‹ Napoléon en ItalieChapitre 341 sur 423 · AfT. Etr., Rome, 942, f · texte numérisé non relu

AfT. Etr., Rome, 942, f

avait capitulé à Baylcn, que le roi Joseph avait quitté Madrid en toute hâte et fuyait vers le Nord, que l'Empereur serait obligé d'envoyer 100 000 hommes au delà des Pyrénées. On prétendait que le pape allait faire de celte guerre une guerre de religion, qu'il était poussé par les Anglais et les Siciliens à profiter du moment pour lancer ses foudres. Les prêtres c haussaient le ton * » à mesure que les nouvelles d'Espagne et de Portugal se répandaient et s'exagéraient.

Il y eut des mouvements séditieux dans les campagnes, à Monteflascone, à Âcquapendente. Il fallut y envoyer des troupes. On priait d'juna proebaine intervention' de l'Autriche; on Ja disait d^accordavcc la cour de Rome. Le pape tenait tout prêts des brefs d'excommunication et des appels à ses sujets. Enfermé dans le Quirinal où il se donnait pour prisonnier, il sortirait parmi le peuple, ce qui produirait du tumulte et entraînerait peut-être autour de lui l'insurrection de toute la ville. En attendant, il était vrai que le pape se retranchait dans le Quirinal pour y résister aux violences qu'il attendait; il faisait barricader des portes, murer les fenêtres inférieures ; il faisait arranger au-dessus de la place une loge où il se proposait de paraître pour y lancer solennellement l'anathème conlre ses enriemis. Ses partisans circulaient dans la rue avec une petite madone à leur chapeau; ils affichaient des placards partout pour inviter la population à prendre les armes, aux cris de ralliement de « Evviva Maria ! » Ils étaient de plus en plus andacicux dans leur langage, ils refusaient tous les emplois où les appelait l'autorité française ; ils ne voulaient pas s'exposer à aller dans l'enfer el à être frits éternellement dans l'huile bouillante, « in bollente olio ». On disait partout dans les temples, devant une foule immense, des prières pour le salut du Saint-Père el la gloire de l'Église. Il s'en fallait d'un rien que ce peuple de fidèles agenouillés ne se redressât furieux contre l'oppres-: sion étrangère.

En même temps les Anglais paraissaient en vue de Givita-Vecchia ou d'Ostie; ils annonçaient les défaites des Français en Espagne; ils essayaient de petits débarquements, par exemple à Fiumicino; on disait qu'ils voulaient se mettre en rapport avec le

1. Arch. nation., AF, IV, 1695 : lettre d'Eugène à TEmpepeur.

pape, peut-être l'enlever du Quirinal et de Rome pour le défendre et se servir de lui contre TEmpereur. Le chef d'un de ces débarquements, Joseph Vanni, sujet romain du pays d'Ancône, devenu colonel au service du roi Ferdinand, tomba dans un piège et fut pris. Interrogé, il déclara avoir voulu se rendre compte de rélal des esprits à Rome; il fut condamné à mort. Le cardinal Pacca le réclama comme sujet du pape, arrêté indûment comme ennemi sur le sol de sa propre patrie. Joseph Vanni fut amené à Rome et fusillé aux yeux de la population frémissante d'effroi et de rage contenue. Elle n'osa pas bouger; elle craignait quelque épouvantable châtiment. Elle eût voulu être assurée de l'appui de l'Âutricbe; on commençait à en parier : l'ancien ambassadeur d^Autriehe à Rome, le comte Khevenhuller, y revint à ce moment pour accompagner Tarchiduchesse Marianne qui retournait à Vienne; il demeura longtemps à Rome et eut de fréquentes audiences au Quirinal. Était-ce le commencement doSlSSîord contre Napoléon*?

