‹ Napoléon en ItalieChapitre 42 sur 423 · Melzi, I · texte numérisé non relu

Melzi, I

esprit d'économie dans la gestion des deniers publics. L'indomp* table fermeté de son caraclère nous garantit une félicité durable. Pour donner satisfaction aux vœux de tous, il faut donc que Bonaparte soit à nous et à nous seuls. Et quel merveilleux spectacle ce serait de le voir parmi nous, lui qui vaut à lui seul toute une administration, toute une armée, tout un conseil, créer, développer, exalter au plus haut degré le bonheur d'un peuple tout entier! Fondateur d^une nouvelle race de rois lombards, il ferait de cette jeune monarchie le prélude des plus splendides destinées de toute ritalie! Mais quand je pense que Bonaparte est pour aiiisi dire lié au bien-être de la France, je suis bien obligé de renoncer à ces grandes pensées; il est impossible que nous ayons Bonaparte seul cl tout entier occupé de nos intérêts ; nous ne pourrions prétendre qa*à une petite part de son génie, et alors, comme il demeurerait forcément attaché surtout auj intérêts de la France, nous y perdrions toute indépendance, nous n'y gagnerions qu'un esclavage sans fin ». Ce dithyrambe était adroit peut-être, il était surtout dangereux ; Bonaparte se croyait parfaitement capable de faire à la fois le bonheur de la Cisalpine et de la France, il était à craindre qu'il De prit Meizi au mot.

On estimait assez vraisemblable que le Premier Consul pût songer à quelqu'un de ses frères pour le gouvernement de l'Italie; il aimait à les employer : Lucien avait été ambassadeur en Espagne, Joseph avait négocié la paix de Lunéville. Il pouvait paraître assez naturel qu'un Bonaparte régnât sur l'Italie, puisque la famille en était originaire. Melzi, consulté par Talleyrand sur le nom de Joseph, protestait avec une singulière énergie* : « Pour une semblable dignité, qui se confond bien avec celle de souverain, il faut absolument ou la naissance ou les actions d'éclat qui élèvent un homme au-dessus des autres assez pour les maîtriser en s'emparant de leur imagination. Quelles que soient les qualités personnelles de Joseph auxquelles je rends volontiers une pleine justice, les circonstances lui ont manqué pour les faire valoir au même degré qui est nécessaire pour sortir de la foule. Il s'agit en somme de la fonction d'un véritable monarque, et quel est alors le parti qui pourrait être content de préférer Joseph Bonaparte

!. Mel», I, 214, 277.

aux princes souverains qui pourraient être à portée d'être appelés à ce poste? L'éclat que jette sur lui la magistrature de son frère le Premier Consul est certainement très grand; mais cependant il ne peut suppléer au prestige qui est nécessaire pour soutenir avantageusement celte position. — D'autre côté, l'Italie resterait de la sorte sous Tinfluence de la France; or il est démontré aujourd'hui que de toutes les influences étrangères sur l'Italie celle de la France a été la plus désastreuse; dans l'état de paix, dans Tétat de guerre, le pays a été traité par les Français comme une conquête; ni l'indépendance stipulée, ni Talliance contractée n'ont pu le sauver des abus criants que tout le monde connaît y avoir été constamment et impunément exercés par ceux qui Font successivement régi. Et tout le monde est persuadé en Italie que le centième gouvernant et la centième armée française ressembleraient à ce qu'on y a déjà vu. Loin de présenter aucun gage d'espoir d'échapper à tant de maux, Joseph Bonaparte ne peut paraître et rester dans la Cisalpine qu appuyé par une armée française. Voilà la dépendance du pays assurée à jamais et de la manière qui paraît devenue la moins conciliable avec les vœux du pays et son bien-être. Cette dépendance du pays cisalpin enfin serait contraire aux stipulations de Campo-Formio et de Lunéville; et qui peut assurer qu'une domination acquise par cette manière indirecte ne compromettrait pas la paix de l'Europe? 11 devient impossible de supposer que les puissances de l'Europe puissent être indifférentes à l'extension donnée à l'influence française en Italie. — Pour toutes ces raisons, je crois fermement que le projet ne serait point du tout adopté avec satisfaction, de manière à obtenir une élection décente et convenable. »

