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Botta, V

La cathédrale de Milan, Tune des plus vastes et des plus belles de l'Europe, avait été disposée pour la cérémonie. Deux trônes y étaient préparés : Tun, vers rentrée de la grande nef, riche, majestueux, élevé sur une estrade de 26 degrés où pouvaient se déployer la pompe du souverain et tous les premiers ordres de TEmpire et de la monarchie ; Tautre, disposé simplement au pied du sanctuaire, où toutes les cérémonies du sacre allaient s'accomplir.

Une tribune était placée sur la droite pour Sa Majesté l'Impératrice, une seconde tribune pour Leurs Altesses Impériales Mme la princesse Élisa et le prince Eugène. Le siège de Son Éminence le cardinal Caprara, archevêque de Milan, légat du Saint-Siège près Sa Majesté, était placé sous un dais élevé à la gauche du sanctuaire. Les cardinaux, les archevêques, les évêques du royaume dltalie, tout le clergé appelé aux cérémonies du sacre, avaient leurs rangs autour de l'autel. Une tribune était élevée près du grand trône pour les ambassadeurs et ministres étrangers qui étaient venus au nom de leurs gouvernements féliciter Sa Majesté sur son avènement à la couronne du royaume d'Italie. D'autres tribunes réservées aux collèges électoraux, au Corps législatif, à toutes les premières autorités administratives et judiciaires, régnaient sur les côtés de la grande nef et dans toute sa longueur. Des gradins étaient disposés en avant; et toutes les places étaient occupées, depuis l'entrée jusqu'au sanctuaire, mais sans confusion et sans désordre, par un concours de 20 000 spectateurs, lorsque Sa Majesté l'Impératrice, précédée de Son Altesse la princesse Élisa, fit son entrée à onze heures et demie du matin.

Son Éminence le cardinal archevêque de Milan, les cardinaux, les évoques, tout le haut clergé du royaume d'Italie, étaient allés recevoir jusqu'aux portes de Téglise S. M. l'Impératrice. Elle fut accueillie par les plus vifs applaudissements; on se félicitait de voir l'auguste épouse de l'Empereur; sous son brillant diadème, on lui trouvait encore l'empire de la dignité et de la grâce, et Mme la princesse Élisa avait aussi part à ce concert de louanges, qui partait du cœur.

Bientôt une salve d'artillerie annonça que S. M. l'Empereur et Roi sortait des appartements du palais ; un long pavillon blanc, dont les draperies, lisérées de drap d'or, se relevaient sur les côtés avec élégance, s'étendait en forme de galerie, du palais aux portes

de réglise : S. M. le traverse au milieu des acclamations du peuple, el les voûtes du Dôme retentissent de celles des spectateurs, lorsque S. M., environnée de ses plus illustres sujels, de toïiles lejs manjues de sa puissance, et de la gloire de ses triomphes, s'avance avec la couronne, le sceptre, la main de justice, et le manteau impérial^ de Tentrée du Dôme aux marches de l'autel, où Tatlend la couronne de fer.

Les insignes de Charlemagne, ceux du royaume d'Italie, les honneurs des deux puissances étaient portés par les grands officiers de [^Empire et du royaume. L'épée de Charlemagne y brillait pour la seconde fois; mats on ne l'avait vue dans ses mains que teinte du sang de la conquête : ce monarque avait détruit un royaume pour fonder le sien ; ici l'Empereur était appelé par les vœux de cinq mi liions d'hommes; il arrivait au milieu de la paix du continent, et toutes les puissances le saluaient roi d'Italie.

Lorsque Son Eminence M. le cardinal Caprara commença les prières pour appeler sur le nouveau roi les bénédictions du Ciel, le ministère qu'il remplissait et sa voix altérée par son émotion firent succéder aux élans de l'enthousiasme un profond recueillement. Chacun fil des vœux pour les longues années de l'Empereur et Roi, cl demanda du fond de son cœur la conservation de celui sur lequel reposaient les destinées de AO millions d'hommes.

L'épée d'Italie, la main de justice, l'anneau, le sceptre, le manteau royal furent bénis par Son Eminence, qui les présenta successivement à Sa Majesté. L'Empereur et Roi prit sur Taulel la couronne àc fer^ il l'essaya sur sa tête, et, après cette prise de possession, il plaça sur son front, déjà ceint de la couronne impériale, celle du royaume d'Italie.

