Joseph, IV
lante dans les deux? Je ne sais, mais de tristes pressenlimenls m'assiègent en dépit de moi-même ; ils m'obsèdent, me dominent... Plaignez-moi, mon cher maître, plaignez-moi, ne me félicitez pas ^ » Et la chaise de poste l'emporta au galop vers ses malheureuses destinées. Il tient, dans la légende, grâce à ses amis, non pas dans l'histoire, le personnage du roi martyr. Pourquoi ne ftl-il pas comme Lucien? Quel beau geste que de refuser la couronne d'Espagne !
Le 20 juin, avant que Murât n'eût été nommé au trône de Naples, Joseph promulgua pour son ancien royaume un Statut constitutionnel, et une dépulation napolitaine vint ensuite l'en remercier.
Il ne faudrait pas prendre cela pour une sorte de testament libéral de ce < roi philosophe ». Miot lui-même n'y attachait pas la moindre importance; il y voyait « une pièce d'éloquence politique arrangée pour faire de Teffet et dont on n'attendait ni bien ni maP >'. Cette constitution n'était même pas de Joseph.
Napoléon avait réuni une Junte à Bayonne, composée à peu près de la même façon qu'autrefois la Consulte italienne de Lyon, et il lui avait fait dicter par son frère, le nouveau roi d'Espagne, une constitution qu'elle avait approuvée et signée sans délibération le 15 juin 1808. Le 20 juin, il en fit une édition spéciale à l'usage du royaume de Naples. On retrouve, dans Tune et dans l'autre, la même inspiration que dans la constitution italienne, la même force assurée au pouvoir exécutif, les mêmes précautions contre le danger des assemblées élues. Dans celle de Naples, il n'y a qu'une seule chambre législative, divisée en cinq sections : clergé, noblesse, propriétaires, commerçants, savants. Les députés du clergé, de la noblesse et des savants, nommés par le roi, sont inamovibles et forment une sorte de Sénat ; la représentation des propriétaires et des commerçants est déterminée par le roi d'après des listes de présentation assez larges pour que le choix du maître ne soit jamais sérieusement limité.
1. Joseph, IV, 175. — Est-il utile de faire observer les invraisemblances de cet entrelien que rapporte Du Casse, et quUl n*y a rien de pareil dans la correspondance de Joseph ?
11 n'y avait en tout cela que des apparences de représentation nationale. Aussi bien n^e convient-il pas de s'y attarder, puisqu'aucune des constitutions émanées de Joseph n'a eu le moindre commencement d'exécution. Ce fut une des misères de son rôle d'être employé par l'Empereur à tromper ses peuples. Il y consentit.
Il plut à Napoléon que les pays soumis à sa domination eussent une certaine unité de lois, de monnaies, d'administration, d'institutions fondées sur des principes libéraux. Celait comme la raison d'être de la conquête ; elle apparaissait comme le moyen de l'émancipation des nations; la liberté devenait un instrument d'autorité. Et comme Joseph fut, à Naples, en Espagne, l'agent de cette action, libérale par quelques-uns de ses caractère sociaux, il s'est établi autour de son nom une sorte de légende, qu'il est possible et nécessaire de soumettre maintenant à un examen critique.
Comme il arrive ordinairement, il y a ici une part de vérité et une part de fantaisie.
Il est vrai que Joseph fut fort différent de Napoléon : fut-ce Tinfluence de sa première éducation ecclésiastique? Il n'eut pas de goûts militaires; il fut colonel, il fut général de division; mais en la circonstance cela ne prouve rien. Chargé par son frère de négocier les traités de Lunéville et d'Amiens, quoiqu'il n'ait été dans ces deux cas que le docile exécuteur des instructions du Premier Consul, il apparut et se donna dès lors comme l'homme de la paix.
