‹ Napoléon en ItalieChapitre 287 sur 423 · Aff. Etr., Rome, 939, f · texte numérisé non relu

Aff. Etr., Rome, 939, f

Après avoir dicté la note précédente, TEmpereur y ajouta de sa main : « II faut adoucir tout ce qui peut Tëtre sans rien ôter de la force des arguments. » Puis il la communiqua à Talleyrand pour qu'il en achevât la toilette diplomatique. On se rendra compte de la transposition que Talleyrand avait à faire subir au langage impérial. « En supposant, écrivit-il à Caprara, que les rois de Naples eussent fait dans des temps très éloignés des concessions et des démarches contraires aux droits qu'il n'était pas en leur pouvoir d'aliéner comme princes indépendants et comme souverains, le soussigné ne pourrait voir dans ces démarches que l'opinion isolée de quelques rois qui n'ont pu par de semblables actes obliger ni leurs successeurs ni leurs Élats; toutes les mesures contraires à leurs droits comme souverains ne peuvent être ni consacrées par le temps ni regardées comme irrévocables. Le soussigné pense que ce genre de raisonnement ramène la question au seul point de vue sous lequel elle puisse être aujourd'hui présentée, et qu'il est propre à terminer une discussion que le soussigné verrait avec regret se prolonger davantage *. »

Talleyrand disait encore à Alquier en lui envoyant cette note : <c Les prétentions de la cour de Rome sur Naples sont celles du xi« siècle; mais les temps sont changés et les opinions doivent suivre la marche de la raison et des événements. Les relations de Sa Sainteté avec Sa Majesté doivent être celles qu'il a eues avec les empereurs français qui fondèrent autrefois l'Empire d'Occident. Sa Majesté doit aux intérêts de ses peuples et à sa propre dignité de soutenir les droits de sa couronne impériale, et aucun des empereurs de qui elle tient ses droits n'eut plus qu'elle la puissance et la volonté de les défendre *. »

La papauté, malgré toutes les menaces, n'abandonna rien de ses prétentions; elle ne reconnut jamais Joseph comme roi de Naples.

Ainsi Alquier prenait possession de ses fonctions à Rome dans un moment difflcile. Sa première audience chez le pape fut très orageuse; il accompagnait le cardinal Fesch qui, en le présentant, allait prendre congé du Saint-Père : « Nous étions à peine entrés chez le pape, dit Alquier, que M. le cardinal prit la parole et lui

1. Aiï. Elr., Rome, 939, ^ 140 : 18 mai, TaUeyrand à Caprara.

2. AIT. Etr.. Rome, 939, ^ 145 : 20 mai, Talleyrand à Alquier.

dit : « Je pars pour Paris, je prie Votre Sainteté de me donner ses commissions. — Je n'en ai^point à vous donner, répondit le pape, je vous charge seulement de dire à l'Empereur que, quoiqu'il me maltraitcf beaucoup, je lui suis toujours très attaché, ainsi qu'à la nation française. Répétez-lui que je ne veux pas entrer dans une alliance contre un autre gouvernement; que je veux être indépendant parce que je suis souverain ; que, s'il me fait violence, je protesterai à la face de l'Europe, et que je ferai usage des moyens temporels et spirituels que Dieu a remis entre mes mains. — Votre Sainteté, répliqua le cardinal, devrait se rappeler qu'elle n'a pas le droit de faire usage de l'autorité spirituelle dans les affaires présentes de la France avec Rome. — Eh! s'écria le pape d'un ton très élevé; où prenez-vous cette opinion? »

Alquier crut devoir se retirer afin de ne pas être plus longtemps témoin d'un entrelien qui commençait sur un ton aussi vif; il craignait d'être amené à y intervenir et de perdre ainsi d'avance le moyen de tenter ensuite quelques moyens de conciliation; il alla aussitôt trouver Consalvi « pour commencer à mettre les relaticms sur un autre pied*. »

La conciliation n'était pas facile. Les difficultés s'a^ravaient et s'accumulaient de jour en jour.

Le 30 mai, Alquier adressa à Consalvi la note suivante : « M. le cardinal, j'ai Tordre formel de demander à la cour de Rome la reconnaissance pure et simple de S. M. Joseph-NapoléoB I**" comme roi de Naples et de Sicile... Il est à craindre que si le Saint-Siège, pour justifier son refus de reconnaître le roi de Naples, persiste à invoquer des droits surannés ou abusifs et qui ne peuvent souffrir aucun examen, il ne rappelle le souvenir et l'exercice de droits plus constants, plus légitimes, inhérents à la dignité de l'Empereur et qui, renouvelés, demain, par un seul acte de la volonté suprême de Sa Majesté, opéreraient sans obstacles et sans retour un changement dont l'importance ne peut pas échapper à la sagesse du souverain pontife et à la pénétration de son conseil. Mais Sa Majesté espère qu'elle ne sera pas forcée d'employer des mesures de rigueur contre un souverain qu'à l'exemple des empereurs français ses prédécesseurs, elle se plaît à protéger. »

