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Il y fut accueilli par des cris d'enthousiasme : « Vive TEmpereur! Vive le roi! » Le refus des cardinaux de Taller saluer ne fit pas une grande sensation. Il y eut foule aux fêtes qui lui furent données. Beaucoup estimaient définitive la création du nouveau gouvernement et s'approchaient pour en jouir. On espérait que l'Empereur ferait de Rome une des capitales de l'Empire, qu'elle serait une résidence princière, qu'elle aurait une vie active de luxe et d'affaires. Murât entendit ces vœux et les exprima à l'Empereur : « Il faut nommer un gouverneur, comme à Turin, en Toscane, et le pape sera oublié sans retour; la moitié de Rome vivait du gouvernement pontifical; il faut un prince qui puisse dépenser beaucoup ; nommez-lui une cour et je consens à perdre la vie si Rome ne devient pas la ville la plus fidèle et la plus dévouée de voire Empire. Sire, tout Rome vous demande celte grâce par ma bouche. »
Murât paraît avoir^été sincèrement émerveillé de la réception qui lui fut faite. « Le général Miollis a donné une fête brillante où était réunie toute la noblesse de Rome et où se trouvaient plusieurs Russes : il est impossible de se faire une idée avec quel enthousiasme un toast porté à Votre Majesté électrisa toutes les têtes; cent cinquante femmes qui étaient à table ne pouvaient se lasser de crier : « Viva il nostro imperadore ! Viva ! » — Ortoli observe philosophiquement à ce propos : « Les dames, dont les passions ont toujours une si grande influence, s'accommodent mieux à nos manières et à nos institutions laïques. »
« Sire, dit encore Murât, que ne puîs-je vous rendre le tableau de toute la ville réunie pour ainsi dire dans une fête qui me fut donnée par la noblesse ! Pourquoi Votre Majesté n'a-t-elle pas été le témoin de tout l'enthousiasme qui s'est manifesté soudainemenl? Pourquoi n'avez-vous pas pu entendre les cris répétés : Viva rimperadore il grande! Viva il Regenadore nostro! J'en ai versé des larmes d'attendrissement. Sire, tout ce qu'on vous dira, tout ce que je pourrais dire moi-même n'approchera de la vérité; Voire Majesté seule en recueillera le témoignage lorsqu'elle viendra monter au Gapitole. Puisse cette époque à jamais mémorable arriver bientôt * ! »
1. Arch. nation., AF, IV, lliS. — Aff. Btr^ Borne, W3, r- 375-37ê, 379-3St.
L'Empereur Napoléon ne monta jamais au Gapilole. Qui pourrait affirmer qu'il ne se préparait point pour l'avenir ce suprême triomphe?
En attendant, il donnait les plus grands soins à la confirmation définitive et à l'organisation de sa dernière conquête. Le 28 octobre 1809, il fit venir M. d'Hauterive à Fontainebleau et lui commanda de faire au ministère un relevé de toutes les pièces relatives aux relations de la France avec Rome de la bataille de Marengo à la bulle d'excommunication, et de rédiger d'après cela un rapport dont le ministre se servirait pour dresser l'exposé des motifs et la formule du sénatus-consulte de la réunion de Rome. Dans une dictée tumultueuse qu'on eut de la peine à mettre au net, l'Empereur indiqua à M. d'Hauterive les grandes lignes de son travail : « Se guider toujours par la même vue, c'est-à-dire de rechercher et d'exposer tout ce qui paraîtra propre à constater que la cour de Rome a été ennemie de la France au moment où elle a pu prévoir que la France allait devenir une puissance prépondérante; que la politique romaine, variable dans sa marche, dans ses effets, a néanmoins toujours eu un principe fixe, celui de s'opposer à rétablissement d'une prépondérance en Europe et surtout en Italie : rappeler Texemple des Empereurs d'Allemagne. De même en Italie les Guelfes, les Gibelins, les Pisans, les Florentins, les Vénitiens ont été tour à tour l'objet de la haine ambitieuse de la cour de Rome; ce fut sa politique constante de chercher à les abattre quand elle redoutait leur pouvoir; ces puissances ont péri victimes de la perfidie et de l'ambition de la cour de Rome; elle n'a jamais aimé ni les Allemands ni les Français, ni les Italiens.
