‹ Napoléon en ItalieChapitre 344 sur 423 · Aff. Etr., Rome, 943, f · texte numérisé non relu

Aff. Etr., Rome, 943, f

réserva la souveraineté de ces pays. Le pape en avail le domaine utile; il en percevait les revenus; mais le droit de recevoir foi et hommage appartenait au roi, les ducs devaient le suivre à la guerre, il pouvait envoyer à Rome des commissaires pour rendre la justice, et il avait comme patrice le haut domaine et Tautorité. b

En 774, le pape Adrien, le Sénat et le peuple romain déférèrent à Charlemagne tous les droits que les Empereurs précédents avaient eus sur eux et sur leur ville, lui prêtèrent serment de fidélité comme à leur souverain et lui reconnurent par un acte solennel le titre de patrice.

En 776, dans son troisième voyage en Italie, Charlemagne reçut lui-même des Romains le tribut de 25 000 ducats.

En 786, après l'élection de Léon 111, les députés du pape et des Romains vinrent en France présenter. à Charlemagne, en signe de foi et hommage, les clefs du tombeau de Saint Pierre et Télendard de Rome. Us le prièrent d'envoyer des commissaires dans celte ville pour recevoir le serment de fidélité du pape et des Romains.

Tout cela se passait avant la création de TEmpire.

En 800, le pape Léon, après Ta voir sacré, fléchit le genou devant lui suivant l'ancien usage observé envers les empereurs. a 11 le reconnut pour son souverain et fit exposer ses images en public afin que tous les Romains lui rendissent le même hommage. La monnaie fut frappée à Rome au nom de Charlemagne; les lois furent promulguées en son nom; on continua de faire pour lui les prières en usage pour le souverain. Ce prince n'avait rien détaché de sa couronne. 11 avait donné au pape des territoires comme il avait donné le royaume d'Aquitaine et celui d'Italie à ses enfants sans démembrer sa puissance et en retenant seul l'autorité souveraine. » Les circonstances postérieures ne changent rien à ces titres.

De nos jours Rome s'est liée avec les Anglais, elle est devenue « le foyer d'où l'incendie allumé par leurs mains devait s'étendre sur toute la presqu'île ». L'Empereur a eu d'abord beaucoup de ménagements; mais, après trois ans de négociations inutiles, « le pape n'a pas voulu être l'allié de Votre Majesté; il a préféré conserver le droit de se déclarer contre elle et de pouvoir être l'allié et l'ami de vos ennemis qui sont aussi les ennemis de la religion catholique dont il est le chef.

« Rome ne peut être une porte toujours ouverte à renoemi de ritalie. Votre Majesté doit donc se rappeler les droits de suzerain qui appartiennent à l'Empereur des Français. Elle doit reprendre ces dons de Charlemagne dirigés contre ses successeurs. Que le pape cesse d'être souverain temporel; mais que, grâce à la générosité de Votre Majeslé, il soit toujours le plus riche et le plus considéré entre les pasteurs des peuples; qu'il ait Téclal extérieur d'une grande dignité à laquelle aucune autre ne se compare; mais qu'il n'exerce plus cette puissance temporelle si étrangère à ses fonctions de pontife, si peu compatible avec son caractère de père commun de tous les chrétiens, et qui, mêlant les passions et les intérêts du monde avec les intérêts du ciel, peut le distraire de ses devoirs lorsqu'elle ne les lui fait point oublier. »

Le rapport relève les preuves historiques de l'inconvénient de « cet alliage » et constate que les ambitions des papes, leurs crimes parfois, les schismes protestants, l'indépendance gallicane, en furent les suites.

Et il conclut ainsi : « Les tracasseries actuelles ne conviennent ni à la dignité de Votre Majesté ni à la sainteté du caractère pontifical. Que toute lutte cesse par l'entière séparation des pouvoirs... Le pape y gagnera en considération. La religion servira d'appui au gouvernement et recevra de lui une nouvelle splendeur. La chaire de Saint- Pierre ne sera plus que le siège des vertus apostoliques, parce que ceux qui l'occuperont se seront conformés à ce mot de Jésus-Christ : Mon royaume n'est pas de ce monde, qui leur enseigne à la fois et leurs devoirs et la limite de leurs droits. Le moment est venu de déclarer que les Étals du pape font partie de l'Empire français ^ »

Il ne nous appartient pas de discuter les bases historiques du travail de M. d'Hauterive et de résoudre le problème, peut-être insoluble, des rapports politiques entre Charlemagne et la papauté, et des conditions de la fondation du pouvoir temporel du Saint- Siège; il ne s'agit ici que de suivre les raisonnements qui ont conduit l'Empereur à la suppression de ce pouvoir temporel, et de montrer qu'elle était la conséquence nécessaire de la conception qu'il avait de la fonction impériale.