1. AIT. Etr., Rome, 939, r* 137-138 : il mai 1806, Alquier à Tafleyrand.

Alquier fut content de cette note; ta menace y était cachée, claire néanmoins pour les esprits pénétrants de la cour de Rome; nul doute qu'elle ne fit son effet sur le cardinal Consalvi qu'il trouvait « parfaitement raisonnable et conciliant »; l'affaire de Tinvestiture assurément ne prendrait gue peu de jours; déjà on annonçait que le pape avait blâmé le cardinal Ruffo, archevêque de Naples, pour avoir refusé le serment de fidélité au roi Joseph. Et Alquier se réjouissait d'avoir achevé son œuvre : après avoir contribué à la chute des Bourbons de Naples, après avoir préparé ravènement de Joseph-Napoléon, il en allait obtenir la consécration suprême par le souverain pontife *.

Ces illusions furent de courte durée : au bout de peu de jours, il annonçait à Talleyrand que la reconnaissance de Joseph n'aurait pas lieu, à moins que l'Empereur ne s'engageât à reconnaître formellement la souveraineté temporelle, l'indépendance et la neutralité de la cour de Rome. Il fit des efforts pour arrêter « cette résolution insoutenable » ; il vit le pape ; le pape lui dit :

€ J ai fait jusqu'ici tout ce qu'a voulu l'Empereur, et Sa Majesté n a pas cru devoir observer les promesses qu'elle m'avait faites. Si je cédais aujourd'hui à ce que vous me demandez en son nom, je n'échapperais pas au danger dont je suis menacé. En effet, on déclare, dans les notes adressées à mon légat, que si je ne reconnais pas le roi de Naples, Sa Majesté l'Empereur ne reconnaîtra pas ma souveraineté, et je vois dans les lettres particulières de Sa Majesté et dans plusieurs pièces officielles qu'on ne me regardera plus comme souverain si je n'accède pas au système fédératif et si je ne consens pas à être compris dans l'enclave de l'Empire. Or, cette adhésion, je ne la donnerai jamais. Je reconnaîtrai, si l'on veut, le roi de Naples, je renoncerai à mes droits, nutis à des conditions qui assurent pour l'avenir l'indépendance du Saint- Siège et ma tranquillité personnelle, r

« On inculpe à tort le cardinal Consalvi. 11 parait qu'on croit à Paris que j'ai la faiblesse de me laisser diriger par sa volonté et que je ne suis qu'un vrai fanioccino. Je lui donnerai un successeur, et mon opinion ne variera pas. Tous les points importants de mes États sont successivement occupés par les troupes de

1. AfT. Etr., Rome, 939, t*" 162-163 : dépêches d*Alquier, du 30 mai, du 3 juin.

444 NAPLES (i805-i807)

TEmpereur, que je ne peux plus faire subsister, même en mettant de nouveaux impôts. Mais je vous préviens que si on veut s'emparer de Rome, je refuserai l'entrée du château Saint-Ange; je ne ferai aucune résistance; mais vos soldats pour y entrer seront obligés de briser les portes à coups de canon. L'Europe verra comme on me traite, et j'aurai du moins prouvé que j'ai agi conformément à ma conscience et à mon honneur. Si on m'ôte la vie, ma tombe m'honorera, et je serai justifié aux yeux de Dieu et dans la mémoire des hommes ^ »

Tout cela fut dit du ton le plus ferme, avec un mélange de résignation religieuse et d'orgueil profondément blessé. « Je crois pouvoir assurer, dit Alquier, que l'opiniâtreté du pape est désormais invincible. » Dans Tentourage du pontife, on commençait de penser que, pour relever l'Église de son état d'abaissement, les orages de la persécution ne pouvaient être que très précieux. Calcul qui fut ensuite hautement justifié par les faits : après le Concordat et le sacre, la persécution acheva la reconstitution de l'ultramontanisme.

Presque aussitôt après, Alquier annonça que l'Empereur avait disposé de Bénévent et de Ponte Corvo pour en faire des fiefs de son empire; il ajouta que les compensations qui seraient attribuées au Saint-Siège, suzerain de ces domaines, dépendraient des déterminations que prendrait la cour de Rome dans les difficultés pendantes. Le pape écrivit à l'Empereur, se plaignit de ce nouvel attentat contre sa souveraineté, dit les larmes et la douleur qui étaient devenues son pain quotidien.

Cette résistance commençait à produire quelque fermentation à Rome. On attribuait au Saint-Père ces paroles : « Si l'Empereur des Français exécute ses menaces et qu'il ne me reconnaisse plus comme prince temporel, je ne le reconnaîtrai plus comme Empereur; je serai mal, mais il ne sera pas bien ». On annonçait de prochaines bulles interdisant l'application du Concordat et l'introduction du Code civil en Italie, on faisait circuler des prières dont le ton était en apparence insignifiant, mais qui excitaient une ferveur où l'opinion du peuple s'exaltait contre la France. La sécurité des Français en était compromise. Le gouvernement impé-

1. AIT. Elr., Rome, 939, f" i90 : dépêche d'Alquier, du 11 juin 1806.

rial en rendit Gonsalvi responsable et le prévint que, si ces menées continuaient, il exposait jusqu'à sa liberté personnelle. Il y eut en effet quelques désordres, des menaces contre les Français; les communications avecTarmée qui opérait dans le royaume de Naples en pouvaient être sérieusement troublées*.