Il était nécessaire, en effet, pour respecter l'indépendance de la Cisalpine, garantie par les traités, de soumettre le nouveau régime à l'acceptation de ce pays. Melzi, qui décidément paraît avoir été en tout cela, souvent sans le vouloir, le conseiller ordinaire des desseins de Talleyrand et de Bonaparte, proposait la procédure suivante. Après avoir établi à Paris, avec le concours des députés Cisalpins, les bases de la constitution nouvelle, le Premier Consul convoquerait en France, pour éviter toute intrigue, un jury d'élection, une sorte de Diète cisalpine. Pour cela, il adresserait, ou mieux il ferait porter par les députés cisalpins au gouvernement

provisoire et à la Consulte de Milan, un message les invitant à approuver cette convocation et les bases essentielles de la constitution. Aussitôt, avec une grande rapidité, pour déjouer toute intrigue (et Melzi en était toujours très préoccupé), le commissaire extraordinaire Petiet ferait procéder aux élections pour cette diète constituante ; elles seraient confiées aux administrations départementales ; on attribuerait de préférence le droit de vote ou l'éligibilité à la propriété, « la vraie fondation de la société humaine ». La Diète cisalpine, réunie en France, délibérerait sur les propositions du Premier Consul et des députés cisalpins, et désignerait les candidats pour les fonctions publiques et pour le gouvernement définitif. A cause des factions, il convenait que le Consul choisit lui-même les principaux dignitaires de l'État, mais après s'être éclairé parle suffrage public et par les conseils des bons citoyens '.

Il n*est pas défendu de penser que Melzi, qui était un des meilleurs parmi ces bons citoyens et assurément le plus considéré, nourrissait l'espérance de jouer un rôle de premier plan dans la nouvelle organisation politique. S'il estimait la Cisalpine indigne d'être gouvernée par Bonaparte, et Joseph indigne de gouverner la Cisalpine, un seul homme, Melzi, paraissait désigné pour présider au moins dans les premiers temps aux destinées de la nouvelle République; il était parmi ses fondateurs, il l'avait représentée devant l'Europe au congrès de Rastadt; son nom en eût garanti devant ses concitoyens et devant les gouvernements étrangers la complète indépendance. Il est impossible de pénétrer plus loin dans sa pensée politique, de rechercher s'il ne songeait po'mt à quelque prince souverain qui pourrait être ensuite à portée d'être appelé au gouvernement de l'Italie, d'établir un lien continu entre ses conseils à Talleyrand et sa précédente lettre à Palafox.

Il n'eut point l'occasion de préciser ses intentions ni de manifester une opinion ferme. On ne lui en laissa point le loisir ni les moyens. Bonaparte prit dans ses rapports ce qui lui était utile; il ne manqua pas de se servir aussi de la haute réputation et de la réelle popularité de Melzi; il suivit ses conseils dans la mesure où il y trouvait du profit, il le lia à sa politique tant qu'il eu besoin de lui, pour Timmobiliser ensuite en de vains honneurs.

i. Melzi, I, 279-280 et 571-574.

DiuAULT. — Italie. 5

Melzi n'était pas de force à être autre chose qu'un instrument des desseins italiques que Bonaparte poursuivait désormais avec résolution.

Enfin, après plusieurs mois d'hésitations et de calculs, le moment de faction arriva.

La constitution de la Cisalpine fut élaborée d'abord par Talleyrand et Rœderer. On cite, d'après celui-ci*, un bon mot, qui d ailleurs n'a pas d'autre portée; il dit à Talleyrand, au moment de se mettre à la besogne : « Il faut qu'une constitution soit courte et... — Obscure », dit Talleyrand, lui coupant la parole. Nous verrons que la constitution cisalpine était assez claire. Le projet préparé au cabinet du Premier Consul fut communiqué pour examen aux quatre députés cisalpins à Paris : Aldini, Marescalchî, Melzi, Serbelloni*; ils n'y firent que des corrections de détail, assez pour qu'elle parût le produit de leur collaboration avec le gouvernement français.

C'était à la fin de septembre 1801. Les préoccupations de la politique extérieure de Bonaparte devenaient moins pressantes; la paix générale s'annonçait. Le 1" octobre, furent signés à Londres les préliminaires de la paix avec l'Angleterre, et le Premier Consul était bien décidé à les faire aboutir. Donc, si l'Autriche n'était pas satisfaite des nouveaux arrangements qu'il voulait faire en Italie, elle serait mal placée pour protester efficacement. La procédure indiquée par Melzi put être dès lors suivie. En octobre le plan de constitution fut communiqué, pour pure forme, au gouvernement provisoire de Milan.

Bonaparte décida que l'assemblée des notables Cisalpins destinée à approuver définitivement la constitution nouvelle serait appelée Consulte extraordinaire, et qu'elle se réunirait à Lyon, à mi-chemin de Paris à Milan, et, ajoulà-t-il, « à l'abri des intrus du corps diplomatique' ». Il voulait agir très vite; il écrivait, le

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