Aff. Etr., Rome, 939, r
que ce titre reconnu par toute l'Europe et par Votre Majesté ellemême dans la personne de TErapereur d'Allemagne, ne peut appartenir en même temps à deux souverains, que même ce titre n'est qu'un titre de dignité et d'honneur qui ne diminue en ri^i Tindépendance réelle et apparente du Saint-Siège.
« Votre Majesté dit que nos rapports avec Elle sont les mêmes que ceux de nos prédécesseurs avec Charlemagne. Gharlemâgne trouva Rome entre les mains des papes; il reconnut et conûrma sans réserve leur domination; il les augmenta de nouvelles donations. Cependant il ne prétendit jamais à aucune domination ni supériorité sur eux; il les considérait comme des souverains temporels; if n'exigeait d'eux ni dépendance ni soumission. 11 reçut même de la souveraineté et de l'arbitre des pontifes ses rapports avec eux, dans la simple qualité d'avocat et défenseur de l'Église romaine, à lui par eux conférée, soit lorsqu'il obtint d'eux le litre de patricien, titre dont après la mort d'Adrien il implora par une ambassade particulière la conOrmation de son successeur Léon, soit lorsqu'il se procura par des actes particuliers l'adoption de ces deux pontifes, soit enfin lorsque le second d'entre eux lui conféra la dignité impériale, qu'il reçut pendant qu'il se trouvait à Rome, à la fête de la naissance de Notre- Seigneur, dans le temple de Saint-Pierre, comme un acte inattendu et spontané du pontife lui-même. Mais enfin dix siècles postérieurs aux temps de Charlemagne ont rendu inutile toute autre recherche plus éloignée. La possession pacifique de mille ans est le titre le plus lumineux qui puisse exister entre souverains. Cette possession a démontré, quels qu'aient été dans ces temps obscurs et sous la fluctuation des circonstances d'alors les rapports entre Charlemagne et les pontifes, que le Saint-Siège n'en a jamais reconnu d'autres, avec ses successeurs, pour ce qui concerne la domination temporelle des papes, que ceux de tout souverain absolu et indépendant avec d'autres souverains.
c< Nous ne pouvons pas admettre cette proposition que nous devons avoir pour Votre Majesté les mêmes égards dans le temporel que Votre Majesté a pour nous dans le spirituel. Cette proposition a une étendue qui détruit complètement et qui altère les notions des deux pouvoirs. Les objets spirituels n'admettent point de simples égards; ils ne dérivent point de principes
humains et de relations politiques qui sont sujettes à recevoir une étendue plus grande ou plus petite. Ils sont de droit divin et d'un genre supérieur et transcendant qui ne pernaet pas de termes de comparaison avec les objets temporels. Un souverain catholique ne Vesi qu autant quil professe de suivre les décisions du chef visible de V Église et de le reconnaître pour maître de la vérité et pour le seul vicaire de Dieu sur la terre. Ainsi on ne peut établir ni identité ni égalité entre les rapports spirituels d*un souverain catholique avec le hiérarque suprême et le6 rapports temporels d'un souverain avec un autre souverain. Cette é^lité ne pourrait pas même s'entendre sans détrifire entièrement la souveraineté temporelle du pontife romain. Si celui-ci doit être aussi dépendant de Votre Majesté pour le temporel que Votre Majesté le doit être de lui pour le spirituel, il ne serait plus souverain; il se verrait pour le temporel dans la condition de celui qui est obligé de suivre les ordres de son maître. »
En conséquence, le Saint-Siège affirmait son indépendance absolue, en prétendant se tenir entre les belligérants dans la plus parfaite neutralité, en refusant d'expulser les Anglais ou les Russes et d'éloigner leurs vaisseaux de ses ports, w Nous, Vicaire de ce Verbe éternel qui n'est pas le dieu des dissensions, mais le dieu de la concorde, qui vint au monde pour en dissoudre les inimitiés et pour évangéliser la paix tant à ceux qui sont éloignés qu'aux voisins, selon l'expression de l'apôtre, nous ne pouvons nous mettre en opposition aux devoirs qui nous prescrivent de conserver la paix avec tous sans distinction de catholiques ni d'hérétiques ; chasser les sujets des puissances qui sont en guerre avec la France et leur fermer les ports, ce serait couper toute communication entre le Saint-Siège et les catholiques qui vivent dans leurs États; ce serait nous-même entrer dans toute guerre où l'Empereur ou ses successeurs pourraient être eux-mêmes entraînés*. »
La réplique était nette, elle était même provocante et dut toucher vivement l'Empereur. On voudrait connaître l'impression qu'il éprouva en se voyant opposer un autre Empereur des Romains, le vaincu d'Austerlitz, en entendant le pape se vanter
