement décorée : en avant de la façade principale, dans toute la largeur, s'élevait un grand porche, formé de quatre grands arcs gothiques, soutenus par quatre piliers sur lesquels étaient les statues des trente-six villes appelées au sacre. Les armes de l'Empire ornaient le dessus des arcs, accompagnées de figures représentant les seize cohortes de la Légion d'honneur : le tout couronné par des pyramides gothiques terminées par les aigles de l'Empire. L'oriflamme de l'Empire, attachée à un grand mât, flottait au centre à la hauteur des tours de l'église.

A l'intérieur, trois rangs de tribunes avaient été construits au pourtour de la nef et du chœur. Le trône de l'Empereur était à l'entrée de la grande nef, sous un arc de triomphe soutenu par huit colonnes. Le chœur était réservé au clergé ; le trône du pape était dans le sanctuaire, à gauche de l'autel, sur une estrade de

1. Le récit n'en a pas élé publié au Moniteur officiel; il fait Tobjet d'un procès-rerbal dressé par le grand-mallre des cérémonies et signé par lui, L.-P. Ségur : Arch. naUon., AF, IV, 1031.

H marches; des banquettes en face, à droite de lautel, étaient réservées aux cardinaux ; l'église était toute tendue en étoffes de soie, de velours, en draperies ornées de franges, galons, et des armoiries de l'Empire brodées en or; elle était éclairée par 2i lustres suspendus à la voûte.

Le 11 frimaire an XII (2 décembre 1804), à six heures du matin, les députations de Tannée et de la garde nationale se réuairent à la Place Danphlne; quelques officiers désignés furent conduits à leurs places dans fégllse, les autres formèrent une baie d'honneur aux endroits indiqués par le maréchal Murât, Gouverneur de Paris. A sept heures se réunirent au Palais de Justice les grands-officiers de la Légion d'honneur, les présidents des cours d'appel et des collèges électoraux, les maires des 36 principales villes appelés pour être présents au serment de l'Empereur, les préfets, les généraux, les présidents des classes de l'Institut, le corps municipal de Paris. Ils arrivèrent à Notre-Dame un peu avant huit heures et furent conduits à leurs places. A huit heures le Sénat partit de son palais, le Conseil d'État des Tuileries, le Corps législatif et le Tribunat de leurs palais respectifs, la Cour de Cassation du Palais de Justice ; encadrés d'escortes, ces grands corps allèrent prendre les places qui leur étaient réservées.

Ainsi la nef de l'église se trouva presque remplie : aux côtés du trône, les grands-officiers, les conseillers d'État; en avant du trône, à droite et à gauche, en se rapprochant de plus en plus du chœur, les Sénateurs, puis les Législateurs, les Tribuns, les magistrats, les généraux, les préfets; dans les tribunes, la famille impériale, le corps diplomatique français et étranger, les familles des grands dignitaires; dans les deux rangs supérieurs des tribunes, les députations des armées de terre et de mer.

A neuf heures, Sa Sainteté partit des Tuileries; elle avait dans sa voiture les cardinaux Antonelli et di Pietro, celui-ci remplaçant le légat Caprara indisposé. Le cortège, entre une double baie de troupes, passa par le Carrousel, la rue Saint-Nicaise, la rue Saint- Honoré, la rue du Roule, le pont Neuf, le quai des Orfèvres, la rue Saint-Louis, la rue du Marché-Neuf, la place du Parvis; sur tout le parcours, les citoyens et citoyennes, en foule innombrable, étaient prosternés avec respect. Le pape fut conduit à l'Archevêché ; il y fut reçu par le cardinal-archevêque Du Belloy, et pré-

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cédé par lui dans la grande salle où les cardinaux et les évoques 8*étaient réunis. Il se revêtit de ^es ornements sacerdotaux, puis, précédé de la croix et de l'encensoir, il entra dans Téglise; la tiare sur la tète, entre deux cardinaux soutenant la chape, une garde de soldats « rendant les honneurs convenables » ; il pénétra dans le sanctuaire, pendant que la musique impériale exécutait Tantienne : « Tu es Petrus et super hanc petram œdificabo ecclesiam meam ». 11 pria un instant au pied de Tautel, il monta à son trône et y reçut les hommages des cardinaux et des évêques gagnant processionnellement leurs places.

