Aff. Etr., Sardaigne, n" 281, f
de la signature du traité de Lunéville. Il fut moins bien reçu que sans doute il ne Tauràit été en septembre; ou Bonaparte fut content de ces retards pour pouvoir se plaindre et avoir barres sur lui. Il le mit aussitôt en rapport avec le général Clarke, qui reçut l'instruction suivante : « M. de Saint-Marsan avait été précédemment invité à se rendre auprès du Premier Consul. Il se rendit au camp des Autrichiens, et ses courses en Allemagne, ses prétextes et son recours à des puissances étrangères, dont le patronage lui avait si peu servi, ont naturellement dû mécontenter le gouvernement de la République. Nos premières communications avec lui doivent être pour lui faire connaître qu'il a fait tout ce qu'il fallait pour exciter ce sentiment*. »
Ce fut en effet l'objet du premier entretien de Clarke avec Saint- Marsan, qui dut donner, comme un enfant pris en faute, l'explication de son relard de plusieurs mois : par erreur de la poste sans doute, il n'avait pas reçu les passeports qu'on lui avait annoncés pour venir de Rome à Paris; il ne pouvait donc traverser les troupes françaises, et il s'était rendu à Berlin pour avoir plus commodément ses passeports par l'ambassade de France. Or il avait fait le voyage d'Ancône à Trieste sur un mauvais bateau, par une tempête affreuse et parmi de grands dangers. A Trieste le gouverneur autrichien l'avait retenu quelques jours avant de lui donner ses passeports. Puis il avait passé quelques jours à Vienne; il avait demandé une audience à l'Empereur, et, celui-ci étant en Hongrie, il avait dû attendre son retour; il était encore resté deux jours à Dresde et n'avait pu arriver à Berlin que le 20 décembre. Mais il avait appris à Vienne, par le ministre de Sardaigne, que le tsar Paul I*' avait déclaré, de bon accord avec le gouvernement français, vouloir se charger des intérêts du Piémont; Saint-Marsan avait dû là-dessus demander de nouveaux ordres à sou souverain, cela l'avait encore retenu quelques jours. Enfin il avait reçu ses passeports de Paris ; il s'était alors hâté et son voyage de Berlin à Paris n'avait pas duré dix jours. Tous ces détails annonçaient plus d'ingéniosité que de sincérité^.
1. Gorr., vu. 5386. — Aff. Etr., Sardaigne, n« 281, f» 127 : Talleyrand à Clarke, 28 pluviôse an IX.
2. AIT. Elr., Sardaigne, n* 281, f*' 131-132 : rapport de Clarke à Talleyrand, 2 ventôse IX.
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SaÎDt-Marsan se hâta de déclarer que la base de ses iDstructions était d'obtenir pour le roi de Sardaigne la reslitutîon de tous ses États : « Il comptait pour cela, disait-il, sur la bonne volonté de la Prusse, sur le zèle et Tintérêt de la Russie, mais surtout et avant tout sur la magnanimité, la justice et la générosité du Premier Consul et du gouvernement français. » Ces façons de parler n'étaient pas adroites.
Talleyrand répondit le 18 mars 1801 : « S. M. le Roi de Sardaigne n'a montré aucune confiance au Premier Consul depuis qu'il est à la tète des affaires de la France et spécialement depuis la bataille de Marengo ; l'effet naturel de cette méfiance a été de rendre inutile la bonne volonté que le Premier Consul pouvait avoir conservée de ses anciennes relations avec votre souverain.
« Il en est temps encore. Le Premier Consul par son caractère autant que par sa position est porté à s'élever au-dessus de ces considérations; en se prêtant aux vues de S. M. l'Empereur de Russie, il cède aussi au désir de satisfaire ses premiers sentiments.
« Cependant je dois vous déclarer que le préalable à tout engagement doit être de fermer aux Anglais, aux Portugais et aux Turcs, et d'ouvrir aux Français et à leurs alliés les ports de la Sardaigne. Ce préliminaire doit précéder toute autre négociation, et il peut être l'objet d'un armistice que vous devez *vous croire suffisamment autorisé à conclure et à signer. »
Saint-Marsan fut légèrement troublé par cette exigence : « Le roi de Sardaigne, dit-il, a senti tout le prix des dispositions favorables du Premier Consul. D'un autre côté Sa Majesté est pénétrée de reconnaissance vis-à-vis de S. M. l'Empereur de toutes les Russies qui lui a témoigné de tout temps une constante et généreuse amitié et qui vient d'y mettre le comble en faisant part au gouvernement français de l'intérêt qu'il prend à l'auguste maison de Savoie. Il est donc bien satisfaisant pour Sa Majesté de traiter avec l'un sous les auspices de l'autre. » Quant à la condition préliminaire de fermer les ports de la Sardaigne aux Anglais, aux Portugais et aux Turcs, le comte de Saint-Marsan désirait en conférer confidentiellement avec M. de Talleyrand, lui faire part de quelqyes observations importantes à ce sujet; il demandait que l'ambassadeur de Russie Monseigneur le comte Kalytchef en fût
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informé. Talleyrand ne fut pas content de cette réponse. La négociation subit un temps d'arrêt*.
