‹ Napoléon en ItalieChapitre 39 sur 423 · Areh. nation., AP, IV · texte numérisé non relu

Areh. nation., AP, IV

Le Milanais est paisible; il aime le plaisir; il est sans énergie pour le bien comme pour le mal; il cherche le repos; il fuit l'embarras des affaires; il craint l'agitation d'une République, il ne dissimule pas qu'il a besoin d'être gouverné. Dans toute la région de Milan la masse du peuple préfère les Français aux Autrichiens parce que les premiers sont généreux et dépensent davantage, parce que le Français a plus de rapports avec le Milanais par ses manières el son langage que n'en ont les Autrichiens. Le soldat français plail à tous les peuples par son extrême facilité à se faire comprendre ; le soldat allemand trouve plus expéditif de le faire avec le bâton. — Mais Pavie regrette l'Autriche; elle était alors le siège des administrations militaires, des magasins du quartier général, et elle est jalouse de Milan. Elle n'oublie pas qu'elle fut pillée deux fois par les Français; le fanatisme religieux entretient cette haine; on ne se contient que par le souvenir du mauvais succès de la révolte de 1796. Les prêtres sont obstinés, intolérants, implacables; ils n'ont cessé, pendant le séjour des Autrichiens, de prêcher contre les Français et les patriotes italiens; ils poussaient alors les populations des campagnes à donner la chasse aux Français et aux Jacobins pour les assassiner. S'ils ne le font plus aujourd'hui, on assure qu'ils n'en agissent pas moins par les moyens secrets dont ils disposent. »

Mais Ruihière est un étranger à l'Italie, qui dans un voyage de quelques jours n'a pas pu pénétrer très profondément dans la conscience des populations; aussi bien les différences qu'il note sont-elles pour la plupart superficielles ; on en pourrait sans doute observer d'analogues entre les diverses populations de la France. Meizi, écrivant dans le même temps à Talleyrand, faisait dans le même sens des observations plus compétentes et singulièrement instructives. Lui aussi, il relevait les différences entre les peuples de l'Italie du Nord : « Leurs humeurs, leurs intérêts, leurs opinions, leurs habitudes ne sont pas les mêmes; Vénitiens, Modénais, Bolonais, Milanais, n'ont pas les mêmes vœux, ne veulent pas les mêmes choses; ils ont conservé toutes leurs anciennes jalousies, ce sont des provinces séparées et qui ne consentent pas à être unies : on n'en pourra pas composer un corps compact et fort, si un gouvernement solide, si une main énergique ne les y force pas ». Portant plus loin l'effort de cette clairvoyante analyse, Melzi

LA RÉPUBLIQUE CISALPINE b«

disait encore dans la même lettre : « La France a trouvé son salut dans ce Tivace et vaillant patriotisme qui a soulevé tous les cœurs à la seule menace de Tintervention étrangère ; la Cisalpine n a pas pour le moment de tels sentiments, elle est incapable de constituer une nation prospère et vraiment heureuse. Car il y a une grande différence entre la France et la Cisalpine : en France, la Révolution a été accomplie par la volonté de toute la nation; Ta^lomération de toutes les provinces y a été sentie comme un besoin, comme une nécessité inéluctable. Chez nous, au contraire, la Révolution ne fut pas spontanée, mais importée du dehors ; la grande majorité de la nation ne s'y est point mêlée. » Et il en concluait que la Cisalpine n'avait jamais connu l'unité morale qui est la condition de l'unité nationale \ C'est pourquoi, sans doute, dans sa lettre précédente à Palafox, il ne voyait la solution de la question italienne que dans la formation d'un puissant royaume de rilalie du Nord, où s'achèverait avec le temps la fusion des cœurs.

En vérité, il semble bien que les Cisalpins n'avaient alors qu'un sentiment commun : la haine de l'étranger; les uns de l'Autriche, les autres de la France, ou les uns et les autres de l'Autriche et de la France successivement selon le sort des combats. C'était toujours le « fuori i barbari » que la malheureuse Italie cria vainement pendant des siècles. C'était d'ailleurs le premier élément néces-^ saire à la formation du sentiment national. En dehors de ces différences réelles, et de ces jalousies toujours vivaces et stériles, il faut noter aussi les différences entre les classes sociales : les prêtres mal disposés à se rallier à la France révolutionnaire et puissants sur l'esprit des populations; les nobles qui préféraient généralement la domination autrichienne parce qu'elle oe menaçait point leurs privilèges traditionnels ; les « Jacobins > ou les patriotes, qui, à l'avant-garde du parti national, concevaient déjà l'idée de l'unité de toute l'Italie en une république démocratique, précurseurs des compagnons de Garibaldi et des soldais de Victor-Emmanuel II. Enfin il faut généraliser, et considérer que si les différences étaient grandes entre les ardentes populations de la Cisalpine, elles l'étaient bien plus entre les divers

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