Or, parmi les grands drames de Tétonnante histoire de ce temps, on ne pouvait s'empêcher de songer à la mort de Napoléon; beaucoup en eussent éprouvé du soulagement. Il pouvait être tué sur un champ de bataille, disparaître d'autre façon parmi tant d'ennemis qu'il se faisait. C'était la croyance universelle qu'une carrière aussi brillante ne pouvait qu'être très courte. D'après la constitution de l'an XII, Joseph était le successeur désigné, l'héritier présomptif. Il eut donc ses amis, son entourage de flatteurs et de conseillers; il eut ses idées politiques sans doute. Il est peut-être exact qu'il répugna d'abord à accepter la couronne d'Italie ; ses amis ont pu croire que Napoléon voulait ainsi l'éloigner, bien que Napoléon se soit trop peu de temps attaché à cette idée pour qu'on puisse garder celte opinion. Il ne faut pas aller plus loin. Il faut réduire à leur valeur les
récits de Miot, de Rœderer, qui ftirenl les ministres de Joseph et lui attribuent parfois leur propre manière de voir. Il faut souvent rejeter les récits du baron Du Casse, dont quelques-uns ne sont que des racontars. Ils ont pourtant exercé les uns et les autres de TinQuaice sur des historiens plus récents, qui verraient volontiers autour de Joseph une sorte de gouvernement occulte, le gouremement de demain à côté du gouvernement d'aujourd'hui, quelque chose comme l'entourage du duc de Bourgogne à la cour de Louis XIV.
11 n'y eut rien de pareil. De la lecture minutieuse des seules sources qui puissent faire autorité, les lettres des deux frères, de rétude des documents d'archives et des faits eux*mèmes, il résulte que Napoléon n'eut pas pour son aîné cette sorte de crainte respectueuse dont il n'aurait jamais pu se délivrer, dont on a voulu faire un des traits de son caractère, qui aurait pu lui faire dire :
Mon génie étonné tremble devant le sien.
Les citations nombreuses que nous avons eu à faire sont des preuves suffisantes du contraire, et on les pourrait multiplier seulement en feuilletant la correspondance impériale : aucune lettre ne donne une telle impression.
Napoléon trouva toujours en Joseph un instrument docile. Son gouvernement à Naples fut la première épreuve des services et du dévouement qu'il {attendit de lui. Il ne lui avait point déplu que Joseph, l'homme de la paix, fût chargé des négociations de Lunéville et d'Amiens; c'était une manière d'affirmer sa propre volonté pacifique, dans un moment où il avait besoin qu'elle parût évidente aux yeux de l'Europe et de la France.
Il ne lui déplut pas beaucoup que Joseph eût à Naples une politique modérée, de caractère libéral. Le code, l'abolition des droits féodaux préparaient une société nouvelle qu'il fallait faire aimer aux peuples par des proclamations libérales, avec des précautions pour qu'ils ne les prissent point trop au sérieux. Il avait fait ainsi lors de son installation comme Président de la République Italienne; il fit de même lors de l'entrée de Joseph en Espagne. La ressemblance des procédés proclame l'unité d'inspiration, une seule volonté.
Ce fut toujours la politique impériale qui partout s'affirma et s'appliqua. Napoléon tint Joseph danaTobéissance; il appela ses régiments napolitains dans la Grande Armée, comme il garda son royaume dans le Grand Empire ; il le garda lui-même près de son trône, non seulement comme grand dignitaire, à fonctions variées et titre vague, mais comme lieutenant, commandant d'une partie de ses troupes, soumis aux instructions mêmes des ministres de la volonté impériale, légat de Tlmperator.
Joseph fut d'ailleurs un médiocre légat. Il y avait surtout à faire une besogne militaire; il la fit assez mal. Il n'obtint que des résultats imparfaits en Galabre et les dut à Masséna ou à Reynier; il laissa les Anglais à Capri pendant les deux années de son règne, à R^gio pendant dix-huit mois. Il exécuta mieux ses instructions sur Corfou; il n'avait qu'à ramasser des provisions, et ce fut Ganteaume qui mit Corfou en état de défense. 11 ne fit rien pour avoir la Sicile; les Anglais en firent sous ses yeux leur quartier général, s'y établirent invinciblement, et se préparèrent à y fonder on régime plus libéral que celui dont il s'enorgueillissait à Naples.