Ce fut un signal de nouvelles acclamations. Elles accompagnèrent S. M,, du saucUiaire au grand trône, où Elle alla se placer pendant la continuation du service divin; et comme si l'on eût cherché de nouveaux auspices de bonheur et de gloire pour le royaume d'Italie, on vit avec un sentiment d'orgueil et de confiance la couronne de celle monarchie soutenue par celle de l'Empire français-

S. M,, au moment de Toffertoire, traversa de nouveau la basilique, pour se rendre du trône à l'autel. Sa première entrée avait été une manière de triomphe; son cortège prenait un nouveau

caractère. Huit dames du royaume dltalie, accompagnées d'aides de camp de S. M., après être venues au pied du trône, recevoir les offrandes qui devaient être présentées à Tautel, s'y rendirent dans le même ordre, et ouvrirent, dans un silence religieux, la marche de S. M. Les cierges, les monnaies d'or, le pain d argent, le pain d'or, Taiguière, qui composaient les offrandes, et que les dames présentèrent à S. M., furent remis par Elle à Son Éminence, qui les déposa sur lautel.

S. M. retourna au trône, précédée du même cortège où se trouvait réuni tout ce qui peut toucher les hommes, la grâce, la piété, la puissance qui protège.

Après la messe TEmpereur-Roi, assis sur son trône, la main levée sur les saints Évangiles, prononça le serment suivant : « Je jure de maintenir Tinlégrité du royaume, de respecter et faire respecter la religion de TÉlat, de respecter et faire respecter l'égalité des droits, la liberté politique et civile, l'irrévocabilité des ventes de biens nationaux, de ne lever aucun impôt, de n'établir aucune taxe qu'en vertu de la loi, de gouverner dans la seule vue de Tintérêt, de la félicité et de la gloire du peuple italien ».

Le chef des hérauts d'armes dit alors à haute voix : « Lé très glorieux et très auguste Roi Napoléon est couronné et sur le trône. Vive l'Empereur et Roi ! » Tous les spectateurs répétèrent avec enthousiasme : « Vive l'Empereur et Roi! »

La cérémonie fut terminée par un Te Deum solennel, et Leurs Majestés retournèrent au palais, dans l'ordre de leur arrivée et au milieu des bénédictions du peuple.

On a remarqué qu'en prenant la couronne de fer l'Empereur avait dit à haute voix : « Dieu ine l'a donnée ; gare à qui la touche ! » Cette devise des anciens rois qui l'ont portée pourrait devenir celle d'un ordre que S. M. fondera dans son royaume d'Italie; elle unit aux grâces d'un ancien dicton, moins galant mais plus digne d'un roi que celui de Tordre de la Jarretière, une promesse de protection et un sentiment de courage et de véritable chevalerie, dont on est généralement touché. Ce vieux mot redevient neuf parce qu'il s'accorde avec le caractère et avec la puissance de S. M.

Je m'empresse d'autant plus, termine ïelleyrand, de vous donner ces renseignements qu'ils servent en môme temps à faire juger de l'opinion publique et des sentiments de respect et de vive

affection dont S. M. a reçu, en celle circonstance, de si nombreux et de si touchants témoignages ^

Après le couronnement, Napoléon à Milan consacra ses soins à achever l'organisation de Tltalie du Nord. Ce qu'il y fit prouve encore qu'il poursuivait en Italie la réalisation d'une œuvre durable et que ses affirmations de modération étaient de pure diplomatie. Le Piémont était annexé, et toutes négociations même avaient cessé avec le roi de Sardaigne. Des relations régulières, au moins pour quelques années, avaient été établies avec les Bourbons d'Italie; l'entente n'était pas cordiale, mais à peu près courtoise, avec le gouvernement de Naples ; Marie-Louise d'Espagne exerçait tranquillement la régence à Florence; on trouva, dans l'entourage de Napoléon, qu'elle ne mettait pas un grand empressement à aller saluer l'Empereur; mais on ne lui en fit pas de reproches. Le duché de Parme même conservait une sorte d'existence, sous Tadministration de Moreau Saint-Méry; il y eut seulement vers ce temps une petite alerte. Le 12 mai 1803, Moreau avait renouvelé un édit, rendu sous le ministère Du Tillot en 1759, qui soumettait aux contributions certains biens acquis par les ecclésiastiques, établissait des commissaires chargés de maintenir la juridiction royale et de veiller sur le régime extérieur des corps ecclésiastiques éi des monastères, assurait rexéeution des legs, défendait aux étrangers de posséder des bénéfices dans l'État sans l'aveu du souverain. C'avait été en 1765 4'un des épisodes de l'effort de laïcisation de l'État qui avait abouti à la suppression de l'ordre des Jésuites. Déjà alors le pape Clément XIII avait protesté contre l'édit de Du Tillot et excommunié ses auteurs. Le pape Pie VII et le cardinal Consalvi protestèrent de même contre l'édit de Moreau Saint-Méry, déclarèrent que de telles lois entreprenaient sur la police divine, étaient attentatoires au droit de l'Église, mordaient sur les matières purement spirituelles, détruisaient tous les droits des ecclésiastiques, au mépris de la possession

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