Comme Naples en 1805, Rome semblait être en 1808 le nœud d'une coalition qui, de Lisbonne et Madrid à Vienne, par Tinlermédiaire des vaisseaux anglais, formait au sud-est de l'Empire Trançais un grand cercle d'hostilités, coupant même de son centre le royaume de Naples que les Anglais de la Sicile ne cessaient d'assiéger de leurs tentatives dMnsurrcction ou de débarquement. En 1805, le pape ne se rangeait pas parmi les ennemis de la France : c'était le lendemain du sacre et Napoléon ne s'était pas encore déclaré « l'Empereur de Rome ». En 1808, le pape met naturellement sa confiance et son espoir dans les ennemis de TEmpereur, et son adhésion leur est précieuse ; il met à leur service le prestige de la religion, il a sur les pieuses populations de l'Italie une puissante action morale; il est capable de compromettre la domination française dans la péninsule, la sûreté de l'Empire même. Ce danger, qui se forma en 1808, ne disparut qu'au bout d'un an, lorsque le pape eut été enlevé de Rome.

Miollis, en de pareilles circonstances, ne pouvait se laisser aller à la moindre faiblesse; il connaissait bien le pays ; il eut conscience de la gravité de la situation et prit des précautions importantes.

1. Afr. Etr., Rome, 942, f' 191-192, 200-201, 210-213, 239-240. — Arch. nation.. AF, IV, 1695.

Les sbires ou agents de police furent obligés de porter tous l'uniforme marqué des initiales S. P. Q. R. ; par-dessus les siècles de la Rome pontificale, c'élail encore un retour à l'antiquité dont Napoléon aussi s'inspirait. Les curés des paroisses de Rome furent appelés chez le général et rendus d'avance responsables des désordres, menacés des plus rudes punitions. Mgr Tosi, évêque d'Anagni, qui se faisait remarquer parmi les ennemis de la France, fut enfermé au Château Saint-Ange. Le cardinal Antonelli fut envoyé à Spolète sous escorte. Mgr Arezzo, gouverneur de Rome après Mgr Cavalchini, fut expédié en Toscane, et remplacé par Mgr Bussi, qui n'avait pas plus d'affection que lui pour les Français. 'Trois ou quatre mille fusils furent enlevés du Quirinal et portés au Château Saint-Ange; les Français réunirent des armes aussi au palais de Venise, organisèrent la Villa Médicispour en faire un centre de résistance en cas d'émeute. Toutes les armes et la poudre des magasins publics ou privés furent confisquées par Miollis. Les troupes furent tenues nuit et. jour sous les armes; quelques renforts arrivèrent de Naples; tout débarquement anglais fut rejeté de la côte; des patrouilles circulèrent par les rues de la ville et dans les faubourgs; les pièces d'artillerie restèrent plusieurs jours attelées, les chevaux dans les brancards, les hommes près des caissons, à la porte du Château Saint-Ange. Les officiers français parurent résolus à écraser tout mouvement suspect sous la mitraille. C'était exactement Télat de guerre*.

Le 6 septembre 1808, comme le cardinal Pacca travaillait dans son cabinet au Quirinal, deux officiers et un sergent de l'armée française y entrèrent ; de la part du général Miollis ils lui ordonnèrent de quitter Rome dans les vingt-quatre heures; il trouverait à la porte Saint-Jean une escorte de dragons chargés del 'accompagner jusqu'à Bénéventsa patrie. Il déclara qu'il n'obéirait qu'aux ordres du Saint-Père et demanda à l'informer de la situation; on lui répondit qu'il ne sortirait pas de la pièce où il était, mais qu'il pouvait écrire à Sa Sainteté. L'un des deux officiers se relira; Tautre demeura à la garde du cardinal, dans le cabinet. Quelques instants après, la porte s'ouvrit avec fracas, et Pie Vil parut, trans-

i, AfT. Etr., Rome. 942, ^' 200-201 : dépêche d'Ortoli, 6 sept. 1808.