1. AIT. Etr., Rome, 939, r* 41-61. — D'Haussonviile, H, 137-148.
« L'EMPEREUR DE ROME » •iS?
d'une possession de dix siècles, lui qui tenait depuis quelques mois sur le trAne de France la place d'une dynastie plus de huit fois séculaire. Sans doute il y avait de la différence entre lui-même et Charlemagne; il n'avait pas été couronné par la volonté spontanée du pape, à Noël, dans le temple de Saint-Pierre; il avait mis de ses mains la couronne impériale sur sa tète ; tout de même il n'avait pas cru être tout à fait empereur s'il n'était pas sacré par le pape. Quelle émotion il dut éprouver à voir se dresser devant ses prétentions, avec une audace imprévue, l'orgueilleuse affirmation de la supériorité du spirituel sur le temporel, la tranchante déclaration qu'il devait, comme catholique, obéissance au pape, et que le pape ne lui devait aucun égard comme empereur! A lire ces propositions : les objets spirituels sont de droit divin et d'un genre supérieur et transcendant qui ne permet pas de termes de comparaison avec les objets temporels, à prendre dans son ensemble toute la doctrine hautaine qui inspire la lettre pontificale, ne croirait-on pas entendre les grands papes du moyen âge, quand ils affirmaient entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel la même différence qu'entre la lune et le soleil, quand ils s'écriaient devant les empereurs : « Et de qui donc tenezvous votre puissance, sinon de notre bénéfice, magno nostro beneficiol » En vérité, c'est toute la formule de la théocratie qui réparait; elle était renfermée en germe d'ans le Concordat et le sacre. La papauté poussait hardiment ses avantages.
Devant l'Empereur, voici le Pape, debout. Quelle conciliation possible?
Dans de telles circonstances, la question prenait un caractère absolument politique, et le cardinal Fesch n'était plus le personnage qui convenait à l'ambassade française auprès du Saint-Siège. Il s'agissait de préparer l'adhésion de Rome au système impérial ou la main-mise impériale sur Rome : un cardinal de l'Église romaine n'y pouvait être que mal à l'aise.
Dès le mois de février 1806, il avait eu peur d'être obligé de quitter la place qu'il trouvait bonne; il faisait alors ingénument son propre éloge, déclarait que son départ ferait la joie de
GoBsalri, demandait qu'on lui permit au moins de rester quelques mois par an à Rome où il se plaisait bien et où il avait fait de grandes dépenses d'établissement. LlËmpereur lui adressa d'excellentes paroles, lui annonça qu'il allait être nommé coadjuteur de rÉIecteur-archichancelier d'Allemagne et qu'il était destiné à la haute dignité de primat de Germanie, lui permit d'ailleurs de rester à Rome tout le temps qu'il jugerait convenable et d'abandonner le soin des affaires à son successeur : « Laissez faire à Âlquier tout ce qui serait odieux ^ »
Alquier était en effet le successeur désigné, car la chute des Bourbons de Naples à laquelle il avait contribué lui faisait des loisirs, et son succès le recommandait au choix de l'Empereur pour une entreprise semblable à Rome. Il n'eut cependant pas le titre d'ambassadeur ni de ministre plénipotentiaire; il fut seulement chargé de « remplacer le cardinal Fesch pendant son absence ». Celte formule était apparemment destinée à atténuer aux yeux du pape l'effet de la menace renfermée dans celle nomination.