Saint-Marsan occupa ses loisirs à des récriminations aussi intempestives que possible. D'abord il se plaignit, en des termes peu diplomatiques, de la désolation où le Piémont était plongé par l'occupation française : les propriétaires dépouillés par des contributions et des réquisitions arbitraires, forcés à l'acquisition de biens prétendus nationaux, poursuivis par des confiscations et des exécutions militaires au profit de quelques agioteurs et fournisseurs ; la famine menaçante, le peuple obligé de manger du pain de son à des prix exorbitants; la religion attaquée; les ordres religieux supprimés. « On dirait que l'on veut pousser à l'insurrection par tous les moyens une nation si remplie d'énergie et de valeur, et que l'on sait si attachée à sa religion, à son souverain, à ses lois, à ses coutumes, et enfin à son bonheur si constaté et dérivant de ces sources. » — < Quel que doive être le sort de ce pays, concluait-il, il a le droit à l'humanité. »
Cette lettre est du 1" avril : elle n'eut pas de réponse.
Le 5 avril, Saint-Marsan récidiva; il protesta cette fois contre les plans d'embellissement et de décoration de Turin, inutiles au bonheur du peuple, nuisibles par les dépenses énormes qu'ils entraîneraient : » Le peuple ne souffrira pas patiemment de se voir enlever sa religion, son pain, ses propriétés, et de se voir encore insulté par l'emploi qu'on fait de celles-ci ». Pas de réponse.
Le 14 avril, il redoubla de violence. Il s'étonnait qu'on ne lui eût point répondu; il espérait pourtant que le Premier Consul avait donné des ordres pour faire cesser les abus qu'il signalait. Il ajoutait : « On ne peut se faire une idée, citoyen ministre, de l'excès de vandalisme moral et physique qu'on exerce sur ce malheureux pays. Il est échappé un mot affreux à l'un des gouvernants, que, si le Roi devait revenir à Turin, il trouverait la moitié de la ville rasée et surtout ce qu'il chérissait le plus. Et les faits répondent parfaitement à un plan aussi atroce. On démolit avec activité portes, églises, palais, et on annonce des démolitions
\, Corr., VII, 5468. — Aff. Etr., Sardaigne, n» 281, f* 137 : TaUeyrand à Saint-Marsan, 28 ventôse IX; — î^ 138-139 : Saint-Marsan à TaUeyrand, 29 ventôse IX.
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plus étendues, d'une campagne du roi, et de la superbe basilique de la Superga^ tombeau de ses ancêtres... Ce sont des dépenses inutiles et malfaisantes... La nation est traitée comme si elle était étrangère au reste des hommes. » Et il demandait la suspension des démolitions, la liberté du*culte extérieur, le rétablissement des maisons religieuses; il prétendait que Ton mit un frein « à Thorrible dilapidation, des finances et des biens prétendus nationaux^ ».
Cette fois, il y eut une réponse.
Le tsar Paul I" fut assassiné dans la nuit du 24 au 25 mars 1801. Bonaparte le sut le 12 avril. Il en fut d'autant plus peiné que d'étroits rapports d'estime et d'amitié s'étaient établis entre lui et le défunt. Du moins il vit bientôt qu'il pouvait profiter de cet événement pour résoudre au plus vite la question piémontaise. Ce même 12 avril, il adressa à Berthier un arrêté sur Torganisation militaire du Piémont : « Vous ferez attention, lui dit-il, qu'il est anti-dalé de dix jours; cela est fait avec intention *. » Evidemment il voulait avoir l'air d'avoir rédigé cet arrêté avant de connaître la mort du tsar Paul, pour qu'on ne l'accusât point de manquer d'égard à son successeur.
Cet arrêté du 2-12 avril 1801 avait plus de portée qu'une simple mesure d'ordre militaire. Le Piémont devait former à l'avenir une division militaire^ dont le quartier général serait à Turin; celte division militaire était partagée en six subdivisions dont chacune serait commandée par un général de brigade. Mais aussi l'administration civile était réorganisée; Jourdan était désormais administrateur général du Piémont, et non plus seulement ministre de la République française auprès du gouvernement piémontais; il devait être assisté d'un conseil composé de six membres. Chaque subdivision militaire constituait au civil une préfecture, divisée en sous-préfectures; on évitait encore le mot de départements, mais il y eut six préfectures, organisées absolument comme les départements français, selon la loi du 28 pluviôse an VIII : les préfectures de l'Eridan, chef-lieu Turin, de Marengo, clief-lieu Alexandrie, du Tanaro, chef-lieu Asti, de la Sesia, chef-
1. Aff. Elr., Sardaigne, n» 281, î^ 141-142, 143-144, 145-146 : lettres deSaint- Manan à TaUeyrand, du il, du 15, et du 24 germinal IX.