Mémoires du duc de Raguse, III
En dttendanl, il poussait des relations pacifiques le plus loin possible dans le pays turc. Le ravitaillement de Corfou par le royaume de Naples et le canal d'Otrante était toujours hasardeux, Marmont le pouvait assurer mieux le long de la côte de la Datmatie et de l'Albanie; mais il avait à compter avec rhostilité AH lors invincible d'Ali-pacha. Bessières, le commissaire impérial des îles Ioniennes, essaya bien de former contre Ali une sorte de confédération des pachas voisins de Bérat, de Scutarl, de la Bosnie même, sous la protection et avec les secours militaires de la France; ce dessein n'eut pas de suites, car il fut à peine esquissé. Du moins de Corfou, Bessières ne cessa pas de correspondre avec les consuls et agents français de Traunik, Sculari, Zante, Salonique, Patras. Il couvrait toute la Turquie occidentale, de la Bosnie à la Morée, des efforts de son activité*.
Le duc de Raguse lui-même était en rapports cordiaux avec tes pachas de Scutari et de Traunik. Il tentait d'amener le vladika du Monténégro à solliciter la protection de l'Empereur; ce fut en vain : les Monténégrins préférèrent la protection du tsar plus éloigné. Il construisait des routes avec ses soldats comme aulrefals les Romains avec leurs légions; il réveillait sur tous ces rivages le souvenir des Empereurs; il retrouvait dans la belle vallée de Salona les truites qui avaient fait dans sa retraite les dcliees de Dioclétien. Il excitait l'admiration des habitants par ces grands travaux qui n'ont pas cessé d'entretenir parmi eux la mémoire de son nom.
Il rétablissait par terre le commerce de Venise et de Trieste avec la Turquie; il détournait de l'Autriche la voie des cotons de Smyrne et des principaux produits du Levant. 11 organisait une route régulière de postes de Gostanizza, sur la frontière de la Bosnie, à Constanlinople, par Traunik, Bosna-Seraï, Pristina, Andrinople. Un avis au public, du 1" avril 1812, annonça l'établissement de courriers directs sur cette roule par rUalic et
1. Cf. AIT. Etr., Ues Ioniennes, n'*' 7, 8, 9; notamment n" 8, T 219. — Roiiocanachi, Bonaparte et les Iles Ioniennes, — E. Driault, La politique orientale de Napoléon,
rillyrie. Mais déjà Marmont n'était plus gouverneur général des Provinces lUyriennes; il y fut remplacé en juin 1811 par le comte Bertrand et envoyé au commandement de Tarmée de Portugal".
A ce moment l'organisation des Provinces lUyriennes était achevée : de la Garinthie aux bouches de Caltaro, elles constituaient une barrière à Tltalie et une base d'opérations vers rOrient. Les contemporains ne croyaient pas que ces provinces pussent rester enfermées dans les frontières que leur avait données le traité de Vienne; ils parlaient de la création d'un royaume d'Illyrie qui s'étendrait de la Drave à l'Adige avec Venise pour capitale, avec le grand-duc de Wurzbourg ou même le duc de Raguse pour roi; ils parlaient d'une alliance conclue entre la France et l'Autriche pour faire la guerre à la Russie et l'empêcher de pénétrer en Turquie *.
Un agent français nommé Pellenc, autrefois secrétaire de Mirabeau, puis émigré à Vienne où il vécut tout près de la cour jusqu'en 1809 et connut d'importants secrets dont il fit profiter Napoléon, revenu depuis en France où le gouvernement lui faisait une pension de 12 000 francs, fut chargé à la fin de 1811 d'une mission secrète en lUyrie, dont les résultats constituent un précieux dossier. 11 convient de noter quelques passages de ses lettres au ministère. « On trouverait en lUyrie la principale barrière qui arrêterait les efforts du Nord si l'on avait à défendre (a civilisation et l'ordre social contre les invasions de nouveaux barbares. Tous ces aperçus ont déjà été sentis et l'Empereur les a exprimés par un seul mot quand il a dit que ces possessions seraient des provinces militaires... Elles ont aussi une grande importance commerciale pour les relations avec Gonstantinople et l'Asie; Costanizza et Spalato ont déjà fait tomber Odessa; elles donnent une mer de plus à la France et rejettent la Russie au delà de la mer Noire...
< A peine ai-je eu touché le sol des Provinces lUyriennes et
1. AIT. Etr., Autriche, Mémoires et Documents, n*o5 (Provinces lUyriennes), f"* 4 et s. : grand mémoire de Marmont, du 13 mars 1840, sur les relations commerciales à établir avec la Turquie. — Id. Corr., Turquie, n" 222, f* 38- 41; n*» 224, r« o7-r>8, 271. — Mémoires du duc de Raguse, III, 43, 45, 66, 423- 424, 430.
2. AIT. Etr., Autriche, Mémoires et Documents, n" 55 (Provinces lUyriennes), f 42-43 : lettre de Mériage datée de Laybach.
