‹ Napoléon en ItalieChapitre 49 sur 423 · Corr., VII · texte numérisé non relu

Corr., VII

OÙ il n'avait fait que passer? Le chemin de l'Orient est au delà de ritalie et les empereurs romains furent les maîtres de la Méditerranée.

Mais il s'occupa surtout naturellement de la Consulte extraordinaire; le terrain était bien préparé, mais la plus grosse question avait été réservée : le choix des membres du gouvernement et du président de la République Cisalpine. La Consulte fut persuadée par Talleyrand qu'il convenait qu'elle formât un Comité de trente membres pour étudier à loisir et dans le calme le droit des candidats à toutes ces hautes fonctions : il fut décidé qu'elle présenterait à la décision déflnitive du Premier Consul une liste double du nombre des personnages à choisir. Sans doute il était plus facile d'agir sur trente députés que sur 400 '.

Pourtant, dans ce comité des Trente, un mouvement se dessina aussitôt pour porter à la Présidence Francesco Melzi. Les services qu'il avait rendus à la Cisalpine depuis 1797, le rôle qu'il y avait joué, la situation tout à fait remarquable qu'il occupait depuis quelques mois à Paris auprès du Premier Consul, et les conseils que celui-ci n'avait cessé de lui demander par Talleyrand, tout cela le désignait en effet au choix de ses concitoyens et ils se réjouissaient d'avance. Ils craignaient seulement que Melzi ne reculât devant les responsabilités de ces hautes fonctions. On triompha de ces scrupules.

« Tous les regards sont tournés vers Melzi, écrit le comte Alessandro Verri ; nous rivons dans des temps extraordinaires où se produisent les événements les plus inopinés : des rois de dynasties séculaires précipités du trône, des hommes privés élevés par leur mérite aux dignités suprêmes. » Monti écrit à son « cher ami » Marescalchi : « A propos, aurons-nous Melzi pour premier magistrat ou le bruit qui s'en est répandu estil faux? Tu te tais sur cet article, et ton silence m'empoisonne la joie à laquelle je m'abandonnais sur cette belle espérance. » Quelques jours après, il écrit encore au même sa grande joie de savoir que Melzi acceptera la première magistrature : « L'enthousiasme est général à Milan, car vraiment c'en était fait de notre misérable

i. Aff. Etr., Corr., Milan, n" 60 : 58' pièce, procès-verbal de la Consulte extraordinaire.

patrie si rhomme qui peut la sauver s'obstinait à la laisser dans les mains de ses bourreaux* ».

Cependant le comité des Trente délibérait sous la haute direction du Premier Consul. Talleyrand, Petiet, Marescalchi luimême, qui se taisait sur les chances de Meizi, pesaient de toutes leurs forces sur le choix du comité. Us disaient : La République est bien jeune pour se passer déjà de tout appui; rAutriche la gueltc^ elle Técrasera comme en 1799 si la France retire sa protection; Ici République est bien divisée; les diverses régions qui la composent ont des intérêts divergents, parfois opposés; il est bien tôt pour donoer toute liberté aux rivalités intérieures qui peuvent la déchirer cl compromettre son existence; y a-t-il un seul homme en Cisalpine qui ait assez de prestige et de caractère pour contenir toutes ces causes de guerres? Melzi a les plus insignes qualités; il est très aimé à Milan; il n'en est pas de même à Mantoue ou à Bologne, où il n'a rendu aucun service. L'avenir est encore incertain; assurément dans quelques années les provinces qui composent la Cisalpine auront compris la nécessité de leur union; elles auront créé une armée commune, capable de défendre la Répijhlique contre tous les dangers et les désordres ; elles seront devenues une nation; mais il serait imprudent de répudier déjà la tutelle bienfaisante de l'homme qui a fondé la République et rjui seul peut lui assurer une existence tranquille et aussi une grandeur croissante. Il faut au contraire le solliciter de se dévouer encore quelque temps à l'organisation détînititive et à la prospérité de la Cisalpine; il faut faire l'unanimité en ce sens; il faut Tacclamer sans débats : peut-être ainsi le décidera-t-on à se rendre aux vœux de tout un peuple qu'il aime.

Marescalchi Iravaillait à ce résultat avec un zèle qui ne pouvait attendre sa récompense que du maître tout-puissant. 11 écrivait à Talleyrand*. « Citoyen ministre, jusqu'à présent point de motion et tout va avec la plus grande tranquillité. Il n'y a eu que le gvnèv^] Lecchi qui m'a demandé si l'on pouvait parler sur le propos* Je lui ai répondu que s'il avait quelque observation à faire, qu'il se pouvait désigner à la députation (c'est-à-dire au comité des Trente). » Ainsi le silence était organisé à la Consulte.