€ Que le pape avait des desseins secrets et d'une haute ambition quand il a manifesté la prétention de mettre de ses mains la couronne impériale sur la tète de l'Empereur, que le Conseil du Saint-Père ne perdit pas l'idée du parti qu'on en pourrait tirer par la suite.
« Que l'objet direcf et final de la politique romaine a été de conserver, de cimenter, de fortifier et d'augmenter la puissance temporelle du Saint-Siège, considération tout étrangère, tout opposée même à l'objet primitif d'une institution religieuse : de là des querelles, des déchirements, des compromissions, des schismes, par exemple le schisme d'Angleterre.
^ Aussi la coar de Rome a toujours eu un intérêt distinct de celui de la religion. La bataille de Marengo éveilla toutes ses anciennes alarmes et depuis cette époque le Saint-Siège n'a cessé de se conduire d'après les principes d'une politique jalouse et ennemie. De là cette nuée de pamphlets, ces sermons, ces libelles fanatiques, les Missionnaires, Les Paccaristes, les Pères de la Foi et cette légion de moines qui sous de nouveaux noms devaient faire renaître les Jésuites en Europe et les reproduire comme la tète de l'hydre sous mille différentes formes. Tout cela à cause de la puissance temporelle du Saint-Siège. Le pouvoir temporel compromettait l'efficacité du pouvoir spirituel en sacrifiant les intérêts de ce pouvoir à tous les motifs humains d'une ambition temporelle. »
La pensée de l'Empereur ne se bornait point d'ailleurs à ces récrimioalions sur le passé; elle indiquait à grands traits, inspirés de l'histoire, les solutions nécessaires. 11 cherchait pourquoi Ronae était devenue le centre de la chrétienté : c C'était parce qu'au temps de l'établissement de la religion Rome était la capitale de la plus grande puissance de la terre, que le centre de la religion avait éfé attaché au siège épiscopal de cette Église; si au temps de saint Pierre la puissance romaine avait passé de l'Italie dans les Gaules, les successeurs de cet apôtre se seraient établis dans la nouvelle capitale du monde pour y diriger les affaires de la religion. »
On voit où l'Empereur en veut venir.
« Si du temps de Constantin Tévêque de Rome se fût transporté à Conslantinople pour y diriger, à l'abri de la puissance impériale, le gouvernement de l'Église universelle, cette mesure eût préservé les papes des persécutions qu'ils ont eu depuis à subir de la part des exarques de Ravenne, et de la part même des empereurs de Gonstantinople ; et de plus, en assurant mieux les intérêts politiques et religieux, elle eût peut-être servi à prévenir la division de l'Empire en deux parties et le schisme d'Orient qui subsiste encore aujourd'hui. L'établissement religieux de la catholicité doit donc être placé là où l'exercice de son pouvoir peut se faire avec le plus d'ordre et d'efficacité. »
Tout cela n'est pas très consistant au point de vue de l'exacti-
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lude historique, mais éclaire le très logique développement de la pensée impériale dans l'esprit de Napoléon *.
M. d'Haulerive se mit aussitôt à l'ouvrage; il y employa pendant quinze jours tous les commis du ministère et huit traducteurs. M. André d'Arbelles fut chargé de faire Texposé de toutes les prétentions de la papauté depuis la querelle des investitures; cela constitua un petit volume de cent pages, dont TEmpereur autorisa l'impression, quoiqu'il n'en fût pas très satisfait, trouvant que les conclusions qu'il avait lui-même annoncées n'en ressortaient pas convenablement : car l'Empereur ne se piquait pas de rigueur scientifique, il indiquait d'abord sa thèse, il fallait ensuite la prouver. Il commanda à son ministre des cultes, le comte Bigot de Préameneu, de faire faire une Histoire des guerres que les Papes ont faites à la puissance qui avait de la prépondérance en Italie^ et spécialement à la France. 11 commanda à son ministre d'État du royaume d'Italie, le comte Aldini, un Mémoire historique tendant à prouver la question suivante : « Les Papes ont toujours été les ennemis de la puissance qui prédominait en Italie. Quand les Allemands triomphaient, ils appelaient les Français ; quand la victoire avait rendu les Français les maîtres, ils se liguaient avec les Allemands et les chassaient. »
Cependant on dressait au ministère le précis analytique des relations de la France avec Rome, la liste des excommunications lancées contre des souverains de 370 à 16^; on copiait et on recopiait de longs extraits des œuvres de M. Bossuet sur la défense des principes de l'Église gallicane. On n'imagine pas la place que tient alors Bossuet dans les registres du Ministère des Relations extérieures; il fut le plus remarquable appui de l'Empereur, comme jadis du Roi, contre le pape^.