Lorsque Napoléon eut besoin en Espagne d'un lieutenant dévoué, de réputation capable de rallier un peuple fier, il appela Joseph. Joseph à Madrid valait mieux que Murât. Murât 'à Naples valait mieux que Joseph; l'Empereur estimait qu'il fallait d'un côté plus de douceur, de l'autre plus d'énergie militaire : chassé-croisé où s'affirme la toute-puissance de sa volonté.
Faut-il plaindre Joseph d'avoir été ainsi traité? Non pas. Car, fort différent de Lucien, il accepta cette situation, il recueillit les petits profits de son apparente royauté; il y contenta sa vanité, mal cachée sous des affirmations de simplicité et de désintéressement. 11 s'y résigna dans la pensée de sauvegarder l'avenir, comme régent ou lieutenant-général de l'Empire.
H y devait être aussi incapable de décision et d'action. Quand l'Empereur tomba, ses amis du Sénat ne le poussèrent pas; il ne fit rien, on ne fit rien pour lui, il ne fut pas question de lui, malgré la constitution de l'an XII. Il eût été tout désigné pour l'héritage, pour une régence du roi de Rome et pour la défense des libertés françaises, s'il avait été vraiment, comme on Ta trop dit, le représentant de Topinion, l'ami de « l'Europe ». Il ne fut le héros que de son entourage.
Voici depuis 1805 une nouvelle étape dans la carrière impériale.
En 1805, l'Empire n'était que l'Empire de Charlemagne; il en dépasse singulièrement désormais les limites et les caractères. Il comprend l'Allemagne proprement dite, dans la Confédération du Rhin, et la plus grande partie de l'Italie, dont l'Empereur voudrait faire une autre Confédération; il a rejeté la Prusse vers la Pologne, les Bourbons en Espagne encore pour un moment. C'est « le Grand Empire ».
L'Empereur le conçoit alors sous la forme d'un système fédératif où il associe ses frères, comptant sur leur dévouement. Il les considère comme ses légats; ils se considèrent comme des rois. Il a de la peine à les tenir dans la modestie de leur fonction; plus ils ont grandi, plus ils veulent grandir encore : les parvenus veulent toujours parvenir. L'Empereur patiente ; car le Roi de Rome n*est pas né.
Cet Empire, fait de TÂlIemagne, de Tltalie, de la France, comprend aussi ristrie, la Dalmatie, les Iles Ioniennes. Il a ainsi sur l'Orient des vues que l'Empire de Charlemagne n'avait pas. Il a ainsi beaucoup d'avenir; en vérité, il eut toujours de l'avenir et ne fut jamais fini. L'Italie par là y tient peu à peu une position centrale; car, pour l'Empereur, qui n'a pas la mer, elle est le chemin de l'Orient, et Rome autrefois régna sur la Méditerranée,
Charlemagne s'était arrêté devant Rome; il y avait respecté et même fortifié la puissance pontificale; il le pouvait n'étant qu'Empereur d'Occident, et son couronnement en l'an 800 avait été l'achèvement de son empire. Le couronnement de Napoléon en 180& n'avait été qu'un commencement; il ne lui suffisait pas de régner de l'Elbe à l'Atlantique et aux Pyrénées ; il voulait la Méditerranée; donc il voulait Rome; et, si Charlemagne, qui n'avait été dans tout son règne que le soldat de TÉglise contre les païens et les Infidèles, ne pouvait se lever contre le pape qui avait donné à son père le titre de roi et à lui-même le titre d'Empereur, Napoléon n'avait pas de ces obligations ; il ne devait que peu de chose à la papauté — lui devait-il quelque chose? — Il était Empereur
avant le sacre. Il était l'Empereur de la Révolution et non pas de rÉglise. Il ne s'arrêta pas devant Rome, où il voyait l'ancienne capitale du monde, c'est-à-dire la maîtresse de la Méditerranée. Ainsi ritalie ne Tintéressait plus seulement par elle-même, mais elle était comme la pierre d*attente des constructions prochaines de son édifice impérial; elle était, et Rome surtout, l'élément nécessaire de l'empire romain.
DniAULT. — Italie. 32