C'est pourquoi l'Empereur voulait plus que jamais que le pape lui donnât des sûretés contre les Anglais. Le 1*^ juillet, le cardinal Gaprara s'était rendu au cercle de l'Impératrice; comme elle était indisposée, il fut introduit dans le cabinet de l'Empereur, qui aussitôt rinterpella sur les affaires de Rome, se plaignant de la mauvaise volonté de son gouvernement, des intrigues des conseillers du pape ; et comme le légat essayait de répondre, d'expliquer les dispositions de sa cour. Napoléon éclata tout à coup en une sortie impétueuse : « Écrivez à Rome que je suis résolu à empêcher les Anglais de faire une diversion et de couper la communication entre nos troupes du royaume d'Italie et celles qui sont dans le royaume de Naples. Écrivez que je demande à Sa Sainteté une déclaration sans ambiguïté et sans réserve, portant que pendant la présente guerre et toute autre guerre à venir, tous les ports des États pontificaux seront fermés à tous bâtiments anglais, soit de guerre, soit de commerce. Écrivez cela au pape, écrivez-le tout de suite, parce que si dans le délai le plus court je ne reçois pas la déclaration conçue dans les termes que je demande, je ferai occuper tout le reste de l'État pontifical ; je ferai apposer les aigles sur les portes de chacune de ses villes, de chacun de ses domaines, et je partagerai la totalité des provinces possédées par le pape, comme j'ai fait pour Bénévent et Ponte Corvo, en autant de duchés et de principautés, que je conférerai à qui me plaira... Si le pape persiste dans son refus, j'établirai un Sénat à Rome, et, quand une fois Rome et l'État pontifical seront dans mes mains, ils n'en sortiront jamais plus. Écrivez bien tout cela, ne cachez rien ; je verrai bien par la réponse du pape si vous avez tout dit*. »

Le pape se refusa formellement à toute déclaration de cette nature. Alquier se fit aimable; il fut autorisé par son gouvernement à ne demander au pape que l'acceptation des deux conditions

1. Aff. Etr., Rome, 939, t>' 161, 190, 197. — Voir aussi Corr., XII, 10145. lyHaussonville, II, 181-182.

^. D^aussonville, H, 307-308 : dépêche du cardinal Caprara.

446 NAPLBS (1^05-1807)

suivantes : fermer ses ports aux Anglais quand ils seront en guerre avec ia France, livrer ses forteresses à la France dès qu'une armée ennemie débarquera ou menacera de débarquer sur un point de ritalie. Il expliqua au Saint^Père dans une lettre très respectueuse que ce serait la garantie de la conservation de sa puissance temporelle, il dit combien il espérait le rétablissement de la meilleure intelligence. Puis il eut une entrevue avec le pape; il le trouva toujours aussi opiniâtre, mais disposé à consulter les cardinaux, n'eut une nouvelle audience après cette consultation. Le pontife lui déclara que ses ports et ses forteresses pouvaient être occupés par les Français, mais qu'il n'y donnerait jamais son con* sentement.

« Vous êtes les plus forts, faites ce qui vous est utile ou ce qui vous paraît convenable. Vous serez quand vous le voudrez les maîtres dans mes États. Toutes les ressources qu'ils peuvent offrir, vous en disposerez à votre volonté; vous continuerez de faire fabriquer au milieu de Rome des poudres de guerre pour le siège de Gaëte et des boulets à quelques milles de ma capitale; je ne serai jamais assez peu sage pour entreprendre de vous résister. Mais vous n aurez pas mon autorisation. Au reste Sa Majesté peut quand elle le voudra exécuter ses menaces et m'eolever ce que je possède. Je suis résigné à tout et prêt, si elle le veut, à me retirer dans un couvent, ou dans les catacombes de Rome, à l'exemple des premiers successeurs de saint Pierre. »

« Ces paroles, ajoute Alquier, furent dites avec beaucoup de calme et du ton d'une résignation qui, selon moi, est à jamais inaltérable*. »

L'Empereur, en effet, put prendre tout ce qu il voulut, mais il n'obtint rien.

A ce moment il ordonnait l'établissement du Concordat italien dans la principauté de Lucques où il avait établi sa sœur Ëlisa mariée à Félix Bacciochi; Élisa procéda aussitôt à l'exécution des décrets impériaux, à la réduction du nombre des couvents, à rintroduction du Code Napoléon dans la principauté. L'archevêque de Lucques, invité à prêter le serment concordataire^ déclara qu'il y consentirait volontiers dès qu'il en aurait la permission du Saint- Père.

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