Certes les résolutions de l'Empereur au sujet de Rome furent longuement étudiées et mûrement délibérées. L'Empereur en arrêta sans doute de bonne heure le principe, mais il en discuta avec lui-même et avec ses ministres la dernière formule pendant trois mois, dé novembre 1809 à février 1810.
1. AIT. Etr., Rome, 943, ^" 382-393 : dictée de TEmpereur à M. d'Hauterive, à Fontainebleau, 28 octobre 1809.
2. AIT, Etr., Rome, 943, ^• 332-333, 335, 354-372, 459-509, 510-521, 434-445, 525-548; — 944, les 100 dernières pages sont le rapport imprimé de M. André. — Corr., XIX, 15896; XX, 15971, 16053.
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H est important d'observer que ce fut le moment de la conclusion du mariage autrichien dont on attendait la naissance du roi de Rome, et ce titre n'était possible que par la suppression du pouvoir temporel de la papauté, était comme l'héritage des empereurs germaniques, une affirmation de la domination impériale sur Rome, un lien avec l'antiquité glorieuse des Augustes. Car, pardelà les siècles, par-delà Gharlemagne, la pensée de Napoléon remonta aux premiers temps de l'Église et aux empereurs romains.
Ce fut toute l'inspiration du sénatus-consulte du 17 février 1810. La langue en est d'une belle tenue; ce fut assurément, comme il y est dit d'abord, « un des plus grands événements de cette grande époque ».
L'Exposé des motifs, depuis si longtemps préparé, rappelait les difficultés qui s'étaient produites depuis 1805 entre la France cl le Saint-Siège, l'occupation d'Ancône pour assurer les communications avec Naples, les intrigues des ministres anglais à Rome, « Rome alors devenue un théâtre de diffamation, un atelier de libelles, un asile de brigandage », le gouvernement papal ruiné par le désordre « dont il était lui-même l'artisan; à défaut de soldats, il armait le fanatisme; il distribuait des scapulaires au lieu de fusils, des libelles au lieu de manifestes... Le temps était venu. Les aigles impériales reprirent possession de leur antique territoire; le domain^ de Charlemague rentra dans les mains d'un plus digne héritier. Rome appartint à l'Empereur.
« Que fera Napoléon de cet ancien patrimoine des Césars?... Il fera de Rome, naguère chef-lieu d'un petit État, une des capitales du grand Empire. »
Après avoir dit les inconvénients qui étaient toujours résultés pour la papaulé de la confusion du temporel et du spirituel, après avoir déclaré que, dégagée, selon l'esprit de l'Évangile, désintérêts de la terre, elle en serait plus respectée et plus glorieuse, l'exposé se terminait ainsi :
< L'Empereur prévient ainsi les vœux de cette cité fameuse où vivent tant de souvenirs divers, qui fut le siège de tant de gloire, le théâtre de tant de maux.... Elle remontera plus haut qu'elle n'a été depuis le dernier des Césars. Elle sera la sœur de la ville chérie de Napoléon. Il s'abstint, aux premiers jours de sa gloire,
d'y entrer en vainqueur; il se réserve d'y paraître en père; il veut y faire, (ine seconde fois, placer sur sa lète la couronne de Gharleraagne. Il veut que Théritier de cette couronne porte le titre de Roi de Rome, qu'un prince y tienne la cour impériale, y exerce un pouvoir prolecteur, y répande ses bienfaits, y renouvelle la splendeur des arts
« Tels seront, Messieurs, les résultats de l'acte qui vous est présenté, dont les sages dispositions assurent la force de l'Empire, l'indépendance des trônes, le respect des souverains, l'autorité de l'Église, la gloire de la religion. »
Le sénatus-consulte qui suit ces déclarations a l'importance et les développements d'une constitution ; en vérité, il est un complément aux constitutions de l'Empire ; il n'en était pas l'achèvement, puisque Napoléon devait aller célébrer à Rome un autre couronnement.
