CHAPITRE Xll
I. — Napoï^on empereur. — ].c voyage dans les pays du Rhin, d'Aix-la-Chapelle â Mayence.
II. — Les decreU de la Consulte Italienne, du 29 mai 1804. Les précautions prises pour sauvegarder Tindépendance de l'Italie : le « magistral suprême conservateur -. — La Cons^ulie à Paris.
IlL — Les mquiéLudes de TAu triche. — Armements en Vénélie. — L'ambassade de La UocliL'foucauUl à Vienne.
IV. — Le projet de faire Joseph roi d'Italie ou de Lombardie. — Les objections de CobenzL — Le refus de Joseph : discussion critique.,— Autres projeU reUlifs à l'Italie,
V. — Le 2^ Statut consliLutionnel de l'Italie (18 mars 1805) : Napoléon roi d'italïe, — Armements redoublés en Autriche. — Le voyage de Milan. — Sur le chAmp de bataille de Marengo. — La cérémonie du couronnement racontée par TiiUeyrand,
VL — Organisation de Tltaliedu Nord. — Moreau Saint-Méry à Parme. — Le Gode Napoléon. — Félix Bacciochi et Elisa, prince et princesse de Lucques. — Les préparatifs de la réunion de Gènes. — Comment cette affaire fut conduite par Saliçeti. — La réunion. — Irritation de l'Autriche. — Les fêles de Gènes.
Le reDouvcIlemenl des hostilités avec l'Angleterre remettait en question tous les résultats de la Révolution et paraissait ramener la France à la situation de l'année 1793, lorsque les alliés prétendaient la contenir dans ses vieilles frontières sous le gouvernement de la monarchie absolue. On savait que Pitt avait jadis refusé toute négociation avtîc le Premier Consul tant que les Bourbons ne seraient pas rétablis sur le trône.
Rien ne pouvait être plus avantageux à Bonaparte que la « cons-
piration anglaise » de Cadoudal et de Pichegru. Celle entreprise royaliste causa en France, de février à mai 180/i, la plus vive et la plus générale émotion ; on se demanda avec angoisse quel serait Tavenir si le Premier Consul périssait; la royauté serait-elle donc restaurée par les armées étrangères? Et alors tous les avantages sociaux de la Révolution, Tégalité civile, la vente des biens nationaux, ne seraient-ils pas tout d'un coup perdus? L arrestation, le jugement et l'exécution du duc d'Enghien redoublèrent l'anxiété générale : c'était encore une tète de sang royal jetée en défi aux rois de l'Europe. Ce défi ne serait-il pas relevé comme en 1793? La France révolutionnaire sortirait-elle victorieuse de cette nouvelle crise?
Il fallait pour cela que Bonaparte vécût, ou au moins, s'il venait à succomber, que le pays fût assuré d'un régime politique définitif. Ce fut la grande habileté de Bonaparte de confondre sa cause avec celle de la Révolution même, d'en paraître la personnification nécessaire; toute sa popularité du moment, toute sa force, toute sa gloire n'ont pas d'autre raison historique.
Et la France de la Révolution fut tranquillisée lorsque le sénatus-consulte du 18 mai déclara que « le gouvernement de la République est confié à un empereur », et que « la dignité impériale est héréditaire dans la descendance directe, naturelle et légitime de Napoléon Bonaparte, de mâle en mâle, par ordre de primogéniture, avec exclusion perpétuelle des femmes et de leur descendance», enfin qu'à défaut d'héritier direct Joseph et Louis pourraient être appelés au trône impérial. Lorsque le plébiscite approuva ce sénatus-consulte par 3 572 329 suffrages contre 2 569, c'était en quelque manière la Révolution qui se proclamait héréditaire : tant que régneraient les Bonaparles les principes révolutionnaires étaient garantis, et la chute des Bonapartes ne pouvait être que le signal d'un retour offensif de l'ancien régime. Les faits, d'ailleurs, n'ont-ils pas donné raison à cette conception?