Alquier reçut les instructions suivantes : « Votre mission a particulièrement pour objet de ramener par vos conseils et par votre fermeté la cour de Rome au système d'amitié avec la France dont elle n'aurait jamais dû s'écarter. Vous devez obtenir l'éloignement de tous les agents des puissances ennemies. La cour de Rome, en mettant de nouveaux impôts sur ses sujets, en rejette la responsabilité sur les troupes françaises dont elle a à payer l'entretien sur son territoire; l'irritation est ainsi entretenue partout contre la France; des chefs de bandes se réunissent à Rome; l'homme qui a assassiné Duphot est toujours à la tète de la police romaine et d'autres individus aussi criminels trouvent protection jusqu'au milieu de la secrétairerie d'État. Vous devez parler au Saint-Père avec énergie de tout cela, faire tomber l'influence des hommes qui dans les conseils de Sa Sainteté cherchent habituellement à nous nuire.
« La position du Sainl-Siège a changé depuis qu'il est devenu une enclave de la puissance française; la reconnaissance lui prescrivait de rattachement à Sa Majeslé; sa situation lui en fait
{. Arch. nation., AF., IV, 1694. — Gorr., XII, 10239.
aujourd'hui un nouveau devoir, et ce serait mal choisir le moment d'une offense quç de prendre celui où Ton est enveloppé du pooToir qu'on aurait insulté ^ »
Le Saint-Siège ne ménagea point ce qu'il plaisait à Napoléon d'appeler des « insuites ». Le ministre anglais Jackson, contre qui l'Empereur s'acharnait particulièrement, en fut informé par Consalvi, et se retira de lui-même : cela dispensa la cour de Rome de consentir à son expulsion et lui permit de demeurer ferme sur les principes et sur les droits qu'elle venait d'affirmer si résolument.
Même elle prit l'offensive. Elle fut officiellement informée par le gouvernement français de lavènement du roi Joseph au trône de Naples; il ne lui fut point demandé de le reconnaître. Consalvi écrivit au cardinal Fesch le 26 avril : « Le Saint-Père, dans Tobligation que lui imposent ses devoirs de maintenir les droits du Sahit-Siège, a chargé le cardinal secrétaire d'État de rappeler avant tout l'attention de Votre Éminence sur les rapports existants depuis tant de siècles entre le Saint-Siège et la couronne de Naples et constamment observés même dans les cas de conquête,' non seulement à l'établissement de toute nouvelle dynastie, mais encore à l'avènement de tout nouveau roi, rapports qui ne peuvent échapper à la justice et à la pénétration de Sa Majesté ellemême^. » En un mot le Saint-Siège affirmait son ancienne suzeraineté sur le royaume de Naples. L'Empereur pouvait se souvenir que tout récemment le pape Pie Vil avait protesté contre le refus du roi de Naples de lui offrir le tribut de la haquenée, que le gouvernement français avait défendu les anciens droits du Saint- Siège sur Bénévent et Ponte-Corvo; mais il ne croyait pas que Ton tiendrait une même conduite à son égard : son frère, fait roi par lui-même, vassal du pape!
U dicta lui-même une réponse furibonde qui devait être transmise par Talleyrand : « Le soussigné, ministre des relations extérieures, est chargé spécialement par Sa Majesté l'Empereur de faire connaître à M. le cardinal Caprara qu'il n'a pu voir qu'avec la plus extrême surprise la note du cardinal Consalvi par laquelle ce cardinal prétendait soumettre la couronne de Naples
1. AIT. Etr., Rome, 939, ^ 129 : instructions à Alquier, du 3 mai 4806.