LMeIzi. l, 576-577,

S. AIT. Etr., Corr., Milan, jn"* 60, pièces 55 et 56.

Quelque temps après Marescalchi écrivait encore : « Citoyen ministre, les choses je crois qu'elles se soient arrangées; à présent il faudrait chercher d'engager que Melzi accepte d'être le sousprésident. Avec çà je vous assure que tout le monde serait content. » Ce fut en effet le dernier effort du complot : Melzi ne se refusa point : il fut dupe du Premier Consul et pensa que la présidence de Bonaparte ne serait que provisoire, comme on l'annonçait partout; qu'il serait tout désigné pour le remplacer lorsque l'organisation de la République serait achevée ; ou bien il estima que comme vice-président résidant à Milan il pouvait rendre, même dans une position subalterne, des services appréciables à son pays et peut-être conquérir peu à peu une autorité réelle. D'autre part il ne pouvait pas envisager sans inquiétude les conséquences d un refus : qui donc alors serait capable de contenir les développements inquiétants de la domination française en Italie?

Alors Petiet estima que le moment décisif était arrivé. 11 écrivit à Talleyrand ' : « Je comptais vous aller voir ce matin, mais mon médecin s'y oppose; il me paraît indispensable de brusquer Tacclamation. Tout est disposé ; les retards ne pourraient plus que nuire; si vous croyez que l'on puisse faire la motion à rassemblée générale de ce matin, il se trouvera un orateur tout prêt, et qui présentera ensuite, si sa motion réussit, comme tout doit le faire croire, un projet d'arrêté conforme. Mettez-moi sur on morceau de papier cacheté oui ou non ; je saurai ce que cela voudra dire et j'en préviendrai les bien intentionnés. »

Enfin l'affaire fut enlevée. La Consulte extraordinaire fut convoquée en réunion plénière le 5 pluviôse (25 janv. 1802), pour la proclamation de la Constitution. Talleyrand^ invita Marescalchi à désigner les 5 orateurs des 5 sections qui exprimeraient leur assentiment; ils devaient donner communication d'avance de leurs discours, pour éviter toute surprise. Donc, le 5 pluviôse, la Constitution fut proclamée : le comité des 30 proposa à la Consulte de prier le Premier Consul de garder encore quelque temps le gouvernement de la Cisalpine. « Ce vœu, dit le Procès-verbal officiel, devint l'opinion unanime de la Consulte extraordinaire par accla-

!. Aff. Etr., Ctorr., Milan, n» 60, 46' pièce. 2. AIT. Elr., Gorr., Milan, d» 60, 52* pièce.

78 MARBNGO (1800-4802)

mation et au milieu des plus vifs applaudissements. Le Premier Consul se rendit à la nécessité impérieuse de garder la haute direction des affaires jusqu'à ce que la Cisalpine pût se trouver en état de soutenir par elle-même son indépendance. »

Le 6 pluviôse Bonaparte vint à la Consulte réunie dans une dernière assemblée générale, acccompagné de Talleyrand, de Chaptal, ministre de l'intérieur, de Petiet, de Najac, préfet du Rhône, de Bourrienne, d'.un cortège de généraux et de préfets. 11 fut reçu parmi les applaudissements. 11 prit la parole aussitôt. Après avoir rappelé les vicissitudes parmi lesquelles était née, grâce à la France, la République Cisalpine, les circonstances de la convocation de la Consulte, il continua : « Les choix que j'ai faits pour remplir vos premières magistratures Font été indépendamment de toute idée de parti, de tout esprit de localité. Celle de président, je n'ai trouvé personne parmi vous qui eût encore assez de droits sur l'opinion publique, qui fût assez indépendant de Tesprit de localité et qui eût enfin rendu d'assez grands services à son pays pour la lui confier. Le procés-verbal que vous m'avez fait remettre par votre Comité des Trente, où sont analysées avec autant de précision que de vérité les circonstances extérieures et intérieures dans lesquelles se trouve votre patrie, m'a vivement pénétré. J'adhère à votre vœu; je conserverai encore, pendant le temps que les circonstances le voudront, la grande pensée de vos affaires. » Et il terminait ainsi : « Vous n'avez que des lois particulières : il vous faut désormais des lois générales. Votre peuple n'a que des habitudes locales ; il faut qu'il prenne des habitudes nationales. Enfin vous n'avez point d'armée; les puissances qui pourraient devenir vos ennemis en ont de fortes ; mais vous avez ce qui peut les produire, une population nombreuse, des campagnes fertiles et l'exemple qu'a donné dans toutes les circonstances essentielles le premier peuple de l'Europe*. »

Après ce discours, sans cesse coupé d'applaudissements, on donna lecture de la Constitution de la République Cisalpine; un mouvement général de l'Assemblée, dit le procès-verbal, indiqua le vœu de mettre Italienne au lieu de Cisalpine. Le Premier Consul se rendit à ce vœu, et proclama lui-même, au milieu

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