‹ Napoléon en ItalieChapitre 398 sur 423 · Sorel,VI · texte numérisé non relu

Sorel,VI

Empire, il délivra les peuples des anciens despotismes; il évoqua les nationalités endormies depuis des siècles, c Toute la Pologne monta à cheval » et entra dans la Grande Armée. LlUyrie, qni avait oublié même son nom depuis les empereurs, prit une vague conscience de son existence. La Serbie de Kara-Georges crut que Napoléon seul pouvait assurer son indépendance. Mais l'Italie surtout voulut aussitôt revivre, ou plutôt vivre; car il n'y avait encore jamais eu une nation italienne; il y avait eu Rome, métropole des peuples italiens; puis il y avait eu la* papauté, toujours impuissante d'ailleurs à imposer son autorité aux provinces diverses de Tltalie; puis il y avait eu comme une dispersion de ritalie en plusieurs foyers de civilisation, également brillants, mais sans unité nationale; il y avait eu Venise et Milan, Gènes et Florence, Rome et Naples. C'est par Napoléon que l'Italie a commencé d'être autre chose qu'une expression géographique; nulle nation en Europe ne lui doit autant.

11 est vrai que le sentiment national italien n'attendait que cette évocation pour s'affirmer; dès la première campagne d'Italie, en 1796, il apparut dans l'Emilie; maintes fois dès lors il s'agita; et si Napoléon n'eut jamais à compter sérieusement avec lui, il fut parfois obligé de s'en préoccuper. 11 avait déterminé par son action un phénomène historique lentement préparé dans les esprits et qui ainsi fut aussitôt très remarquable.

Partout où il passa, on pourrait relever la trace de son action. En Espagne il détruisit l'Inquisition et donna naissance au parti libéral qui s'appela d'abord le parti des Josephinos et qui depuis n'a pas cessé de travailler au relèvement du pays. En Russie même, qui sait si Tannée 12 n'a pas contribué à la naissance de ce grand parti libéral qui travaille si ardemment à la ruine de l'autocratie? Ses premières manifestations révolutionnaires datent de ce temps, et il semble qu'il y ait entre ces événements d'autres rapports que ceux de concordance chronologique. Dans tous les pays que Napoléon a un moment gouvernés, des institutions nouvelles, fondées sur Tégalité des classes et la liberté des consciences, ont commencé la transformation révolutionnaire dont tout le xix" siècle a été bouleversé.

Il fut comme le prophète des nationalités nouvelles. Le ministre de Prusse Lucchesinî disait dès 1803 : « Il veut repro-

duire Gharlemagne éclairé par les lumières de notre siècle ^ »* Et Gœthe à Erfurt : «, Napoléon, ce fut la Révolution consommée dans ce qu'elle avait de raisonnable, de légitime, d'européen ».

— « Napoléon, disait Proudhon plus tard, peut être considéré comme le capitaine de la Révolution et son premier magistrat. »

— « C'est s'exposer, écrit Pierre Leroux, à ne rien comprendre aux grands événements de l'Empire et à la marche de l'humanité que de voir uniquement dans Napoléon un despqte qui fascine ou un conquérant qui parade, ramenant tout à son ambition personnelle et à son orgueil plus qu'humain.... Partout où il régnait ou faisait régner, l'inquisition, les droits féodaux, les redevances personnelles, tous les privilèges exclusifs étaient abolis, le nombre des couvents réduit, les barrières de province à province supprimées, et les douanes transportées aux frontières. En ce sens il fit la Révolution tout seul. Féodalité, domination sacerdotale, barrières qui isolent les nations, préjugés sociaux qui séparent les hommes en castes, inégalités de tout genre, il se mit à tailler avec son épée dans ces nœuds gordiens de l'humanité. Quand il avait fait un pas, son code nivelait tout derrière lui; c'était comme l'Évangile du conquérant; ses victoires étendaient le domaine de son code et son ^ode lui donnait des armées ^ »

M. Sorel enfin reprend les mêmes idées quand il écrit : « C'est parce qu'il personnifiait la France et sa Révolution que Napoléon menait la France, et par la France l'Europe », et quand il fait le magistral tableau de TEurope en 1810, calculant « la prodigieuse récolte que l'Empire avait fait lever sur le sol labouré par les armées de la République^ ».

Combien Napoléon aurait été grand s'il avait continué à servir la Révolution au lieu de se servir d'elle, s'il avait renoncé à faire de la liberté un moyen d'autorité, s'il n'avait pas maintenu les Italiens et ses autres peuples sous le joug après les avoir appelés à l'indépendance, s'il n'avait pas menti à ses propres promesses! Mais vit-on jamais dans l'histoire un conquérant abandonner sa conquête? Il ne voulut jamais rien faire pour émanciper les diverses individualités nationales sur lesquelles il régnait; comme

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