AfT. Elr., Naples, 137, T
A laudience royale du 1^' janvier 1812, le baron Durant et le prince Dolgorouki se trouvèrent en même temps à la porte de la salle du Trône. A Touverlure de la cérémonie, Dolgorouki poussa l'huissier et la porte et se pressa d'enlrer pour être le premier devant le roi. Durant chercha à le rejoindre et à le devancer, lut écarté brusquement avec le bras. Ils se poussèrent tous deux. Dolgorouki parvint à garder la droile près du seuil de la porte, et comme son collègue voulait encore le retenir, il le repoussa de nouveau en faisant le geste de porter la main à son épée. Ils arrivèrent en cet équipage devant le roi.
Murât fort surpris leur dit tout de suite qu'il ne voulait attribuer une pareille précipitation qu'au désir qu'avait eu chacun d'eux d'être le premier à présenter ses félicitations. D'ailleurs il adressa d'abord la parole à Durant. Mieux renseigné ensuite sur ce qui s'était passé, il informa aussitôt le ministre de Russie qu'il demandait son rappel et qu'en attendant son remplacement il ne correspondrait plus qu'avec le secrétaire de la légation. Il fit connaître à cette occasion qu'à l'avenir le ministre de France serait regardé dans sa cour comme ministre de famille et jouirait de toutes les prérogatives que devait lui assurer cette déclaration.
Dolgorouki rejeta les torts sur Durant, nia avoir eu la moindre intention désobligeante en portant la main à son épée, affirma qu'il s'était fondé sur l'article 28 du traité de ïilsitt qui dit qu'il doit y avoir réciprocité exacte entre les ambassadeurs de France et de Russie.
Cette affaire eut des suites immédiates. Le baron Durant envoya ses témoins à Dolgorouki; celui-ci se déclara prêt à lui rendre raison quand il serait déchargé du caractère diplomatique. Durant s'étonna de cette réponse et le fit voir en des termes qui nécessitèrent une rencontre. Elle eut lieu à Pouzzolcs sur les ruines du temple de Jupiter; les deux adversaires furent légèrement blessés à la cuisse. Le général Exelmans provoqua de même le comte Benckendorf : ils réussirent à se battre, malgré la police napolilaine, et à se faire des blessures sans gravité. Le scandale se prolongea à Naples pendant quelques jours.
640 LE ROI DE ROME (l809-i8l2)
Durant exprima l'avis qu'il fallait faire reconnaître officiellement par la cour de Naples la prééminence du ministre de la France comme conséquence de la suzeraineté de la France à Naples.
Le gouvernement impérial approuva nettement toute la conduite du baron Durant. « C'est, écrivait Maret, à la cour de Naples à connaiire ses obligations et à les remplir. » La réciprocité indiquée au traité de Tilsitt, ajoulait-il, ne s'entend que des ambassadeurs accrédités par la France et la Russie Tune auprès de l'autre. Il faut tenir compte aussi de la situation spéciale des ministres de famille; la légation de Naples est comme une légation de l'Empire français. Le gouvernement napolitain, qui a fait son devoir en celte occasion, a eu tort pourtant de ne pas prévenir la chose; il doit maintenant fixer exactement le point de droit; il ne doit d'ailleurs fonder la prééminence du ministre de France que sur sa situation de ministre de famille; il ne faut pas s'expliquer avec la Russie « sur les nœuds de suzeraineté et sur les rapports politiques... Les liens du sang suffisent. »
Cette réserve est intéressante. L'Empereur ne voulait pas que la Russie connût ses prétentions à la suzeraineté sur Naples ; les traités signés avec elle ne comportaient aucune indication de cette nature, proclamaient implicitement l'indépendance du royaume de Naples : c'était la plus grande force de Murât.
L'affaire du 1" janvrer 1812 n'eut pas d'autre conséquence; Murât ne fit pas la déclaration qu'on lui demandait de Paris. <c Des personnes bien informées, disait Durant, m'assurent qu'il a beaucoup de peine à réduire les idées qu'il s'était faites de sa domination et à reconnaître la suzeraineté du Grand Empire. La chose et le mot, le fond et la forme lui sont également sensibles. C'est une sorte de lutte intérieure entre la vanité et la politique, entre l'ambition et la reconnaissance. » Pendant deux mois, il n'y eut pas de réception diplomatique à la cour, ce qui dispensa le roi de toute manifestation au sujet de la préséance; il eût cru sans doute y perdre encore une part de son indépendance*. D'autres événements déplacèrent bientôt l'intérêt.