A dix heures, Tempereur Napoléon et Timpératrice Joséphine partirent des Tuileries : une salve d'artillerie en donna la nouvelle à la grande ville. Ils prirent les mêmes rues que le cortège pontitical, dans une voiture à huit chevaux, précédée de nombreuses voitures de la cour à six chevaux, encadrées d'escadrons de cuirassiers, de carabiniers, de chasseurs de la garde, de Mamelucks, commandés par le maréchal Murât, dans ufi grand bruit de cliquetis d'armes, de chevaux galopants et cabrés, dans un tonnerre d'acclamations populaires : Vive l'Empereur! Vive Napoléon!

L'Empereur prit à l'Archevêché le manteau impérial et se rendit à pied à l'église ; l'entrée se fit dans Tordre suivant : en avant, une foule d'huissiers, de hérauts d'armes et de pages, puis toute la suite des honneurs impériaux, le maréchal Serrurier portant sur un coussin l'anneau de l'Impératrice, le maréchal Moncey avec la corbeille du manteau de l'Impératrice, le maréchal Murât avec la couronne de l'Impératrice sur un coussin.

Alors venait l'Impératrice sans couronne ni anneau; derrière elle, les princesses Joseph, Louis, Ëlisa, Pauline et Caroline soutenaient son manteau ; chacune d'elles avait son manteau soutenu par un officier de sa maison, et elles étaient suivies de l'éblouissante compagnie des dames du palais.

Puis s*avançaiejQt le maréchal Kellermann portant sur un coussin la couronne de Charlemagne, le maréchal Pérignon avec le sceptre de Charlemagne, le maréchal Lefebvre avec l'épée de Charlemagne, le maréchal Bernadette avec le collier de l'Empereur, le colonel général Eugène Beauhamais avec l'anneau de Sa Majesté, le maréchal Berthier avec le globe impérial, le grand chambellan Talleyrand avec la corbeille du manteau de l'Empereur.

L'Empereur portait le sceptre et là main de justice, la couroone sur la tète; les princes Joseph et Louis, Cambacérès et Lebrun soutenaient son manteau. Il était suivi des maréchaux, des généraux, des ministres, des grands officiers militaires rangés par quatre de front. Lorsqu'il arriva au grand portail de la cathédrale,' une nouvelle salve d'artillerie retentit sur Paris.

Leurs Majestés Impériales furent reçues à l'entrée de l'église par les cardinaux Cambacérès et Du Belloy qui leur présentèrent l'eau bénite et les conduisirent dans le chœur, vers deux fauteuils préparés sous un dais. La musique impériale jouait une grande marche de triomphe ; deux chanoines encensèrent l'Empereur et l'Impératrice. Les officiers portant les honneurs de Charlemagne se rangèrent de front en face de l'autel, au bas de la dernière marche du sanctuaire. L'Empereur et Tlmpératrice s'agenouillèrent un moment sur leurs prie-Dieu, se relevèrent. La cérémonie commença.

Le pape descendit de son trône, alla à Tautel, entonna le Veni Creator. Les dames de l'Impératrice enlevèrent à celle-ci son manteau. L'Empereur remit à Cambacérès et à Lebrun le sceptre et la main de justice, au grand électeur Joseph la couronne; le manteau fut mis sur la corbeille ; l'épée fut prise par le connétable Louis : tous ces objets furent portés sur l'autel.