VU, phénomène assez nouveau, du territoire français le territoire ottoman, que je me suis rappelé tout ce qu'il en a coûté d'embarras et même d'humiliations à notre politique sous les deux derniers règnes, tantôt pour avoir quelque influence à la Porte et la soutenir contre ses puissants voisins, tantôt pour écarter les plans du partage de cet Empire entre l'Autriche et la Russie auxquelles il semblait qu'il ne pouvait pas échapper. Nous étions trop loin de la Turquie pour prendre sa défense. Les Russes avaient enlevé la Nouvelle-Sei*vie; ils agitaient la Grèce, se préparaient par là des chemins en Europe, et la nouvelle ambition des tsars regardait la France comme étrangère à ces querelles. Combien ces temps sont changés! Les Turcs sont nos voisins, et les projets de partage sont tombés. La Petite Tartarie reviendra quand nous le voudrons à son ancien maître; nous pouvons sur cette nouvelle frontière de la France ce que nous pouvons sur toutes les autres. Les plus grands intérêts se rattachent ainsi de toutes parts aux possessions illyriennes; l'Egypte même n'y esl pas étrangère. »
Pellenc écrivait encore dans d autres lettres : « Sauf la Carinthie, une partie de la Carniole et de l'Islrie, il y a peu de rapports entre les autres provinces de l'IUyrie. Manière de vivre, habitudes, caractères, tout en fait des peuples différents, et, quoique la langue illyrienne leur soit commune, elle a tant de diversité dans ses dialectes que ce moyen même de réunion ne peut ici remplir ce but que d'une manière bien imparfaite. Le Carniolien n'est point compris du Dalmate. Celui-ci et le Croate ont de la peine à s'entendre. Il faut les considérer comme autant d'Ëtats séparés qui se touchent sans s'unir et presque sans se connaître. C'est d'hier, c'est d'aujourd'hui que vont dater et commencer leurs premières relations. On a à propager la vraie langue illyrienne qui seule peut former le commun langage de ces divers pays...
' « L'illyrie, dont on porte la population à 1550000 âmes, forme un immense boyau très irrégulier qui a presque aulant de frontières que la France, et de là naissent quelques conséquences. Ce pays, si l'on voulait en faire un État séparé, n'aurait ni corps ni embonpoint, ni de quoi se suffire à lui-même, ni le moyen de se défendre contre ses turbulents voisins. Sa situation détermine
donc sa dépendance, à moins de dire que cette situation même appelle d'autres accroissements et que rillyrie est seulement un cadre d'État que Tavenir aura à remplir...
« Pour ce qui est des rapports avec le Grand Empire, les Provinces Illyriennes forment visiblement un point central dans la chaîne des territoires comme dans la chaîne des pensées qui doivent, si je ne me trompe, en lier les différentes parties ^ »
Il faut lier en effet toutes ces entreprises et en comprendre l'ensemble : l'autorité de Napoléon de plus en plus forte sur l'Italie refaite, presque unifiée dans sa main, redevenue ainsi, comme dans l'antiquité, la forteresse de l'Empire avec la Gaule, la base de l'action impériale en Orient. Ce n'est plus seulement TEmpire d'Occident, c'est l'Empire romain*. Auguste aussi avait annexé à l'Italie la Norique et la Pannonie, groupées plus tard avec la Dalmatie en Diocèse d'IUyrie. Or la mission des empereurs d'autrefois fut d'écarter pendant des siècles les barbares de Germanie et de Scythie pour assurer aux peuples de la Méditerranée les bienfaits de la < paix romaine », pcix romana. Napoléon ne renia point celte part essentielle de sa fonction : ce fut comme le terme dernier et la suprême raison de son ambition.
Car les témoignages contemporains sont nombreux et variés qui prouvent que Napoléon ne voulut point permettre l'expansion russe dans les Balkans et vers la Méditerranée; et si les vagues et platoniques promesses de Tilsitt s'opposent en apparence à ces témoignages, les résultats positifs les confirment : par le traité de Tilsit même, il obligea les Russes à abandonner toutes leurs positions dans la Méditerranée et renvoya leurs vaisseaux dans la mer Noire et la mer Baltique; si à Erfurl il permit au tsar Alexandre, sous le sceau du secret, de garder la Moldavie et la Valachie, c'est qu'il était alors pressé par la gravité des affaires d'Espagne; d'ailleurs, en fait, cette permission ne l'empêcha pas de tout faire pour refouler les Russes le plus loin possible vers le Nord, et par la nécessité où ils furent bientôt de se défendre contre lui, il? renoncèrent aux principautés moldo-valaques : le fait capital qui domine tous ces événements et les éclaire, c'est que
1. Ces notes de Pellenc, de la fin de 1811, sont aux Arch. nation., AF, IV, 1713 : elles constituent un des dossiers les plus intéressants du carton.