‹ Napoléon en ItalieChapitre 189 sur 423 · Melzi, I · texte numérisé non relu

Melzi, I

L'Autriche, naturellement, fut la plus émue de ces nouveautés parce qu'elle en était la plus menacée, et dès le lendemain du sacre elle redoubla ses préparatifs militaires : le gouvernement français y porta toute son attention.

La France n'avait alors à Vienne qu'un chargé daffaires, M. Dodun. Le H nivôse, M. de La Rochefoucauld, minisire de France à Dresde, fut nommé d'urgence ambassadeur à Vienne et invité à s'y rendre immédiatement*. « Les motifs, disait Talleyrand, qui ont décidé S. M. 1. à vous prescrire de vous rendre immédiatement à Vienne, pour y entrer en exercice de l'honorable fonction qu'elle vous a confiée, se trouvent dans les rassemblements extraordinaires de troupes que l'Autriche fait dans la partie de ses Étals qui avoisine l'Italie. On parle d'un cordon de 12000 hommes, d'un nouveau grade donné à M. de Chantecler, qui doit les commander, du rappel de M. de Mack. La présence d'un ambassadeur à Vienne devient d'autant plus nécessaire qu'il ne faut peut-être que quelques explications pour détruire dès leur principe des sollicitudes qui, en se prolongeant, pourraient porter préjudice à la bonne harmonie des deux États. »

Dans les jours suivants, des lettres de Venise, de Triesle, informaient le gouvernement français des grandes dispositions militaires qui étaient prises dans la région. « Il arrive des troupes dans le Frioul, on prépare des logements le long du Tagliamento pour

34 000 hommes ; on assure qu'il vient par le Tyrol 30 à

35 000 hommes pour border l'Adige. Toutes ces troupes ont, dit-on, des trains de grosse artillerie; on a arrêté ici (à Venise) toutes les barques de l'Adige pour porter des farines à Vérone. On arme dans l'arsenal, on organise toute une escadre de petits bâtiments pour croiser dans l'Adriatique. — Il arrive à Trieste, dans l'istrie et la Croatie, 18 000 hommes de troupes autrichiennes commandés par le prince de Rosenberg qui a son quartier général à Trieste. On parle ici d'un camp de 60 000 hommes qui doit avoir lieu au printemps prochain sur les bords de la Piave; on raisonne beaucoup sur un rassemblement de troupes aussi considérable. Un officier écrit de Bohême que l'on dégarnit celle partie de troupes et qu'on en a fait partir trois régiments

1. Aiï. Etr., Corr., Vienne, 376, 12 nivôse, TaUeyrand à La Rochefoucauld. DniAULT. — Italie. 20

pour ritalie. Le général Bellegarde, sous le prétexte du camp de Pordenone, augmente le nombre des chevaux de son écurie. »

Ces renseignements n'avaient rien d'absolument précis; on est généralement disposé à grossir ces chiffres d'opérations militaires, pour augmenter l'importance de la nouvelle et parce que Timagination en pareil cas transforme aisément les compagnies en régiments. Il n'est pas douteux pourtant qu'il y eut des mouvements de troupes dans les provinces autrichiennes en Italie. Le chancelier Louis de Cobenzl en écrivait à Talleyrand, le 23 janvier, qu'il s'agissait uniquement d'un cordon sanitaire à établir dans la région du Pô, contre la contagion de la fièvre jaune qui sévissait à Livourne. Il profilait de l'occasion pour offrir à son ancien camarade (il avait connu Talleyrand au collège), quelques faisans de Bohème pour sa table; et il se moquait légèrement : « Vous ' n'avez pas voulu que le comte Philippe* les qualifiât de mauviettes quand il vous en a présenté de ma part, mais permettezmoi de vous représenter à mon tour que vouloir prendre pour un armement belliqueux notre cordon fébrifuge, c'est transformer les faisans non pas en mauviettes, mais en autruches ^ ».

La Rochefoucauld arriva à Vienne le 3 pluviôse (23 janvier), après un voyage aussi dur que désagréable, et il continua avec le chancelier autrichien au sujet de ces armements uue conversation qui ne fut jamais concluante. Cobenzl continua d'affirmer qu'ils n'avaient aucune importance, constata que la France fortifiait aussi son armée d'Italie. Talleyrand expliqua que les armements français avaient pour cause les armements autrichiens, Cobenzl que les armements autrichiens avaient pour cause les armements français. La situation ne cessa pas d'être critique entre les deux gouvernements pendant tous les premiers mois de l'année 1805; on put croire que la coalition que préparaient les gouvernements anglais et russe serait une chose accomplie dès ce moment.

Il faut tenir le plus grand compte de ces circonstances pour comprendre le règlement des affaires d'Italie.

La Consulte de Milan, dès le 28 mai 1804, avait offert la couronne royale à Napoléon et, quoique la chose fût demeurée secrète, il

Page 1