‹ Napoléon en ItalieChapitre 384 sur 423 · F. Masson, IV · texte numérisé non relu

F. Masson, IV

était allaché à Mural avec le liire de grand-écuyer, montra sur sa croix les mots « Honneur et Pairie » et dit au roi : « Si je renonçais à Tune, je perdrais Tautre. » El il déclarait qu'il allait partir; une conciliation intervint, où la reine surtout s'employa : on (]ispensa Exelmans de Tobéissance au décret. Mais tous les autres Français furent unanimes à prolester, à refuser d'obéir : ce fut une rumeur considérable. Une scène eut lieu entre Durant et Gallo : celui-ci reprocha au ministre de France d'avoir dit « que le roi venait de dévoiler sa politique ». Durant démentit ce propos, qui pourtant eût pu être exact*.

La riposte ne se fit pas attendre. Maret, devenu ministre des relations extérieures le 17 avril 18H, adressa à rEmperuur un rapport et un projet de décret : « Votre Majesté, disait-il, a (ixé par le sénatus-consulte du 30 mars 1806 le sort des peuples de Naples et de Sicile lombes en son pouvoir par droit de conquête et faisant partie du grand Empire. Elle a institué dans son royaume six grands fiefs de l'Empire. Elle l'a appelé à concourir au\ récompenses destinées aux services militaires rendus à la pairie et au trône, et, par le même acte, Elle a déclaré que le roi de Naples serait à perpétuité grand dignitaire de l'Empire... D'après cela de nombreux Français se sont établis à Naples pour y servir^ croyant ainsi rester dans l'Empire. » C'est pourquoi le décret suivajit était proposé à la signature de l'Empereur : « Tous les Français domiciliés dans le royaume de Naples, après avoir été autorisés à y transporter leur domicile, y jouissent du droit* de cité, n

Cela devint sous la dictée de l'empereur autrement net et tran* chant; ce fut le décret du 6 juillet :

Vu notre décret du 30 mars 1806 portant que le royauri^e Jes Deux- Siciles fait partie du grand Empire;

Considérant que le prince qui le gouverne esl Français et graïuî dignitaire de l'Empire, et qu'il n'a été placé et maintenu sur le Irtine que par les elTorls de nos peuples ;

Nous avons décrété et décrétons ce qui suit :

Tous les citoyens français sont citoyens du royaume des neiix-Sicile?.

Le Décret du roi en date du 14 juin dernier ne leur esl point applicable*.

1. Arch. naUon., AF, IV, 1685. — AfT. Etr., Naphis, \'M\, r* 251, M'ûU ^«^^^

2. Arch. nation., AF, IV, 565, dossier 4i42. — AfT. Etr., Naples, 137, f^'l, IG,

Les deux conceptions du Roi et de TEmpereur s'expriment dès lors en une remarquable opposition : le roi considère les Français comme des étrangers, son royaume comme indépendant. Pour l'Empereur, les Français ne sont pas étrangers à Naples, le royaume est dans TEmpire. Cela môme jette un nouveau jour sur ridée que Napoléon se faisait de son autorité impériale.

Comme s'il était content de cette occasion de ramener Mural dans le devoir. Napoléon pousse contre lui son action avec énergie. L'armée de Naples, qui avait jadis fait la conquête du royaume, fut dissoute, et transformée en un « corps d'observation de ritalie méridionale », enlevée ainsi au commandement de Murât et confiée à celui du général Grenier, avec ordre à celui-ci de ne plus correspondre qu'avec le ministre de la guerre à Paris. Ce corps devait continuer d'être nourri, payé, entretenu et habillé par le trésor napolitain; comme là-dessus le gouvernement napolitain fit quelques difficultés, l'Empereur précisa sa volonté : « Le duc de Bassano fera connaître à mon ministre à Naples, en termes positifs, qu'il faut que la solde de mes troupes soit ponctuellement payée; à défaut de quoi, je mettrai en séquestre une ou plusieurs provinces, jusqu'à concurrence. »

Clarke reçut les ordres suivants : « Vous enverrez au général Grenier un duplicata des ordres que j'ai donnés pour la dissolution de l'armée de Naples et la formation d'un corps d'observation sous ses ordres, eCma volonté pour que, quelle que soit l'opposition du roi de Naples, il ait à donner des ordres à tous les Français et à réunir mes troupes entre Naples, Capoue et Gaëte; que le roi de Naples paraît se livrer aux suggestions des ennemis de la France; que je lui ai déjà fait témoigner combien sa conduite était folle. Vous prescrirez au général Grenier de prendre des mesures pour, sans faire semblant de rien, faire mettre garnison à Gaëte et s'en assurer la possession, qu'il doit faire connaître aux Français et à tout ce qui fait partie de la garde qu'ils sont toujours Français; que je les considère comme tels; que par un décret du grand Empire les Français sont citoyens de Naples; qu'il se concerte avec mon ministre pour faire sortir le roi de la fausse position où il est; que s'il continuait à s'éloigner de ce que lui prescrivent la reconnaissance et ses devoirs, il y serait sévèrement rappelé; que le général Grenier doit parler ferme; qu'il

n*esl plus sous les ordres du roi de Naples; qu'il doit soutenir mon ministre comme commandant un corps de troupes et non comme un subordonné*. »

