Melzi, 1, o
La persistance indéfinie du provisoire ne disait rien de bon aux Italiens; ils s'efforçaient de comprendre pourquoi Bonaparte se refusait à organiser enfin la Cisalpine en État indépendant, et ils étaient partagés entre deux sortes d'inquiétudes : ou bien Bonaparte gardait la Cisalpine comûie un élément d'échange territorial lors de la signature de la paix générale, tout prêt sans doute à la rendre à l'Autriche s'il y avait intérêt, comme il lui avait jadis livré la Vénétie; ou bien il voulait annexer la Cisalpine à la France, et il attendait la signature de la paix générale pour le proclamer sans risques. De toute façon, durement traités par Tannée d'occupation, les Cisalpins devaient se résigner peu à peu à demeurer esclaves.
Étaient-ils prêts d'ailleurs à former une nation indépendante? Grave question, qu'il est nécessaire de discuter avant d'expliquer la politique à laquelle Bonaparte peu à peu se fixait à leur égard.
La République Cisalpine s'étendait des Alpes centrales au Pô, de Novare à Bologne ou du Tessin à l'Adige et à l'Adriatique. Elle était faite de provinces qui pendant longtemps avaient été séparées, les unes ayant appartenu à Venise, les autres au pape, les plus nombreuses avec Milan à l'Autriche; depuis des siècles, elles avaient eu des destinées séparées. Aussi étaient-elles demeurées très distinctes. Au lendemain de Marengo, en messidor an VlU, Bonaparte y avait envoyé un agent spécial, Charles Ruihière, avec mission d'étudier le pays et le caractère des habitants, et il en avait reçu une série de lettres intéressantes *. « Le Brescian, écrivait Ruihière, est ardent, inquiet; il aime les armes; il sera propre aux vertus républicaines lorsqu'un bon gouvernement lui aura fait oublier qu'il fut sujet des Vénitiens. — Le Bolonais est éclairé, ami de l'indépendance et peut-être de la domination parce qu'il sait la supériorité que lui donnent ses lumières sur les autres peuples de l'Italie; il n'est point étranger à la République; les mots libertady libertadj étaient gravés dans son cœur comme sur ses monhaies qu'il avait conservé le droit de battre en son nom. —