L'acte est divisé en trois titres. Le premier proclame que l'État do Rome est réuni à l'Empire français et en fait partie intégrante, qu'il formera deux départements, de Rome et de Trasimène, que la ville de Rome est la seconde ville de l'Empire, que le Prince Impérial porte le litre et reçoit les honneurs de Roi de Rome, qu'il y aura à Rome un prince du sang ou un grand dignitaire de l'Empire pour y tenir la cour de l'Empereur, qu'après avoir été couronné dans l'église Notre-Dame de Paris les Empereurs seront couronnés dans l'église de Saint-Pierre de Rome, avant la dixième année de leur règne.
D'après le titre II, de l'Indépendance du trône impérial de toute autorité sur la terre, « toute souveraineté étrangère est incompatible avec l'exercice de toute autorité spirituelle dans l'intérieur de l'Empire. — Lors de leur exaltation, les papes prêteront serment de ne jamais rien faire contre les quatre propositions de l'Église gallicane, arrêtées dans l'assemblée du clergé en 1682. — Les quatre propositions de l'Église gallicane sont déclarées communes à toutes les églises catholiques de l'Empire. » Cela est un retour aux constitutions de la primitive Église qui réservaient aux conciles des évoques toute autorité en matière de foi et faisaient de tous les évoques les vrais successeurs des apôtres.
Enfin le titre 111, de l'Existence temporelle des papes, réservait au Saint-Siège des palais dans les différentes parties de
l'Empire, nécessairement à Paris el à Rome, deux millions de revenu en biens ruraux, toutes les ressources nécessaires aux tlépenses du Sacré-Collège et de la Propagande*.
Dès ce moment, Napoléon s'occupait de faire de Paris la vraie capitale de son empire. Miollis recevait Tordre de faire emballer toutes les archives du Saint-Siège et de les envoyer en France sous bonne escorte; un convoi de 100 voitures par semaine fut organisé à cet effet, sous la direction de l'archiviste impérial Daunou. On fit apporter à Paris l'anneau du Pêcheur, les sceaux du Saint-Pontife, les ornements de la tiare et tout ce qui pouvait servir au pape dans les cérémonies. Miollis dut envoyer à Paris monsignor Gregori « et généralement tous ceux qui montreront des pouvoirs pour les affaires spirituelles qui ne doivent plus être gérées à Rome ». Tous les ministres étrangers auprès du Saint- Siège durent prendre leur résidence à Paris ^.
Napoléon espéra même que le pape consentirait à se transporter de lui-même à Paris ou à Reims, à « ne plus faire le César », à ne se consacrer plus qu'aux intérêts de la religion, à accepter le sénatus-consulte. Dans des notes destinées à des négociations làdessus il faisait la leçon au Saint-Père : « Je reconnais la puissance spirituelle de Votre Sainteté, mais je ne veux ni ne peux lui reconnaître aucune influence temporelle. La triple tiare est une monstrueuse production de l'orgueil et de l'ambition, entièrement contraire à l'humilité d'un vicaire de Jésus-Christ... Nous ne parlons pas à Votre Sainteté un langage douteux ou insidieux. La religion est une chose claire : Jésus-Christ et ses apôtres l'ont prêchée sur les toits, afin qu'elle fût connue de tous. Voulez-vous être pape, le vicaire de Jésus-Christ et le successeur de saint Pierre? Nous vous recevrons en triomphe et nous vous serrerons dans nos bras. Mais êtes-vous dominé par l'orgueil et le faste du monde, pensez-vous que notre trône doive vous servir de marchepied et que vous deviez mettre notre couronne sous la poussière de vos pieds? Nous ne vous considérerons que comme l'œuvre du démon, que comme gâté par l'orgueil et l'intérêt du monde, et comme l'ennemi de la religion, de notre trône et de nos peuples. Votre influence est puissante et votre empire est grand quand vous restez