1. AIT. Etr., Rome, 943, f~ 29-35 : Mémoire d'Hauterive présenté à TEmpereur, le 21 janvier 1809.

Des circonstances prochaines hâtèrent sa décision. Il avait quitté précipitamment TEspagne à la nouvelle des armements de TAutriche. On les connaissait aussi à Rome et les prêtres y voyaient le « palladium de leur salut ». On y passait, comme il arrive toujours dans les temps critiques, par toutes les alternatives de Tespoir et du découragement. En mars, le bruit courut que les dissentiments s'arrangeaient entre la France et TAutriche; les prêtres en furent consternés. A la fm d*avril, Saliceti vint de Naples à Rome; il avait été à travers toute l'Italie, de Lucques à Gênes, de Gênes à Naples, l'homme d'exécution des ordres impériaux; à la seule nouvelle de sa présence, la cour pontiQcale fut tout abattue; sa maison fut environnée d'espions nuit et jour; le pape tomba malade, on appela ses médecins; tous se persuadèrent que l'on touchait au dénouement des affaires. Le 1" mai, Saliceti et Miollis quittèrent Rome ensemble et s'en allèrent vers le nord; on reprit courage dans Tentourage du pape; on connut l'ouverture des hostilités entre les Français et les Autrichiens; à force de faire des vœux pour la victoire de l'Autriche, on l'espéra *.

N'y eut-il que des vœux pour l'Autriche?

N'y eut-il pas connivence ou même formelle entente? C'est un point d'histoire où nous n'apportons pas une certitude absolue, mais seulement des éléments d'information capables d'autoriser une opinion.

Élisa Ronaparte, grande-duchesse de Toscane, écrivait alors à Duroc : « Un de mes agents à Rome m'a fait connaître tous les arrangements du pape avec François II et l'Angleterre relativement à la nouvelle coalition. Ces pièces seront utiles aux projets de Sa Majesté sur Rome; elles doivent appartenir aux siècles présents et aux siècles à venir. On peut les saisir sous prétexte de chercher un agent de l'Angleterre » *. Le prince Eugène fait des allusions aux mêmes faits. Et voici le rapport adressé au ministre par l'agent en question, un nommé Ducrouzot : il observe d'abord que les renseignements qui vont suivre ont été pris dans les minutes mêmes de la secrétairerie d'État, chez le cardinal

i, AIT. ElP., Rome, 942, r* 212-274; — 943, t^ 72, 87, 90-91 : dépêche» d'OrtoU.

2. Arch. nation., AF, IV, 1716. — Du Casse, Mémoires et correspondance du prince Eugène, IV, 266 et s.

Dhiavlt. — ItMi«* 3^

546 ROlffi (1808-1809)

Pacca, et qu'il serait facile de faire saisir cette correspondance : elle est dans une armoire pratiquée dans un mur où on ne peut l'apercevoir que lorsqu'on connaît bien Tendroit.

Depuis le 11 octobre 1808, expose ce rapport, la cour de Rome était au courant des tentatives faites par TAngleterre pour obtenir Talliance de TAutriche et la décider à une prise d'armes; < — le pape ne fut-il pas renseigné par quelqu'un des Anglais qui débarquèrent à cette date aux environs du Tibre? — Le nonce du Saint-Siège à Vienne, Mgr Severoli, demandai alors des instructions à sa cour; on lui répondit qu'il devait appuyer de tout son pouvoir lesdites négociations pour que les demandes de l'Angleterre fussent accueillies par le cabinet autrichien. Le 1" janvier 1809, le nonce fit savoir qu'il était parvenu à faire résoudre la guerre et à vaincre la résistance de François II : les troupes françaises et confédérées étaient peu nombreuses en Italie et en Allemagne à cause des affaires d'Espagne; le Tyrol était tout dévoué à TAutriche et prêt à la révolte; les provinces italiennes n'attendaient qu'une occasion et un appel pour se soulever. Alors le concert s'établit entre TAutriche et Rome. Le pape devait déclarer la guerre de religion au premier moment d'une défaite des Français ou s'il était fait quelque violence contre lui. En attendant, il entretiendrait le mécontentement dans la Marche; et en effet les Capucins et les Cordeliers commencèrent à y répandre des libelles contre la France. Au signal donné par le Saint-Père, des Anglais et des Siciliens devaient débarquer des lies Ponza et de Malte; les habitants des campagnes se soulèveraient en masse; des proclamations étaient envoyées d'avance aux évèques, avec la date en bla^c, pour appeler partout les Italiens aux armes. Le pape tenait jusque-là un langage pacifique; mais c'était un langage < somnifère » pour tromper les Français; car une fois la guerre proclamée, ils seraient tous massacrés en détail; les listes de proscriptions étaient d^à dressées pour châtier leurs partisans. Les vengeances seraient pires qu'en 1799 '. Tous ces préparatifs, qui pouvaient en effet mettre Napoléon dans un grand embarras, en cas d'échec sur le Danube, se montrèrent inutiles et seulement dangereux pour leurs auteurs. • Dès

