Léon Lecesire, Lettres inédites de Napoléon /**, I
du pape et de la situation politique des Français, et ils conclurent à l'arrestation du pape ». MioUis donna Tordre d'arrêter le cardinal Pacca, mais de n'arrêter le pape que s'il s'opposait à Texéculion des ordres de l'Empereur.
Le 6 juillet, avant que le jour ne fût levé, le général Radet et ses hommes pénétrèrent par escalade dans les jardins du Quirinal et s'introduisirent dans le palais; il fallut abattre les portes à coups de hache, briser les barres de fer qui les barricadaient^ conquérir pièce à pièce les appartements pontificaux comme une forteresse. Le cardinal Pacca appela le pape qui vint auprès de lui, et le général Radet se trouva enfin en leur présence. Le Saint- Père lui demanda ce qu'il voulait ; le général répondit qu'il avait 1 ordre d'arrêter le cardinal. Le pape proclama avec une grande sérénité qu'il était seul responsable de tout ce qu'avait fait le cardinal, son secrétaire d'État. Radet alors lui demanda de promettre que désormais il ne porterait plus atteinte à l'autorité temporelle de l'Empereur à Rome, et le pape répondit que jusqu'à la dernière goutte de son sang il répéterait que toute autorité à Rome n'appartenait qu'au Saint-Siège. Radet lui déclara que dans ces conditions il avait ordre de l'emmener avec le cardinal Pacca. Quelqu'un agitait une cloche pour appeler l'attention du peuple; on l'arrêta et le son s'en confondit avec celui de TAngelus du matin.
Le pape et son secrétaire d'État furent aussitôt conduits à des voitures qui, sous l'escorte des gendarmes de Radet, quittèrent Rome au galop, parmi le silence de la ville à peine éveillée. On resta quelques heures à la Chartreuse de Florence, puis le chef d'état-major du grand-duché de Toscane, Mariotti, les accompagna jusqu'à Gênes; ils traversèrent tous ces pays sans incident, car « ils avaient pour escorte la volonté de l'Empereur et Roi ». Le cardinal Pacca fut séparé du pape et enfermé à la citadelle de Fenestrelle. Le prince Borghèse, gouverneur général des départements au delà des Alpes, reçut le Saint-Père à Turin, et embarrassé de cet illustre captif, craignant l'émotion des populations, il le fit aussitôt partir pour Grenoble par le Mont-Cenis *.
1. Arcb. nation., AF, IV, 1695 : rapport du générai Radet au ministre de la guerre. — AIT. Elr., Rome, 943, f"' 200-201, 204, 207 : dépêches de MioUis. — D'Haussonville, III, 111-122, 501-504.
C'est à ce moment seulement que Napoléon apprit renlèvement du pape. Il en fut surpris. Sa surprise ne fut pas simulée; il n'avait pas l'habitude de regretter ses ordres les plus violents, on se souvient de la condamnation du duc d'Enghien. il écrivit aussitôt à Fouché : « Je suis fiché qu'on ait arrêté le pape ; c'est une grande folie. Il fallait arrêter le cardinal Pacca et laisser le pape tranquille à Rome. Mais enfin il n'y a point de remède : ce qui est fait est fait... Je né m'oppose point, si sa démence finit, à ce qu'il soit renvoyé à Rome. » Quelques jours plus tard, il écrivait à Gambacérès : « C'est sans mes ordres et contre mon gré qu'on a fait sortir le pape de Rome; c'est encore sans mes ordres et contre mon gré qu'on le fait entrer en France; mais je ne suis instruit de cela que dix ou douze jours après que c'est exécuté *. » Et il ordonnait, si le pape était déjà en France, qu'on le fit rétrograder sur Savone ou San Remo. Ce fui enfin à Savone que Pie VII fut conduit et gardé.
Croit-on que, si l'Empereur avait fermement voulu alors Tarrestation du pape, il n'aurait pas donné des instructions plus précises sur la direction à suivre, les étapes à fournir, le but i atteindre? Le désarroi de cet enlèvemjsnt est une preuve nouvelle (|ue les généraux de l'Empereur ont au moins prévenu ses désirs; d'ailleurs, l'opération accomplie, sans doute l'Empereur en fut satisfait; la solution de la question de Rome en était singulièrement avancée.
Tout se passa dès lors le mieux du monde. Si le peuple romain eût eu quelque velléité d'agitation, la nouvelle de la victoire de Wagram lui aurait inspiré bientôt des sentiments de résignation. 11 n'y eut aucune tentative de désordre; la papauté était tombée sans fracas; c'était une grande habileté que d'y avoir préparé les esprits par une longue patience de plus d'un an; on lavait en quelque sorte fait « mourir de langueur » ; on s'aperçut à peine qu'elle n'était plus à Rome, puisque déjà elle n'y était plus rien ',
i. Corr., XIX, 15555. 15578.