‹ Napoléon en ItalieChapitre 330 sur 423 · AIT. Etr., Rome, 940, r- 104-114. — Corr., XV · texte numérisé non relu

AIT. Etr., Rome, 940, r- 104-114. — Corr., XV

aux mains de mes peuples pour m'égorger? Celle infâme doctrine, des papes furibonds, et nés pour le malheur des hommes, Tout prêchée. Il ne resterait plus au Saint-Père qu'à me faire couper les cheveux et à m'enfermer dans un monastère . Croit-il notre siècle revenu à l'ignorance et à Tabrutissement du ix* siècle? Me prend-il pour Louis le Débonnaire? il y a là-dedans tant d'extravagance que je ne puis que gémir sur cet esprit de vertige qui s'est emparé de deux ou trois cardinaux qui gèrent les affaires à Rome.

« Le pape actuel s'est donné la peine de venir à mon couronnement à Paris; j'ai reconnu à cette démarche un saint prélat. Mais il voulait que je lui cédasse les Légations; je n'ai pu ni voulu le faire. Le pape actuel est trop puissant; les prêtres ne sont pas faits pour gouverner; qu'ils imitent saint Pierre, saint Paul et les saints apôtres, qui valent bien les Jules, les Boniface, les Grégoire, les Léon. Jésus-Christ a dit que son royaume n'était pas de ce monde. Pourquoi le pape ne veut-il pas rendre à César ce qui est à César? Est-il sur la terre plus que Jésus-Christ? »

Après avoir rappelé tout ce qu'il avait fait pour la religion et les difficultés que lui suscitait continuellement la cour de Rome, l'Empereur lui reprochait de ne chercher que le désordre « pour pouvoir s'arroger un pouvoir arbitraire et bouleverser les idées de temporel et de spirituel. Certes je commence à rougir et à me sentir humilié de toutes les folies que me fait endurer la cour de Rome; et peut-être le temps n'est-il pas éloigné, si l'on veut continuer à troubler les affaires de mes États, où je ne reconnaîtrai le Pape que comme évêque de Rome, comme égal et au même rang que Tes cvêciues de mes États. Je ne craindrai pas de réunir les églises gallicane, italienne, allemande, polonaise, dans un concile, pour faire mes affaires sans pape et mettre mes peuples à l'abri des prétentions des prêtres de Rome...

« Je tiens ma couronne de Dieu et de la volonté de mes peuples; je n'en suis responsable qu'à Dieu et à mes peuples. Je serai toujours Charlemagne pour la cour de Rome, et jamais Louis le Débonnaire. »

En somme il voulait que le consistoire fût composé d'un nombre de cardinaux français, espagnols, allemands, italiens, proportionné à la population; il y voyait le moyen de dominer

les conseils du Saint-Siège, et il devait attacher pendant quelque temps beaucoup d'importance à cette combinaisoa. Il se refusait à faire un concordat spécial à Venise. « Mes rapports avec Rome sont réglés, en France et dans tous les États réunis à TEmpire français, par le Concordat de France; ils le sont, dans le royaume d'Italie et dans tous les Étals qui y sont réunis, par le Concordat d'Italie. ïj

H Que le Pape cesse d'être souverain, et je consentirai à avoir des communications avec lui. » Tout de même il se montrait à peu prtîs disposé à un accommodement, si la cour de Rome s'y monlrdit animée de bonne volonté.

Puis le vice-roi reprenait la parole pour son compte; car en ce grand morceau les couplets sont harmonieusement alternés. 11 recommençait ainsi : « Très Saint-Père, cette lettre n'était pas faite pour être mise sous les yeux de Votre Sainteté. » Il continuait en des termes où le Saint- Père sans doute n'eut pas de peine à reconnaître la même inspiration et les mêmes tournures que daos les paroles de TEmpereur; il reprenait la question du nombre des cardinaux français : « Qu'est-ce que cela fait aux cardinaux Antonelli et Di Pietro que TÉglise de France soit bouleversée? Us ne sont pas Français. 11 n y a là que le bon et brave Bayanne. Puisque le consistoire gouverne la chrétienté, le nombre des canJtoaux doit y être en raison de la population de chaque Étau... Cette sujétion des Églises à celle de Rome n'est en rien dans les dogmes de la religion, surtout en France, où Ton ne croit pas à rinfaillibilité du pape, mais de TÉglise réunie; et certes les cardinaux Antonelli et Pietro ne forment pas l'Église réujiie du monde,