Le baron Durant nota, dans une dépêche du 11 février 1812,
1. AfT. Etr., Naples, 136, f 52; — 138, T' 16-17, 34, 41, 51, 165.
MURAT A NAPLES - 64i
les relations d'amitié qui s'établissaient entre le ministre d'Italie, Tassoni, et le ministre de la police napolitaine, Maghella. Tassoni avait eu longtemps à se plaindre de la conduite de la cour de Naplesà son égard; ce changement d'attitude frappa assez Durant pour qu'il crût devoir en faire part à son gouvernement. Il eut c la présumance intérieure que Tassoni se laissait aller à fimpulsion exclusive d'une sorte de patriotisme italien ». Il signala aussi les prévenances du ministre russe Dolgorouki pour Tassoni comme pour Maghella, et il se persuada, sans pouvoir en donner des preuves certaines, qu'il se formait du nord au sud de ritalie une sorte de conspiration italienne : on disait que Maghtlla, Génois d'origine, rêvait la proclamation d'une Italie indépendante avec Naplespour point d'appui et Murât pour général. On ne se trompait pas tant.
Le 2 mars, Maret annonça à Durant que M. Maghella n'était plus autorisé à rester au service de Naples, qu'il avait l'ordre de rentrer en France et de partir dans les quarante-huit heures : « Sa Majesté le regarde comme vendu aux Anglais, comme le chef des intrigants qui cherchent à agiter les prétendus patriotes italiens ». Â quoi Durant répondit : « Ceux qui ont représenté M. Maghella comme un des promoteurs de cette sorte de patriotisme italien qui n'est au fond qu'un essai de réaction contre la France et de résistance aux vastes combinaisons dont l'Empereur est occupé, ont bien connu, je crois, sa pensée secrète et ce qui faisait la base de sa conduite. Je ne voudrais cependant pas assurer que ce sentiment l'ait porté à entrer jamais dans quelques dispositions favorables au commerce de l'Angleterre ou à ses intrigues. » Quoi qu'il en soit, Maghella partit aussitôt pour Paris, comblé de biens et de faveurs par le roi. Murât n*osa adresser que quelques plaintes à Maret, mais sa colère coji terme s'exprima en des attaques de nerfs et une nouvelle fièvre *|tii le tint enfermé quelques jours *.
Il en fut guéri par d'autres nouvelles. La rupture entre la France et la Russie était consommée; Napoléon achevait de concentrer, ses armées. Il réclama du roi de Naples un contingent de 10000 hommes; il y voyait évidemment le double avantage du
1. Aff. Etr., Naples, 138, f^ 133. 166, 244, 246. — F. Masson, VI, 20/. Driault. — Italie. 41
642 LE ROI DE ROME (i809-18(2)
grossir d'autant la Grande Armée et de réduire Murât à l'impuissance. Mural, en effet, se récria qu'il ne pouvait fournir un si énorme contingent, que sans doute il avait annoncé qu'il avait une armée de &5 000 hommes, mais que ce chiflre n'était pas exact, qu'il avait ainsi exagéré pour effrayer les Anglais et les contenir en Sicile, qu'il serait très dangereux de désarmer Naples dans de telles proportions.
c Sire, je suis incapable de vouloir vous tromper; mettez encore une fois mon zèle à l'épreuve; n'exigez pas d'autre contingent que moi et 2 ou 3 000 hommes d'élite que je pourrai amener: nous nous multiplierons tant. Sire, que nous vaudrons le contingent que vous demandez.
« Sire, ne me mettez pas au désespoir, cette idée n'est pas dans votre cœur. Vous ne pouvez vouloir de moi que des choses possibles. Rappelez-vous que vous m'avez aimé et rendez-moi votre ancienne confiance. Vous me rendrez le bonheur que j'ai perdu depuis longtemps si vous m'accordez ce que je demande ci-après, de ne plus payer le corps d'observation et de ne pas exiger mon contingent.
< Alors je m'engage à le fournir dans quatre mois et à porter la force disponible de l'armée à 50 000 hommes. Encore une fois. Sire, ne persistez pas à demander ce que je ne puis pas fournir, à vouloir des sacrifices au-dessus de mes forces, et croyez que vous n'aurez jamais à vous repentir de la dernière faveur que ma vie passée me donne le droit d'implorer. N'écoutez que votre cœur, Sire, et je suis et je serai heureux toute ma vie, surtout si vous permettez à votre vieux serviteur, à votre plus fidèle et plus dévoué ami, d'aller visiter son ancien général*. »
En vérité Murât employait à refuser son armée au service de la France des termes bien passionnés ; ils autorisaient tous soupçons sur ses desseins réels; il serait peut-être excessif, ou du moins prématuré, de parler déjà d'un dessein de trahison.
Mais il reçut alors de Paris une lettre très pressante de sa femme, où elle le conjurait de venir au plus tôt voir l'Empereur. Il annonça en effet son départ; puis, après réflexions, il annonça qu'il restait, qu'il craignait un débarquement des Anglais en