Le Vent Creator terminé, le pape s'assit sur son faldistoire, devant l'autel, tiare en tête; il demanda à l'Empereur de promettre justice à tous ses sujets, paix àTÉglise de Dieu; l'Empereur promit, les deux mains sur le livre des Évangiles. Le pape récita une oraison, appelant les bénédictions de Dieu sur Napoléon et l'Impératrice, pendant que le clergé récitait les litanies de la Vierge et des Saints.

A ce moment les cardinaux Fesch, Du Belloy et les aumôniers de la cour allèrent chercher Leurs Majestés et les amenèrent à l'autel. L'Empereur et l'Impératrice s'agenouillèrent sur des carreaux de velours devant le Saint-Père. Pendant que la musique impériale exécutait un motet, il leur fit une triple onction de l'huile sainte, sur la tète et sur les deux mains, en récitant des oremus. Ils se levèrent et furent reconduits à leurs fauteuils.

Le pape ensuite, après avoir commencé la grand'messe pontificale, bénit les ornements impériaux, l'épée, les manteaux, les

anneaux, les couronnes, en disant les prières qui convenaient. Leurs Majestés revinrent à l'autel : le pape remit à Tlmpératrice Tanneau et le manteau en récitant les prières nécessaires ; il remit de même à l'Empereur Tanneau, Tépée que Sa Majesté enfonça elle-même dans le fourreau, le manteau qui fut attaché aux épaules de Sa Majesté par le grand écuyer et le grand chambellan, le globe qui fut aussitôt remis à un grand-officier, le sceptre et la main de justice.

L'Empereur s'agenouilla, se releva presque aussitôt, remit la main de justice à Tarchichancelier Cambacérès, le sceptre à Tarchitrésorier Lebrun, monta à l'autel, y prit la couronne entre ses deux mains, l'éleva un instant comme pour la montrer à la foule assemblée, au monde entier, et la posa sur sa tête. Se retournant vers l'autel, il y prit aussi la couronne de l'Impératrice, restée agenouillée sur les marches, et la couronna de ses mains. Leurs Majestés retournèrent ensuite à leurs fauteuils.

Ce fut le moment de la marche au grand trône construit au fond de la nef, marche solennelle, célébrée magnifiquement par la musique impériale, l'Impératrice d'abord, puis les honneurs de Charlemagne, puis ceux de l'empereur Napoléon, puis l'Empereur couronné portant le sceptre et la main de justice. A peine Leurs Majestés furent-elles assises sur le grand trône, que le pape les y suivit, y monta aussi et leur dit : « Que Dieu vous affermisse sur ce trône, et que Jésus-Christ Notre-Seigneur vous fasse régner avec lui dans son royaume éternel, lui qui est le Roi des Rois et le Seigneur des Seigneurs, qui vit et règne avec le Père et le Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il! » Le pape alors baisa l'Empereur sur la joue, et, se tournant vers les assistants, il s'écria : « Vivat Imperator in aeternum ! » Les assistants, dans une grande explosion de triomphe, crièrent longtemps : Vive l'Empereur! Vive l'Impératrice! pendant que le pape retournait au chœur, et que la musique impériale remplissait la grande église d'un splendide Te Deum.

La messe continua. A l'ofTrande, l'Empereur et l'Impératrice, précédés de dames qui portaient de précieux dons, se rendirent à lautel ; agenouillés sur des coussms, ils prirent aux mains des dames deux cierges de treize pièces d'or, le pain d'argent, le pain d'or, les vases d'or, et les remirent au Saint-Père. Puis ils retour-

nèrent an grand trône. A VAgnus Dei, le grand aumônier, cardioal Fesch, alla recevoir le baiser de paix de Sa Sainteté et le porta à Leurs Majestés Impériales. La messe s acheva.

Lorsque les prières finales eurent été dites, le pape alla à la sacristie pour y déposer ses ornements pontificaux.