*i On veut lutter de puissance et, j'ose dire, d'orgueil avec un souverain que nous ne pouvons comparer qu'à Cyrus et à Charlemiigric. l'-tjiit-ce ainsi qu'en agissaient envers Cyrus le patriarche de Jérusalem — quel historien que le prince Eugène! — et envers Cliarlemagne les pontifes qui régnaient de son temps à Rome?.,. Dans le fond il n'y a dans tout ceci que fort peu de chose à foire; mais il n'est pas juste que les mouches s'attaquent au lion el le piquent à petits coups d'aiguillon; elles percent à peine sa peau, mais enfin elles Tirritent... Les mauvais conseillers de Sa Sainteté ont déjà troublé son repos. Us sont sur

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le point de convertir le plus beau pontificat que l'histoire nous offre depuis saint Pierre en un pontificat le plus ruineux et le plus désastreux pour Rome. »

C'est la même plume qui a écrit tout cela; il y a cependant comme deux tons habilement nuancés : l'Empereur gronde et menace, Eugène conseille et avertit. D'un seul coup tous les moyens sont employés pour vaincre les dernières résistances du pape. On remarquera qu'il n'est presque plus question des anciens démêlés, et que la bataille reprend sur un terrain nouveau : apparences diverses d'un conflit qui ne change pas ; par quelque détour qu'il reprenne la lutte, l'Empereur rencontrera la même résistance.

Le pape, dans sa réponse au vice-roi, se plaignit amèrement d'être aussi durement traité; il affirmait de sincères sentiments de conciliation pourvu qu'on ne l'obligeât pas à céder sur les principes séculaires dont il avait la garde; car à ce point de vue il y allait de sa Conscience et il ne céderait rien quand même on lui arracherait la peau : « ancorchè mi scorlicassero ».

Il reçut alors Alquier. 11 refusa d'envoyer de pleins pouvoirs au légat Caprara : il n'avait que de l'amitié pour « cet excellent homme », mais il le trouvait trop âgé pour soutenir le poids d'une grande discussion et pour se défendre contre M. Portails, « il pîù gran parlatore del mundo » ; et il s'agissait des plus graves questions, du gouvernement même de l'Eglise par le changement de la proportion des cardinaux. Alquier déclara que l'Empereur avait la plus grande confiance dans le légat : c'était bien ce que pensait le pape. Ce premier entretien n'aboutit pas.

Le lendemain Alquier se présenta de nouveau chez le Saint- Père. On causa longuement de la lettre du vice-roi; le pape se montra ému qu'on pût l'accuser de vouloir porter les peuples à la révolte; mais il répondit aux menaces dont on prétendait Taccabler qu'il était persuadé depuis longtemps que l'Église pour reprendre sa force avait besoin d'une persécution; que la foi s'était attiédie dans toute la chrétienté, soit par les efforts des incrédules et des philosophes, soit par l'indifférence qui avait gagné Jes catholiques de toutes les classes et de tous les pays, que pour lui il était disposé à tout souffrir et à remplir le devoir qui lui était imposé de se sacrifier pour la foi.

Après deux heures et demie de conversation, le pape persista à refuser toute négociation par rinlermédiaire du légat; mais, pour faire preuve d'esprit de conciliation, il annonçait qu'il enverrait à Paris, avec des pouvoirs particuliers, le cardinal Litla*.

