Corr., VU, 5525. — Botta, IV
lieu Verceil, de la Doire, chef-lieu Ivrée, de la Slura, chef-lieu Goni. Plus tard le département de rEridan s'appela simplement département du Pô. Le système financier était aussi organisé à la française; Tordre judiciaire civil fut établi suivant le mode déterminé par la loi du 27 ventôse an VIII et par celle du 29 ventôse an IX. La justice criminelle devait être rendue par des tribunaux spéciaux composés de trois juges et de cinq militaires : c'était un demi-état de siège; tout Tordre judiciaire du Piémont devait d'ailleurs ressortir au tribunal de cassation de la République*.
Jourdan fut mis au courant du sens général qu'il pouvait attribuer à cette mesure : « Cette organisation, lui écrivait-on, est bien un premier pas vers la réunion; mais ce pas n'est point décisif et dans celle circonstance vous devez vous conduire avec la plus grande circonspection... Il faut d'abord envisager TefiFet à produire... Vous vous attacherez à employer le principe d'amalgame qui a si bien réussi en France. Vous étoufferez toutes les haines ; vous montrerez surtout une grande considération pour les prêtres; le Premier Consul désire que vous alliez tous les jours de fête à la métropole pour y occuper avec le gouvernement la place d'honneur... Vous pouvez d'ailleurs dans des conversations, et comme parlant d'après vos propres conjectures, faire comprendre que, telle chose qui arrive, il n'est pas probable que le gouvernement français consente jamais au retour du roi de Sardaigne, vu qu'il ne vous semble pas que les revenants, quelque part qu'ils reparaissent, puissent être d'un bon augure pour lui *. »
Jourdan accompagna la publication de cet arrêté d'une proclamation de circonstance; il y observa que l'administrateur général aurait les mêmes pouvoirs que le commissaire du gouvernement établi à Mayence avant la réunion des quatre départements de la rive gauche du Rhin; il félicitait le peuple piémontais de s'être rendu digne d'être gouverné par des lois républicaines et de prendre part aux destinées de la grande Nation.
L'enthousiasme fut très vif à Turin, dans la plus grande partie de la population, celle qui depuis plusieurs mois vivait dans la
1. On trouvera le texte de cet arrêté du 2-12 avril dans Gorr., VIU, 5526, et dans AIT. Étr., Turin, n*» 280, T' 89-90.
2. Aff. Etr., Turin, n" 280, f 98, d'après la lettre du Premier Consul, Corr., VII, 5528.
LA RÉUNION DU PIEMONT i05
(erreur d'une reslauration royale; les « patriotes » célébrèrent rarrëté consulaire par des fêtes, des illuminations; les autorités officielles exprimèrent leur reconnaissance, et affirmèrent leur espéraoce d'une réunion définitive; beaucoup d'habitants arborèrent les couleurs nationales et se déclarèrent déjà citoyens français. Jourdan ne consentit point à aller à la métropole; il estimait que cette démarche ne pouvait pas être utile à la chose publique, qu'elle lui attirerait les sarcasmes des uns et serait jugée par les autres comme une faiblesse, que les prêtres en deviendraient bien vite 1res exigeants. Du moins les esprits aigris se calmèrent, l'ordre se rétablit; même les adversaires de l'influence française se turent, par la crainte de s'attirer quelque châtiment lors de la réunion définitive à la France ^
M. de Saint-Marsan fut mis au courant de ces nouveautés le 19 avril 1801 : « J'ai fait connaître au Premier Consul, lui écrivit Talleyrand, les plaintes que vous m'avez adressées sur l'état actuel du Piémont. 11 me charge de vous dire que toute discussion sur ce point est dans ce moment étrangère aux rapports qui existent entre la France et le prince au nom duquel vous réclamez et au seul objet que vous devez avoir en vue quand vous cherchez les moyens d'améliorer ces rapports.
« Le Premier Consul, je dois vous le repéter, Monsieur, est tellement mécontent de la manière dont le roi de Sardaigne s'est conduit dans ces circonstances et du peu de confiance qu'il a montrée, tant à lui-même qu'au gouvernement de la République, qu'il s'éloigne tous les jours de plus en plus de la pensée de persévérer dans les bonnes dispositions qu'il n'a cessé de lui montrer jusqu'à ce jour. La conduite de ses agents en Sardaigne, les secours qu'ils donnent aux Anglais, leurs envois de blés à Halte, leur malveillance déclarée contre nos négociants, les soins qu'ils prennent de fomenter les troubles de la Corse, nous apprennent bien que ce prince est encore roi de Sardaigne; mais vous concevez aisément. Monsieur, qu'en faisant un tel usage de ce qui lui reste de puissance, il ne saurait nous disposer à lui rendre aucune partie de celle qu'il a perdue.
« Vous n'aurez pas de peine à sentir que, dans la position où le
1. Aff. Etr., Turin, n'280, f 101-105 : lettres de Jourdan à Talleyrand, du 29 genninal et du 7 floréal IX.
Oigitized by
iOiî MARBNGO (1800-1802)
roi de Sardaigne se trouve, il ne peut pas adopter des principes de conduite plus contraires à ses intérêts. Il faut qu'il renonce à espérer en même femps dans les dispositions bienveillantes du Premier Consul et dans la reconnaissance des Anglais. On De peut pas servir à la fois deux causes ennemies; il faut que votre prince se détermine à se séparer franchement de celle desenneaiis de la France; le Premier Consul ne peut entendre à aucune négociation qu'au préalable un embargo ne soit mis sur les bâtiments anglais dans tous les ports de la Sardaigne, et que tous les émigrés corses, ainsi que les agents de l'Angleterre qui excitent les insurgés de Porlo-Vecchio et entretiennent les troubles de la Corse, ne soient arrêtés.
« En conséquence, Monsieur, je vous in vile à aller incessamment auprès du roi de Sardaigne pour lui faire connaître ces clauses préliminaires sans lesquelles le Premier Consul est décidé à ne recevoir et à n'écouter aucun plénipotentiaire de sa part. J'ai l'honneur de vous adresser des passeports dans cette vue. Quand le roi de Sardaigne se- sera déterminé à accepter ces propositions, le Premier Consul verra avec plaisir que vous soyez choisi pour négocier un traité qui règle les rapports ultérieurs de la République avec votre souverain*. »
Saint-Marsan exprima sa douleur et sa surprise, et on peut croire qu'elles étaient sincères; il ne parla plus de la déplorable situation du Piémont; il se déclara prêt à donner toutes satisfactions sur les plaintes qui lui étaient adressées; il regretta que le Premier Consul eût pris pour- de la défiance à son égard la confiance que son souverain avait mise dans les gouvernements de Prusse et de Russie; il fit observer qu'un voyage à Rome, pour rejoindre son roi, serait très long et difficile, qu'il n'en avait pas l'ordre de son souverain, qu'il lui fallait d'abord lui envoyer un courrier et attendre la réponse.
« Le Premier Consul, répliqua Talleyrand, persiste à croire que l'intérêt de votre mission vous recommande de vous rendre auprès du roi de Sardaigne » (22 avril). El, le 24 avril, Saint-Marsan annonça qu'il partirait dans deux ou trois jours, ce délai lui étant nécessaire pour l'arrangement de ses affaires personnelles*.