Corr., XII
« Il faut que vous réfléchissiez qu'il n'y a qu'un seul moyen de vous maintenir à Naples, c'est de faire la fortune d'un grano nombre d'officiers français qui s'y établiront et, étant riches, se marieront. Cela est facile en leur distribuant une quaranlaine de millions de domaines nationaux^ ».
Joseph ne partageait pas tout à fait cette manière de voir; il ne lui plaisait pas que son royaume fût trop étroitement lié à l'Empire ; il n'était pas émerveillé sans réserve du grandiose édifice politique que Napoléon construisait. Car on peut se rendre compte alors du dessein général du grand Empire; il est fait d'une hiérarchie très régulière et très forte, trop régulière et trop forte pour ressembler à l'organisation féodale, beaucoup plus semblable au classique système de l'administration des empereurs romains : l'Empereur-Roi est représenté au loin par des rois de sa famille, en Hollande, à Naples; ils ne sont pas beaucoup plus indépendants que le vice-roi en Italie; ils sont des lieutenants de l'Empereur, ils continuent d'être des grands dignitaires de l'Empire; ils y sont retenus d'autre part par des institutions purement françaises, des principautés en apparence souveraines, Berg,Neuchûtel,Bénévent, Ponte Corvo, des liefs qui sont des prétextes à des litres glorieux et à de gros revenus, plusieurs centaines de majorais pour des officiers français destinés à faire souche de familles franco-italiennes et à constituer une noblesse nouvelle qui tiendra par sa fortune toute la société dans la grande unité impériale. Sauf cela d'ailleurs, le Code civil, évangile de l'égalité et des droits de l'homme, doit donner à l'Europe nouvelle, sous la puissante sauvegarde de l'Empereur, une indestructible cohésion.
En vérité, Joseph ne pouvait pas être abandonné à lui-même. Au milieu des nombreuses et multiples difficultés de la situation où il était jeté, il n'avait pas la décision et l'énergie nécessaires, inquiet de toute menace, étonné devant tout obstacle. L'extraordinaire sang-froid de son frère lui était totalement étranger.
i. Corr.,Xn, i004i, 1008C.
Le siège de Gaële immobilisa pendant plusieurs mois tous ses moyens d'action. II est vrai que la place fut vaillamment défendue \ Le prince de Hesse-Philipstadt était une espèce de fou assez singulier; conscient de ses défauts et ne voulant rien perdre de sa clairvoyance dans les circonstances où il se trouvait, il avait confié les clefs de sa cave à Tévèque avec défense de lui donner plus d'une bouteille de vin par jour. Sûr de lui-même après cette héroïque résolution, il s*en allait parfois sur les remparts et criait aux Français avec son porle-voix : « Gaële n'est pas Ulm ! Hesse n'est pas Mack M »
11 fallut donc tenir devant Gaëte beaucoup de troupes et presque toute rarlillerie disponible. 11 semble bien qu'il y manqua Tessentiel, c'est-à-dire une direction ferme; à défaut de Joseph, Masséna n'y mit pas de zèle. Le 15 mai, dans le temps où Joseph montait sur son trône, les assiégés firent une vigoureuse sortie; elle a sans doute quelque rapport avec l'heureuse tentative de Sydney Smith sur Ischia. Ils bouleversèrent les tranchées des assiégeants au moment de la relève des troupes; ils tuèrent beaucoup d'hommes et enclouèrent quatre pièces de canon ; on eut de la peine à les repousser dans leurs lignes.
Napoléon se fâcha. « Je ne vois pas pourquoi vous laissez le maréchal Masséna, à Capoue. Envoyez-le à Gaëte et chargez-le de disposer et diriger avec activité toutes les parties du siège de cette place Je vous ai dit cent fois que vous deviez tenir quatre généraux de brigade devant Gaële, puisqu'il en faut toujours un qui passe vingt-quatre heures à la tranchée dans son manteau, que vous devez y avoir au moins 6000 hommes. Je ne puis concevoir ce que vous faites de vos 40000 hommes. 11 vous faut à Gaëte un général supérieur pour commander; vous avez des généraux, des maréchaux partout, excepté où il en faut. Depuis que le monde est monde, on n'a jamais relevé le service de la tranchée le jour. Je désire que vous ne démoralisiez pas mes troupes en les faisant battre par des Napolitains ^ »
On se consolait à Naples en racontant que le fameux brigand Michel Pezza, surnommé Fra Diavolo (le frère du diable), avait été
1. Voirie récit de ce siège par Du Casse, Mém. de Joseph, III, 1-63.