Botla, V
lancé hardiment ses foudres contre l'Empereur lui-même, le seul coupable de ces attentats? Eut-il quelque défaillance à la pensée de la vengeance qu'il attirerait sur lui? Le cardinal Pacca dit même qu'il eut quelque peine à décider le Saint-Père à la publication de cette bulle dont il trouvait les expressions un peu fortes. Du moins il y maintenait avec une grande force son droit à la souveraineté temporelle, il y inscrivait en termes décisifs la conception de l'Ëglise en face de la conception impériale : c Le roi ayant demandé à Naboth, saint homme possesseur d'une vigne, de lui donner cette vigne afln d'y semer de vils légumes, le saint homme répondit : Qu'elle soit loin de moi la pensée de livrer l'héritage de mes pères! 11 défendit sa vigne au prix de son propre sang... Si nous ne voulons pas être accusé d'indifférence et de lâcheté ou même d'avoir honteusement abandonné la cause du Seigneur, il ne nous reste plus qu'à faire taire toute considération humaine et toute prudence charnelle pour mettre en pratique ce précepte de l'Évangile : S'il refuse d'écouter l'Église, qu'il soit à vos yeux comme un païen et un publicain. Que nos persécuteurs apprennent donc encore une fois que la loi de Jésus- Christ les a soumis à notre autorité et à notre trône; car, nous aussi, nous portons le sceptre, et nous pouvons même dire que notre puissance est bien supérieure à la leur, à moins qu'on ne prétende qu'il est juste que l'esprit le cède à la chair et que les intérêts du ciel passent après ceux de la terre. »
C'est en ces circonstances dramatiques la solennelle affirmation de la suprématie de la puissance spirituelle sur toute puissance temporelle. Pie VU dépouillé de Rome ne cède rien de la doctrine théocratique des plus grands papes du moyen âge'.
La bulle d'excommunication ne demeura affichée que quelques instants; elle fut arrachée des murailles par Tordre des autorités françaises; elle n'eut pas le temps de produire beaucoup d'effet; il n'est pas sûr qu'elle en aurait produit beaucoup plus si elle était restée davantage sous les yeux des Romains : ces armes spirituelles se sont bien émoussées à travers les siècles; de plus la population romaine était habituée depuis plus d'un an à l'occupation française et elle en avait pris son parti; le décret de Vienne
1. AIT. Etr., Rome, 943, f>' 141-151. — Arch. nation., AF, IV, 1695 : le texte de la bulle d'excommunication. — D'Haussonville, III, 169-179.
ne changeait rien à la situation. D'ailleurs la bulle n'était pas un appel direct à la résistance; elle chassait de la communion catholique les auteurs de l'attentat, elle se suffisait à elle-même et renfermait en elle ses sanctions, purement morales. En vérité elle ne suscita aucun désordre.
Pourtant elle émut étrangement l'Empereur. On pouvait croire qu'elle le ferait sourire; elle eut le don de l'exaspérer et de déchaîner sa colère. Pensait-il donc que le Pape n*oserail? Sans doute il se persuada qu'elle allait soulever la population romaine. 11 s^attendait à des désordres depuis le moment où il savait que son décret devait être publié à Rome et il multipliait les instructions énergiques. A Murât il écrivait, le 17 juin : « Vous aurez vu par mes décrets que j'ai fait beaucoup de bien au pape, mais c'est à condition qu'il se tiendra tranquille. S'il veut faire une réunion de cabaleurs, tels que le cardinal Pacca, il n'en faut rien souffrir et agir à Rome comme j'agirais envers le cardinal-archevêque de Paris. » — A Miollis, le 19 juin : « Je vous ai confié le soin de maintenir la tranquillité dans mes États de Rome. Vous ne devez souffrir aucun obstacle. Vous devez traduire devant une commission militaire tout individu qui se porterait à un acte contraire à la sûrelé de l'armée; vous devez faire arrêter, même dans la maison du pape, tous ceux qui trameraient contre la tranquillité publique et la sûreté de mes soldats; un prêtre abuse de son caractère et méritç moins d'indulgence qu'un autre lorsqu'il prêche la guerre et la désobéissance à la puissance temporelle, et lorsqu'il sacrifie le spirituel aux intérêts de ce monde que l'Évangile dit n'être pas le sien. » — A Murât, de nouveau, le même jour : « Je vous ai fait connaître que mon intention était que les affaires de Rome fussent conduites vivement et qu'on ne ménageât aucune espèce de résistance. Aucun asile ne doit être respecté, si on ne se soumet pas à mon décret; sous quelque prétexte que ce soit on ne doit souffrir aucune résistance. Si le pape, contre l'esprit de son état et de l'Évangile, prêche la révolte et veut se servir de Timmunité de sa maison pour faire imprimer des circulaires, on doit l'arrêter. Le temps de ces scènes est passé. Philippe le Bel fit arrêter Boniface et Charles-Quint tint longtemps en prison Clément Vil; et ceux-là avaient fait encore moins *. »