Pendant ce temps, le grand aumônier porta à l'Empereur le livre des Évangiles et se tint debout à sa gauche. Le grand électeur appela au trône et présenta François de Neufchâteau, président du Sénat; Defermon, le plus ancien des présidents du Conseil d'Élal; Fontanes, président du Corps législatif; Fabre dé TAude, président du Tribunat, qui mirent sous les yeux de Sa Majesté la formule du serment constitutionnel. L'Empereur, assis couronne en tète, la main levée sur l'Évangile, dit à haute voix, — mais le pape n'entendit pas :

« Je jure de maintenir l'intégrité du territoire de la République, de respecter et de faire respecter les lois du Concordat et la liberté des cultes, de respecter et <le faire respecter Fégalité des droits, la liberté politique et civile, l'irrévocabilité des ventes des biens nationaux, de ne lever aucun impôt, de n'établir aucune taxe qu'en vertu de la loi, de maintenir Tinstitution de la Légion d'honneur, de gouverner dans la seule vue de l'intérêt, du bonheur et de la gloire du peuple français. »

Le chef des hérauts s'écria : « Le très glorieux et très auguste Empereur Napoléon, Empereur des Français, est couronné et intronisé ». Des cris prolongés lui répondirent : « Vive l'Empereur! Vive l'Impératrice ! » pendant qu'au dehors tonnaient les décharges d'artillerie.

Enfin le clergé se rangea pour reconduire Leurs Majestés à l'Archevêché. Le pape rentra de la sacristie et quitta l'église accompagné par les sons de la musique impériale qui jouait encore: « Tu es Petrus..., » etc. Les deux cortèges retournèrent aux Tuileries par la rue du Marché-Neuf, la rue de la Barillerie, le Pont au Change, la place du Châtelet, la rue Saint-Denis, les Boulevards, la rue et la place de la Concorde, le pont Tournant et les jardins. Sur tout le parcours un peuple immense exprimait bruyamment l'enthousiasme de son admiration.

Rome demeura longtemps dans Tignorance des fêtes du sacre, elle éprouva de ce long silence quelque inquiétude; le Paris de la Révolution ne lui semblait pas un terrain sûr pour le Saint-Père. Elle trompa d'abord son impatience par des récils d'événements surnaturels.

Mgr Menocchio, un moine augustin, qui était le sagrista, le prêtre familier du pape, avait marqué toute la route de ses miracles : à Florence il avait fait marcher un paralytique. Plus loin il avait reçu un violent coup de pied de cheval dans l'estomac, il n'en avait pas été blessé, mais son crucifix de bois avait été brisé. A Paris il avait entendu blasphémer un soldat de la garde impériale : un signe du moine, et le soldat élail tout à coup devenu muet; bientôt après, un autre signe, et le soldat repentant avait tout à coup retrouvé la parole. N'élait-ce pas la preuve que le voyage de Paris avait un caractère sacré*?

De même les premières nouvelles de la cérémonie du 2 décembre arrivèrent à Rome par une voie tout à faitinsolite. Un ballon, lancé à Paris le 15 décembre par l'aéronaute Gamerin, vint tomber le 17, après vingt-deux heures de voyage, à six lieues de Rome à TAnguillara; sans une pluie malencontreuse qui l'alourdit et compromit le total succçs du prodige, il serait certainement tombé à Rome même. On trouva dedans le récit du couronnement, du merveilleux éclat des fêtes, de l'enthousiasme et de la piété des Français, du touchant accord du pape et de l'Empereur. Après tant de jours de silence inquiet, la joie fut vive parmi les Romains, et ils prirent le plus grand soin du ballon de l'Anguillara^.

Pourtant il n'y eut pas que des signes favorables. A la fin de janvier, le Tibre déborda et répandit sur un quart de la ville une eau jaunâtre et bourbeuse, les marchands de la rue du Cours furent ruinés; il y avait de l'eau jusqu'au premier étage de leurs maisons. 40000 habitants se trouvèrent bloqués chez eux; Rome fut comme une Venise, il y aurait fallu autant de gondoles. On distribua des

i. Att. Etr., Rome, 937, f 183.

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