Maret, de son côté, envoya au baron Durant ces instructions : « Aucun Français ne peut renoncer au titre de Français sans se déshonorer, et s'il en est un que le gouvernement prive de son emploi par la seule raison qu'il est Français, vous ne devez point hésiter à déclarer que dans ce cas vous avez ordre de vous retirer sans prendre congé... Je dois vous le dire, Monsieur, et vous ne devez pas le dissimuler , il ne resterait plus alors qu'une chose à faire à Sa Majesté, ce serait de déclarer par un sénalus-consulle les obligations du roi des Deux-Siciles envers l'Empire et de déterminer les cas oii il peut encourir la perle de sa couronne. Sa Majesté veut éviter cet éclat; mais il n'en est pas moins important que le gouvernement napolitain évite dans sa marche tout ce qui pourrait inspirer à l'Empereur de nouveaux mécontentements... Il est très probable que les dispositions de Sa Majesté seront reçues à Naples avec soumission; mais, s'il y avait quelques rumeurs et quelques murmures de résislance, vous pourriez laisser répandre le bruit que 20 000 hommes marchent d'Italie sur Naples ^ »

L'Empereur se retrouvait presque, à l'égard de Naples, dans la même situation qu'en 1806 contre la reine Marie-Caroline; sans doute il agila la pensée d'un même traitement.

Mural proféra des gémissements touchants : « Eh quoi! Sire, parviendra-ton toujours à vous alarmer sur mes sentiments? Ne pourrai-je jamais agir qu'en tremblant, lors même que toutes mes pensées, que tous mes efforts n'auront qu'un seul but, celui de ne pas contrarier vos vastes projets, celui de les seconder au contraire entièrement? Ah! Que peut me reprocher Votre Majesté? Qu'elle examine ma conduite depuis douze ans, qu'elle l'examine depuis que je suis à Naples; je délie à tous mes ennemis de citer un seul fait qui soit contraire à votre système. Et cependant, sur des bruits calomnieux, Votre Majesté déshonore son beau-frère, son lieutenant, lui Ole le commandement de ses troupes, le montre à la France comme anti-français, et vient par son décret du 6 (juillet)

i. Corr-. XXII, 17849, 17894. — AIT. Etr., Naples, 137, f"* 17-18, 130. 2. AIT. Elr., Naples, 137, r 20.

de donner sur lui un avantage à quelques Français qui ne l'avaient jamais désiré et à d'autres qui en sont indignes.

« Ah! Sire, si Votre Majesté ne veut que se défaire de moi, qu'elle ne cherche pas des prétextes; plus d'une fois je le lui ai écrit et plus souvent encore je le lui ai dit, elle n'en a pas besoin ; un seul mol suffit, et le roi de Naples cessera d'être un obstacle. Sire, la fièvre me prit immédiatement après avoir répondu au prince de Neuchâiel, et je profite du premier moment de relâche qu'elle me donne pour vous écrire ma peine, pour vous dire que vous m'avez tué, pour vous dire que vous avez perdu votre meilleur ami et que jamais je n'aurais pu m'atlendre à un traitement aussi barbare. A peine le décret fut-il arrivé ici que des copies furent répandues avec profusion; elles tomberont sans doute entre les mains du corps diplomatique; j'ignore si cela peut convenir à Votre Majesté; mais aujourd'hui le roi de Naples est la fable des Français employés et fournisseurs; il le sera bientôt de la nation. Ainsi voilà mon rôle joué; mais jusqu'au dernier soupir je serai ce que j'ai toujours été, votre plus fidèle ami. Je ne puis écrire davantage, tant je suis oppressé. »

Murât, en effet, était à la fièvre. Il fut malade près d'un mois et il lui fut impossible de recevoir Durant; il ne put voir que son ministre favori Zurlo, avec lequel sans doute il se préoccupa de la conduite à tenir. L'Empereur, qui le connaissait bien, ne fut pas touché de ces plaintes et de cette fièvre; l'émotion manifestée par Murât était plutôt la preuve qu'il attachait une grande importance à son décret du l/ijuin, et l'Empereur tint fermement à l'exécution de ses mesures de précaution : cela devint comme une épuration de l'entourage du roi de Naples.

Tout en prolestant de sa fidélité à l'égard de l'Empereur, Murât conservait ses prétentions. « Le roi, disait Durant, s'attachant trop littéralement au texte du traité de Rayonne et cédant peut-être à la séduction de sa propre gloire non moins. qu'aux instigations des vanités napolitaines, n'a jamais voulu s'avouer formellement à lui-même cette suzeraineté du grand Empire, et c'est la cause principale des aberrations qui lui sont reprochées et qui ont si cruellement compromis tout le bonheur de son règne. » Là en effet était le point du débat.