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figuré par la colère. Il alla vers rofficier, debout plein de respect, et lui cria : « Allez annoncer à votre général que je suis las de souffrir tant d*insultes et d'oulrages de la part d'un homme qui ose encore se dire catholique. J'ordonne à mon ministre de ne point obéir aux injonctions d'une autorité illégitime. Que votre général sache que si la force doit Tarracher d'auprès de^ moi, ce ne sera qu'après avoir brisé toutes les portes, et je le déclare à l'avance responsable des conséquences d'un aussi énorme attentat. » L'officier, un peu interdit, répondit qu'il rapporterait ces paroles au général Miollis, et sortit. Alors le pape prit le cardinal par la main et remonta avec lui dans ses appartements, par le grand escalier du palais, au milieu de la foule des serviteurs qui applaudissaient en criant : c Bravo il papa ! » Trois pièces contiguës à s^ chambre à coucher furent installées par le pape pour être la demeure de son ministre, et il fut défendu de laisser désormais entrer au Quirinal un seul officier français, sous n'importe quel prétexte*.

Miollis en resta sur cet échec, mais redoubla de surveillance; car la nouvelle de ces événements se répandit par la ville et causa quelque tumulte dans la nuit, sans incident grave. Le jour de la fête religieuse de la Nativité de la Sainte-Vierge, le 8 septembre, il n'y eut pas une voiture aux portes des églises, pas une à la promenade ; on ne rencontrait par les rues que des patrouilles qui dissipaient tout attroupement, qui interrompaient toute conversation : ce fut le morne silence d'une ville en état de siège.

Ces précautions furent efficaces. Rome ne bougea point. Les nouvelles d'Espagne et de Portugal cessèrent d'être mauvaises; l'émotion se calma; le langage fut moins agressif, l'attitude moins provocante : on se résigna. Il fut alors question de l'entrevue d'Erfurt, entre l'Empereur et le tsar; celte apparente consécration de l'alliance entre la France et la Russie étonna l'Europe el la tint dans le respect. Après lalerte de septembre, il y eut quelques mois de tranquillité, dans l'attente des résultats de la campagne de Napoléon en Espagne. Ce ne fut qu'une trêve, avant les événements décisifs.

1. A(T. Etr., Rome, 942, f^ 194-197 : protestation du cardinal Pacca aux ministres étrangers. — D'HaussonviUe, III, 75-78 (d'après les mémoires du cardinal Pacca).

Avant de partir pour TEspagne Napoléon reçut aux Tuileries les députés des trois nouveaux déparlements d'Italie.

« J'agrée, leur dit-il, les sentiments que vous m'exprimez au nom de mes peuples du Musone, du Melauro et du Tronto. Je suis bien aise de les voir heureux dans leur nouvelle situation. J'ai été témoin des vices de voire ancienne administration. Les ecclésiastiques doivent se renrermer dans le gouvernement des affaires du ciel. La théologie qu'ils apprennent dans leur enfance leur donne des règles sûres pour le gouvernement spirituel, mais ne leur en donne aucune pour le gouvernement des armées et pour Tadministration.

« Nos conciles ont voulu que les prêtres ne fussent pas mariés, pour que les soins de la famille ne les détournassent point du soin des affaires spirituelles auxquelles ils doivent être exclusivement livres.

< La décadence de l'Italie date du moment où les prêtres ont voulu gouverner et les flnances et la police et l'armée.

« Je n'ai qu'à me louer de mon clergé de France et d'Italie. Il sait que les trônes émanent de Dieu et que le crime le plus grand à ses yeux, parce que c'est celui qui fait le plus de mal aux hommes, c'est d'ébranler le respect et l'amour que l'on doit aux souverains.

« Je saurai faire respecter, en Italie comme en France, les droits des nations et de ma couronne et réprimer ceux qui voudraient se servir de Tinfluence spirituelle pour troubler mes peuples et leur prêcher le désordre et la rébellion. Ma couronne de fer est entière et indépendante comme ma couronne de France ; je ne veux aucun assujettissement qui en altère l'indépendance. »

Le cardical Pacca ne manqua pas de protester [contre ce discours, disant que le Saint-Siège ne prétendait porter aucune atteinte à l'indépendance de la couronne d'Italie, mais que les députés que l'Empereur avait reçus étaient des sujets du Saint- Père et ne faisaient pas partie du royaume d'Italie*.

Le répit produit par les affaires d'Espagne ne fut pas une détente annonçant quelque possibilité de négociation. Il n'y eut plus aucun effort de conciliation. Il n'y eut plus que des manifes-

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