Napoléon eut en lui toute la force révolutionnaire, et c'est pourquoi il fut longtemps invincible et régna sur l'Europe. Lorsqu'au camp de Boulogne, le 6 août 180/i, il présida à la distribution des aigles nouvelles, à la naissance de la Grande Armée, lorsqu'en dépit du ridicule il s'assit sur le fauteuil de Dagobert, avec le bouclier de François 1" à ses pieds, et devant lui le casque de Bayart
OÙ il prenait les croix d^honneur qu'il attachait sur la poitrine de ses soldats, il employait à son service les plus illustres soarenirs de l'ancienne France royale; il affirmait par une solennité symbolique, comme il les aimait, que la Révolution française dont il était <c le fils » était le terme de toute révolution historique de la France, qu'il était en vérité le représentant de toute la France du passé et de toute la France du présent, avide de gloire et de liberté.
Le titre royal, outre qu'il ne pouvait rappeler que les imperfections et les misères de Tancien régime, n'aurait pas eu une signification assez étendue; le titre impérial seul pouvait couronner dignement, comme à Rome autrefois, l'histoire des siècles écoulés. II concentrait en un moment exceptionnel et sur un seul homme toute la force des idées généreuses et de la passion de gloire qui avait grandi en France à travers les temps passés et qui allait lui donner quelques années d'une grandeur extraordinaire. Il partait au delà des frontières l'éclatant rayonnement de la France nouvelle; il lui préparait la domination de l'Europe, et par elle, si courte qu'elle dût être, le triomphe de la Révolution dans le monde.
Un des traits les plus remarquables de l'intelligence de Napoléon Bonaparte fut le sens instinctif, mais singulièrement pittoresque, des spectacles du passé et de l'importance historique de son temps et de sa carrière. Il retrouva exactement la signification symbolique du titre impérial; il remonta d'un seul élan de son imagination jusqu'à Charlemagne, jusqu'à Rome même, et fut aussitôt à l'aise dans ce rôle en apparence archaïque : on ne dirait pas un parvenu. C'est la grande transformation de son personnage en 180â.
Parti d'Arras, le 31 août 1804, par Mons, il était, le 3 septembre, à Aix-la-Chapelle; il y résida jusqu'au 11. Il y reçut en audience solennelle l'ambassadeur d'Autriche Philippe de Cobenzl, qui lui remit au nom de son souverain ses nouvelles lettres de créance : dans la vieille capitale de Charlemagne, c'était déjà comme une abdication du chef du Saint-Empire devant le nouvel Empereur d'Occident.
Puis Napoléon prit possession lentement de l'ancien domaine carolingien, parcourut au milieu de l'admiration populaire ,les antiques forteresses de l'empire romain le long du Rhin. De Co-
iogne, le 15 septembre, il demanda au pape de yenir sacrer à Paris le premier empereur des Français S et il prit les premières dispositions au sujet de ce voyage. Par Goblentz, il fut à Mayence le 21 septembre et y resta jusqu'au 3 octobre; de là il félicita l'empereur d^Autriche de Térection de sa maison en Maison Impériale héréditaire d'Autriche. N'était-ce pas une ironie que de dater de la capitale religieuse du Saint-Empire romain germanique la constatation que François II n'était plus qu'empereur d'Autriche? Cependant il organisait les fortifications de Mayence avec le plus grand soin, cette affaire lui paraissait <' ne devoir souffrir aucun retardement^ ». 11 remerciait le bourgmestre et les magistrats de la ville libre impériale de Francfort de leurs bons sentiments à son égard : « Je me persuade, leur écrivait-il, qu'ayant éprouvé déjà tout Tintérét que je porte à l'indépendance et à la prospérité de votre ville, vous ne manquerez pas de vous montrer toujours reconnaissants ' ». C'était comme la consécration de Tœuvre accomplie par le recès de la diète germanique de 1803 •
Il revint par Trêves qui fut jadis la capitale de la préfecture des Gaules. Il y fut du 6 au 8 octobre. Il y donna des instructions pour le voyage du pape, pour la mise en marche des flottes contre l'Angleterre, pour les opérations du camp de Boulogne. Il enveloppa dans sa pensée toute l'Europe occidentale. Il revint à Paris pour les derniers préparatifs du sacre.
Ces événements ne pouvaient pas manquer de modifier la condition politique de l'Italie. L'Empereur ne pouvait pas rester à Milan un président provisoire de la République : l'Empire embrasse dans sa signification propre l'Italie comme l'Allemagne; ritalie devenait une partie de l'Empire et non plus seulement une annexe de la France.
On s'en rendit compte de bonne heure à Milan et l'on y prit aussitôt des résolutions très importantes. Le 21 mai 1804,