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CHAPITRE XXII

I. — Marmont en Dalmatie. — Réunion de Raguse à TEmpire. — Le gouvernement général des Provinces Itlyriennes. — Organisation militaire. — Régiments croates.

IL — Relations avec les [Mchas turcs. — Notes de Pellenc sur Tlllyrie. — Dispositions prises par Napoléon contre les Russes. — Kara-Georges et le capitaine Rado Wucsenics. — Sur le chemin de Byzance.

111. — Reprise des négociations avec la Porte. — Latour-Maubourg. — Nouvel essai d'alliance franco-turque. — Le traité de Bucharest. — L'ambassade Andréossy ù Gonstantinople. — Les premières nouvelles de Russie.

Il faut chercher évidemment en Orient les causes de l'expédition de Russie, car la politique de Napoléon ne se heurtait qu'en Orient à la politique russe. De bonne heure, dès Campo-Formio, il avait regardé vers TOrient par-dessus Tltalie. Toujours Tllalie fut pour lui la voie de l'Orient, et les annexes territoriales qu'il posséda dans les pays de l'Adriatique, prolongement de l'Italie, furent aussi comme les premières étapes de la route de Gonstantinople. Aussi bien y étaient-elles destinées par leurs traditions historiques : Tlstrie, la Dalmatie, les iles Ioniennes avaient été longtemps des colonies de Venise et ses principaux comptoirs dans la direction du Levant. L'IIlyrie avait été une province de l'Empire romain, son boulevard au pied des Alpes, son trait d'union avec les pays du Danube. On savait bien cela du lempsde Napoléon ; Pouqueville le rappelait à Talleyrand en 1807 : « Vaincus

par les Romains, Monténégrins ou peuples Labiens firent partie d*une association fédérative, formée des villes et des villages libres de la Dalroatie. Ils furent, ainsi que cette province, réunis à TEmpire romain sous le règne d'Auguste * ». C'est pourquoi l'Empereur en sa pensée ne les sépara pas d'abord de l'Italie.

L'Istrie et la Dalmatie, après le traité de Presbourg, firent partie du royaume d'Italie jusqu'en 1809; elles furent alors sous l'autorité d'Eugène, et Marmont y fit l'apprentissage du gouvernement. Il s'entendit assez mal avec Eugène; ses Mémoires, qui ont été écrits beaucoup plus tard, en portent la trace, et le baron Du Casse, éditeur des Mémoires d'Eugène, s'est cru obligé de le défendre contre le jugement de Marmont : il reproche en particulier à celui-ci une vilaine affaire de malversations, à l'occasion des mines d'idria; mais elle n'importe pas essentiellement à l'histoire de la politique napoléonienne. Eugène et Napoléon reprochèrent plus sérieusement à Marmont ses relations très amicales avec les Franciscains de la Dalmatie. Ils avaient l'habitude de se choisir un protecteur parmi les nobles de Venise. Us offrirent ce titre à Marmont, et comme ils avaient dans le pays une grande influence capable de servir aux intérêts du gouvernement français, il accepta avec empressement, il donna à chacun de leurs couvents un portrait de l'Empereur; le nom de Marmont fut prononcé chaque jour dans leurs prières, et ils lui délivrèrent une pancarte qui lui <lonnait le droit de mourir dans les habits de l'ordre de Saint- François.

Cette conduite n'était pas d'accord avec celle que Napoléon pratiquait partout à l'égard des moines; Marmont reçut un blâme, et une déclaration officielle du journal Royal Dalmate informa le public qu'il était faux que le général Marmonl eût reçu le titre de protecteur des Franciscains, que le nom et la fonction de protecteur de la religion n'appartenaient qu'à l'Empereur. Marmont se défendit dans une longue lettre de toute mauvaise intention et l'affaire n'eut pas d'autre suite '.

Il eut aussi quelques difficultés avec Dandolo. Il n'en pouvait

1. Cr. Gavrilovitch, Actes et fragments pour servir à Vhistoire de la première révolution serbe, p. 165.

2. Du Casse, Mémoires du prince Eugène, ch. xxi. — Arch. nation., AF, IV, ni3. — Mémoires du duc de Raguse, 111, 122*155, 185-189.

pas être autrement. Les attributions du provéditeur furent d'abord mal fixées; Dandolo en profilait pour les interpréter en sa faveur; il s'opposa tant qu'il put à l'élection d'un résident dalmate à Milan, prétendant qu'il n'y eût nul intermédiaire entre lui et l'Empereur ou le vice-roi. « Il s'est fait dès l'origine, écrivait Eugène, une très fausse idée de sa place ; il s'est cru au moins prince de la Dalmatie, et il n'a jamais été possible de le ramener à des idées plus raisonnables. » L'Empereur en vain déclara que le provéditeur devait être traité comme le préfet de Bologne, c'est-à-dire comme un préfet de première classe du royaume d'Italie ; il fut impossible d'enseigner à Dandolo cette modestie ; il ne cessa pas d'avoir des démêlés avec les généraux ; il finit par demander sa retraite. Ses fonctions disparurent dans le remaniement politique de 1809 *.

Auparavant l'Empereur fixa les destinées de Raguse. Il l'avait fait occuper en compensation des bouches de Gattaro retenues par les Russes. Il connut dès lors l'importance de cette position. Elle avait été dans le passé comme une petite Venise; elle avait encore au commencement du xix' siècle une flotte de 275 bâtiments qui tous faisaient la grande navigation et allaient dans tous les ports de l'Europe, quelquefois aux Antilles et dans Tlnde. Elle avait toujours conservé une réelle indépendance, sous un vague protectorat des sultans de Constanlinople, qui était surtout une précieuse licence pour le commerce du Levant. Aussi Napoléon voulait-il s'en emparer pour en faire une grande place de guerre et de commerce, en face d'Ancône, entre Venise et Corfou^.

Pourtant, lors des négociations de 1806 avec la Russie^ il parut disposé à reconnaître l'indépendance de la République de Raguse; mais il faut voir comment il l'entendait. Eugène écrivait à Marmont : « Quoique dans le traité, — il s'agit du traité d'Oubril, — * l'Empereur reconnaisse l'indépendance de Raguse, on ne doit pas l'évacuer avant d'avoir reçu des ordres bien positifs à cet égard. > L'Empereur précisait : « Mon intention n'est pas qu'on évacue Raguse ; écrivez au général Marmont, disait-il à Eugène, qu'il en fasse fortifier les hauteurs; qu'il organise son gouvernement et laisse son commerce libre; c'est dans ce sens quej'eutends recon-

i, Arch. nation., AF, IV, 1713.

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