Il restait donc encore quelques chances d'arrangement. A ce moment (août 1807), Portalis mourut; le pape put croire qu'il gagnerait quelque chose à la disparition de ce redoutable adversaire, de ce gallican invétéré. Talleyrand céda le portefeuille des relations extérieures à M. de Champagny : ce fut ravènemenl d'une diplomatie plus cassante; M. de Champagny n'avait pas assez de la finesse et de Tautorité de son prédécesseur pour arranger, « adoucir », comme disait l'Empereur, les violences sans fard des instructions du maître. « Ces gens-là, disait Napoléon en parlant de Champagny et de Maret, n'ont pas vécu dans le grand monde de l'ancienne cour; ils ne savent pas me faire parler devant l'Europe. » Ils ne surent que transmettre toutes nues les volontés de l'Empereur. L'historien, y gagne; il lui est plus facile de saisir la pensée de Napoléon. Mais la cause de la conciliation y perdit. 11 est un mot en particulier qui ne pouvait qu'exciter les invincibles défiances de la cour de Rome, le mot de Confédération italienne : Talleyrand se gardait bien de le prononcer, et il espérait bien avoir la chose, qui importait surtout. Champagny ne devait pas connaître ces délicatesses : il n'eut ni le mot ni la chose.

L'Empereur refusa d'admettre le cardinal Litta comme négociateur : c'était, dit-il, un ennemi de la France qui avait voulu empêcher le voyage du pape à Paris. Il proposa le cardinal de Bayanne, un Français* Le pape refusa de désigner Bayamie, et proposa de remplacer Litta par Pacca; d'ailleurs, s'il envoyait à Paris un négociateur trop ami de la France, il ne pourrait que lui donner des pouvoirs restreints, et on ne finirait rien. Alquier était d'avis qu'il convenait d'accepter le choix du pape : « Pacca! s'écria l'Empereur, encore un ennemi de la France I 11 est de Bénévent : vient-il à Paris reconnaître son souverain, le prince de Bénévent, ou le braver? Mais par quelle inexplicable fatalité

1. Afr. Etr., Rome, 9i0, f" 120-124, 127, 311 : dépêches d' Alquier, leUre du pape au prince Eugène.

soot-ce les hommes dont le pape rejelait jadis les conseils qui maintenant exercent sur lui cette funeste influence? Le pape a donc changé de sentiments; il n'est plus ou ne veut plus être l'ami de la France et de l'Empereur*. »

Cependant Ghampagny déclarait au légat Caprara que, si le pape se refusait à « changer de système », l'Empereur ferait occuper les provinces d'Ancône, Urbin, Camerino, pour assurer définitivement ses communications avec le royaume de Naples. Cette menace alarma le pape et ses conseillers qui craignirent de perdre dans ces provinces les bénéfices dont ils vivaient ^

Mais aussi le bruit se répandit alors en Italie que l'Empereur allait s'y rendre prochainement; bruit fondé : il s'agissait du séjour qu'y fit Napoléon en décembre 1807. L'opinion, surtout à la cour de Rome, fut lout agitée du « grand événement de ce voyage ». On pouvait croire que TEmpereur, qui ne se déplaçait pas en vain, qui était venu en Italie en 1805 pour y prendre la couronne de fer, donnerait dans ce voyage une sanction formelle à ses dernières victoires, qu'il marquerait par un grand acte l'achèvement de son édifice impérial, qu*il fixerait du moins les destinées de l'Italie.

Est-ce pour cela que le pape manifesta un moment les plus conciliantes dispositions? Il écrivit à TEmpereur lui-même; il lui annonça qu'il avait désigné le cardinal de Bayanne pour la négociation de Paris, qu'il espérait que l'Empereur viendrait à Rome, qu'il se réjouissait de le recevoir au palais du Vatican où il allait ordonner des aménagements dignes de son hôte illustre. Il fit dire par Alquier qu'il renouvellerait volontiers pour Napoléon l'hommage autrefois rendu par les pontifes à Charlemagne, en le consacrant comme Empereur d'Occident. L'Empereur montrait plutôt des préférences pour le titre de Roi des Romains, qui lui donnerait de l'autorité à Rome même et lui assurait un droit de plus de dérober le Saint-Siège à toute influence des puissances étrangères '.

La cour de Rome en celle occurrence avait-elle autant d'espé-

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