‹ Napoléon en ItalieChapitre 256 sur 423 · Corr., XII · texte numérisé non relu

Corr., XII

les placez-vous pour allendre le moment favorable? 11 faut que vous débarquiez 9 000 hommes de troupes à la fois avec dix pièces de canon, trois cents coups à tirer par pièce, et avec quinze rations de biscuit et 200 cartouches par homme. Le maréchal Jourdan est beaucoup plus capable de commander des troupes dans Tintérieur que le maréchal Masséna, lequel à son tour est beaucoup plus capable de vous aider dans une expédition de Sicile. Pour un coup de main, le commandement de 9 000 hommes qui doivent débarquer les premiers en Sicile exige un homme ferme et ayant été dans de grands événements. Le général Verdier vaut peut être mieux que Reynier; si vous ne mettez pas Masséna,. mettez-les tous les deux. Dans le métier de la guerre comme dans les lettres chacun a son genre. S11 y avait des attaques vives, prolongées, et où il fallût payer de beaucoup d'audace, Masséna serait plus piropre que Reynier. Pour garantir le royaume de toute descente pendant votre absence, Jourdan est préférable à Masséna. Il faut qu'au moment où Texpédition sera prête, les attaques deviennent vives à Gaëte, afin d'y attirer la plus grande quantité possible de vaisseaux anglais. Une fois la descente faile^ je regarde le pays comme conquis. Voici ce qui arrivera : Tennemi s'opposera au débarquement; s'il est forcé, il attaquera dans les trente-six heures; et s'il est baltu, alors les Anglais se retireront pour s'embarquer. Quoique le détroit ne soit que d'une ou deux lieues, les courants sont tels dans ses parages qu'il est impossible que, dans ces trenle-six heures, les mômes bâtiments ne puissent pas aller, revenir et retourner en Sicile. Il vous faut des bateaux,, ensuite un port, et ayant un port, quinze jours plus tôt ou quinze jours plus tard, vous aurez des bâtiments; car les spéronares, les felouques napolitaines, tout est bon pour le passage. Quel est le port que vous avez choisi? Combien peut-il contenir de bâtiments de toute espèce? Quels sont vos moyens de bâtiments? Je désirerais beaucoup avoir mes idées fixées là-dessus. »

En vérité, les idées de l'Empereur avaient en effet besoin d'être fixées; tout cela est fort décousu, et confus, parfois contradictoire, et ne pouvait pas être d'un grand secours à Joseph.

Napoléon continuait :

« Il faut composer vos 9000 hommes de l'élite de 20 000 bien armés, divisés en trois divisions, chaque division commandée par

un général de division et deux de brigade, tous hommes de guerre et vigoureux. Chaque division doit avoir trois pièces d'artillerie ei des officiers du génie. Mais, avec cela, que le reste passe ou ne passe pas, on se trouve maître du pays. Je crois Masséna plus capable de commander ces trois divisions, dans ce cas donné, qu'aucun autre. Si vous aviez vraiment l'habitude de la guerre, je vous engagerais à passer avec ces trois divisions; mais il est plus convenable que vous restiez à Naples; c'est jouer trop gros jeu, et vous n'y seriez d'aucune utilité, car enfin votre présence n'accroîtra pas la force de ces divisions. Vous n'avez pas assez Thabitude de la guerre pour que le mal qu'il y aurait à ce que vous soyez battu fût compensé par le bien que pourrait faire votre présence. Je crois que vous devez vous établir à Reggio pour diriger vous-même l'embarquement. Votre présence deviendra sans doute nécessaire après, mais ce sera dans Tintérieur de la Sicile quand vos 9 000 hommes seront débarqués. Il est à penser que l'expédition ne sera pas plus forte. Lorsque votre personne sera nécessaire en Sicile, ce sera comme elle Ta été en Calabre, pour traiter les affaires politiques et intérieures. Il faut aspirer au genre de gloire qui vous appartient et ne pas risquer de tout compromettre pour courir après un genre de gloire qui n'est pas le vôtre.... Vous n'êtes militaire que comme doit l'être un roi. » Quel mépris profond pour les rois dans ces quelques mots! Quel orgueil d'avoir le génie militaire qui est l'apanage des Empereurs!

« Si la Sicile était moins loin et que je me trouvasse avec l'avant-garde, je passerais avec elle; mais mon expérience de la guerre ferait qu'avec ces 9 000 hommes je pourrais battre 30 000 Anglais. Si donc je courais des risques, ils seraient compensés par des avantages réels, et ces avantages donneraient tant de chances qu'il n'y aurait presque aucun danger à courir. Supposons que Masséna ou Reynier passe avec les 9000 hommes: s'ils réussissent, bien; s'ils ne réussissent pas, ce n'est qu'un échec médiocre. Passez-y, vous, cela ne donnera aucune chance pour réussir, peut-être cela en diminuerait-il; et, venant à ne pas réussir, ce serait un échec très considérable. Je désire que vous m'écriviez avec un peu plus de développement là-dessus '. »

!. Corr., XII, 40325.

11 y a dans celle letire quelque galimatias el peu de vérilables ressources pour Joseph. Les Anglais d'ailleurs surveillaient le passage du détroit de Messine avec la même vigilance que jadis celui du Pas de Calais, et Joseph n'avait pas les moyens du camp de Boulogne. En fait, il avait tout à improviser, et il n'élait pas de taille.

Il y fit pourtant de son mieux.

11 alla visiter, le 20 mars, les travaux d'approche devant Gaële; il constata qu'on était encore loin de pouvoir forcer les assiégés. Puis il partit pour la Calabre le 3 avril en compagnie de Miot et de Mathieu Dumas, laissant à Naples Masséna et Saliceti*. 11 passa par Salerne, Paeslum, la Chartreuse de la Padula, Lagonegro et Campo Tenese, Cassano, sur le chemin qu'avaient ouvert les troupes de Reynier. Il put voir encore partout autour de lui les traces du grand tremblement de terre de 1783 ; à celte occasion, le gouvernement avait retenu, pour une période de dix ans, une partie des revenus du clergé pour en constituer une caisse de secours, cassa sacra, à l'intention des victimes. Joseph fut sollicité de rétablir cette caisse et promit de s'en occuper*.

A Cosenza, le 11 avril, on lui fit une belle fôte de bienvenue. A Scigliauo dans la Sila, le 13, il reçut le courrier qui lui apportait le décret impérial du 30 mars par lequel il était fait roi de Naples et de Sicile. Il en exprima aussitôt sa reconnaissance à son frère : « Je n'avais pas besoin d'une preuve aussi éclatante de l'aCfectîon de Votre Majesté et de sa confiance en moi pour en être -convaincu, et quelque grands que puissent être les bienfaits de Votre Majesté, jamais ils n'égaleront les sentiments que je lui porte et qui en sont indépendants ^ » Celle nouvelle le précéda au fort de Scylla; des salves y furent tirées en son honneur, ce furent les premières qui le saluèrent roi. 11 resta à Reggio du 17 au 19 avril, avec Reynier; il étudia un peu le pays, la nature de la

l.Miot, Mém., II, 309.

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