Quand sa fièvre fut tombée, Murât, incapable désormais d'obte-

nir des Français à son service une demande de naturalisai ion, entreprit de les renvoyer les uns après les autres pour lu* conserver plus que des fonctionnaires napolitains. D'abord il renvoya son ministre de la guerre Daure et son grand-maréchal du palais le général Lanusse; il mit ostensiblement loute sa conliaiict? t^n Zurlo, Maghella, et Campo-Chiaro récemment arrivé di' l'aris, d'où TEmpereur Pavait fait prier de partir dans les vingt- quatre heures. Durant fut reçu en audience par le roi et lui dit la inkessilé où il serait de demander ses passeports si des mesures de disgrâce étaient prises contre les Français. Le roi lui rL'|)ondit avec fermeté; il refusa de convenir que la ligne de ses devoirs fût tracée par lacté même de 1806 qui avait constitué sa cotironiiL'. II vent toujours, écrit Durant, traiter de puissance à puissance : « Ceux qui rêvent un certain système italique le poussent aisément à des mesures peu calculées. » La reine seule s'effrayuii. i\vs affectée par tous ces événements *.

Cependant des armements secrets étaient poussés à Gacte avec une grande activité : Murât eut-il donc l'idée d'une rupture éclatante avec riîmpereur? Le général Grenier se tenait au courant, prêt à une répression vigoureuse, au premier signal de Paris, A ce moment arrivèrent à Naples deux nouveaux ministres «l'Autriche et de Russie, le comte de Mier et le prince Doli^oroukL On savait la gravité du conflit entre la France et la Russie : Na[)[es allait-elle être encore entraînée, sous Murât comme sous les Piourbons, dans une coalition contre l'Empereur? Les circonstauees de 1805 et de 18H ont quelque ressemblance.

La main de l'Empereur s'appesantit lourdement. Des diamants de la couronne d'Espagne, des objets de grand prix, avaient été enlevés à Madrid en 1808 pour une valeur de 15 à 18 niilliniis; on apprit que l'un de ces diamants, la perle pérégrine, avait été vue à Naples chez le bijoutier de la cour. Durant fut char^i'- île ^e renseigner là-dessus, dans le plus grand secret. A quelque h'rups de là, le premier chambellan du roi, le sieur Jacques-Ron A- Ma rie- Aymé, fut arrêté sur ordre de l'Empereur et rappelé eu IVame, Murât fut très peiné : « Sire, écrivit-il à Napoléon, je me verrai forcé, je le crains bien, de dévoiler à Votre Majesté liiin (ies

i. A(T. Elp., Naples, 137, f" 52, 78, 188, 202.

iniquités qui feront gémir volrc grande àme et qui me rendent le plus malheureux des hommes *. »

Le colonel des gardes de Murât, Lavauguyon, auquel aussi la reine Caroline s'inléressail |)articulièremenl, revenant de Paris, reçut, à deux lieues de Naples, Tordre de ne pas aller phis loin et de se rendre aussitôt en Kspagne pour y prendre le commandement de la division napolitaine. H refusa, donna sa démission et écrivit au roi : « Je ne puis donner à Votre Majesté qu'une dernière preuve de mon attachement à sa personne, c'est en lui disani la vérité tout entière, la vérité quelque dure qu'elle puisse lui paraître. Sire, depuis quatre mois. Votre Majesté court à sa perte; ses ennemis profitent de toutes ses fautes et lui portent sans ménagement les coups les plus funestes. Ce n'est plus un vain trône. Sire, qu'il faut conserver ei qu'un mot de TEmpereur détruira ou maintiendra. C'est voire gloire, votre considération personnelle qui est attaquée, c'est votre attachement à TRuipereur et à ia France qu'il faut défendre. Parlez, parlez ce soir plutôt que demain; tombez comme la bombe au milieu de vos ennemis. Dites à riîmpereur que c'est sous son aile que vous avez acquis toute votre force, et que vous ne voulez désormais vous éloigner de sa personne que pour aller détruire les siens. Soyez impassible au milieu de toutes les intrigues et elles ne vous effleureront pas. Enveloppez-vous de votre gloire et vous serez invulnérable. Ne veuillez rien, ne demandez rien el vous serez tout-puissant. » Le roi ne partit pas, mais la reine quilla aussitôt Naples pour Paris*.

Le maréchal Pérignon fut renvoyé d'urgence à Naples pour y reprendre ses fonctions de gouverneur. Il emporta ces instructions : < Comme gouverneur de Naples, vous êtes absolument sous les ordres du roi, et vous ne pouvez en donner aucun au général Grenier que Sa Majesté a mis absolument hors de la dépendance des Deux-Siciles... Sa Majesté a vu avec peine les démarches auxquelles s'était récemment livré le roi et elle a cru y reconnaîire rinduence immédiate des ennemis de la France soupçonnes euxmêmes, non sans motifs, d'ôtrc dirigés par la cour de Palerme et par les Anglais. En rendant justice à la bravoure du roi sur le

1. Arch. nation., AF. IV, 1714» : lettre de Murât, du 3 sept. 1811. — AIT. Etr.. Naples, 137, f**' 92-93. — Nesselrode. Lettres et papiers, III, 393.

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