\. Arch. nation., AF, IV, 1695.

le 22 avril, l'armée autrichienne était coupée en deux par les batailles de Landshut et d'Ëckmûhl, rejetée sur la rive gauche du Danube, et la route de Vienne fut ouverte encore une fois devant Napoléon. Lorsque ces nouvelles commencèrent d'être cofunues à Rome, on s'attendit à un châtiment rapide de la part de l'Empereur : est-ce une preuve de culpabilité? Le pape se retrancha dans le Quirinal : sept portes furent barricadées avant celle de sa chambre; chaque soir, le cardinal Pacca faisait une ronde intérieure, lui-même; le pape assistait à la fermeture des sept portes ; puis il faisait coucher son valet de chambre, l'enfermait, et prenait sa clef qu'il cachait sous le chevet de son propre lit. Craintes prématurées ! Tattentat prévu n'était pas tout à fait si proche.

Cependant l'anxiété demeurait vive à Rome. On y commentait une note du Journal de Parts qui accusait le pape d'avoir permis à François 11 de violer la signature qu'il avait donnée au traité de Presbourg; on y affirmait que le gouvernement français avait en sa possession des pièces qui constataient l'accord établi entre la cour de Rome et celle de Vienne. On redoutait donc la vengeanci& de Napoléon; mais on espérait encore qu'il serait vaincu. Qu'il fût vainqueur ou vaincu, on se préparait d'ailleurs à une résistance vigoureuse; il n'aurait pas Rome aisément.

Le pape, dans une c atroce furie », dit Ortoli, veut être martyr et tout hasarder; il parle de se montrer au peuple en habits pontificaux, le crucifix à la main, de fulminer l'excommunication et de déclarer le gouvernement français persécuteur de l'Église et des souverains catholiques. On n'attend qu'un dél)arquement pour se prononcer; or les Anglais apparaissent sur les côtes, à Pesaro, comme à Terracine; ils débarquent par petits groupes, pillent les villages, enlèvent du bétail, agitent les esprits contre les Français. L'insurrection parait imminente; on s'y attend au plus tard pour la Pentecôte ; les ennemis de la France se reconnaissent entre eux par des bagues à l'image de la Vierge; au moment de faction ils prendront la cocarde jaune et rouge. On vient de découvrir un complot à Naples ; on en arrête un autre à Macerata, huit individus sont fusillés. Le général Lemarois, qui remplace provisoirement MioUis, est obligé à une étroite surveillance; on est revenu aux inquiétudes du mois d'août précédent.

Les prêtres ont repris leurs exhortations à la révolte; ils excitent les populations à la bravoure, ils promettent de se mettre à leur tète et jurent que les Français seront écrasés comme à Baylen; car, disent-ils, il n*y a pas d'autres héros dans le monde que les Anglais et les Espagnols; tous les autres peuples de TEurope sont composés d'esclaves ; il ne faut pas que les Romains soient des esclaves.

Tout ce grand feu prêt à flamber s'éteignit tout d'un coup par l'effet du Décret de Napoléon daté du Camp impérial de Vienne, 17 mai 1809; les événements précédemment indiqués en expliquent peut-être la date et le lieu.

Ce n'est pas à dire que ces événements déterminèrent les résolutions de l'Empereur; comme le prouve le rapport d'Hauterive du 21 janvier, elles étaient prises depuis longtemps, et les préparatifs d'exécution étaient commencés. Le 5 avril. Napoléon écrivait à Murât : « J'ai donné ordre qu'on finît les affaires de Rome et qu'on détruisît ce foyer d'insurrection. D'ailleurs des correspondances ont été trouvées entre les agents de la cour de Rome et les Anglais qui prouvent que le pape prête son influence pour agiter les Italiens. Au reçu de cette lettre, faites diriger des colonnes sur la frontière pour ensuite les porter sur Rome avec la rapidité de l'éclair. » Des ordres analogues étaient envoyés en Toscane, d'où le général Radet devait partir avec des forces de gendarmerie. Le 12 mai. Murât recevait encore ce mot : c Tenez vos troupes prêtes* ».

Le 17 mai, Champagny eut des instructions pour la rédaction d'un rapport au Sénat sur la nécessité de réunir les États de Rome à TEmpire français et la préparation d'un sénatus-consulte en ce sens. Ces instructions sont à peu près la reproduction du rapport d'Hauterive. D'ailleurs ce sénatus-consulte ne fut voté que beaucoup plus tard.

Le même jour, l'Empereur rendit les deux décrets suivants :

Considérant que lorsque Charlemagne, Empereur des Français et notre auguste prédécesseur, fil donation de plusieurs comtés aux évèques de Rome, il ne les leur donna qu'à titre de fiefs et pour le bien de ces

Page 1