De Clercq, I
par son indolence, par la nullité de ses entours, par une espèce d'ambition qui le domine, est incapable de profiler des circonstances nouvelles; il faut le déterminer à faire au jeune prince de Parme la cession solennelle de tous ses droits de souveraineté ; il faut lui promettre toute sécurité personnelle et la récompense de ce sacrifice de sa vertu et de sa piété.
Dans une nouvelle lettre à Moreau Saint-Mcry, Talleyrand ajoutait cet argument : la duchesse de Parme est autrichienne, et € l'objet essentiel du traité de Lunéville est que désormais l'Italie soit à l'abri de toute influence de la maison d'Autriche. L'existence de la Cour de Naples est la seule exception que nous puissions admettre, elle ne le sera qu'autant que la nécessité nous en fera une loi. » Voilà qui n'était pas très rassurant, dès 1801, pour la reine Marie-Caroline de Naples \
Moreau Saint-Méry arriva à Parme le 15 mars 1801 ; en passant à Milan, il eut d'assez mauvais renseignements sur les chances de succès de sa mission ; on lui dit que sous les dehors trompeurs d'une superstition qui semblait ne l'occuper que des choses de l'autre vie, le duc de Parme avait une grande passion de régner, une grande jalousie du pouvoir.
Il fut reçu par le duc le 21 mars, c'est-à-dire le jour même où était sipée la convention d'Aranjuez. Il exposa Tobjet de ?a mission en s'appuyant sur l'entente des deux gouvernements de Madrid et de Paris. Le duc fut très ému. Il répondit que, dès le 27 février, il avait écrit au Premier Consul son intention de renoncer pour son fils à la Toscane, mais il ne croyait pas qu'il pût s'agir d'abdiquer ses États actuels, que cela demandait de grandes réflexions. L'audience se termina là-dessus.
Moreau sut que l'archevêque de Parme, Turchi, était le conseiller le plus écouté du duc. « Quoique parvenu à sa soixante-dix-huitîème année, écrivait-il, l'évêque n'a jamais quitté les pratiques alternativement humbles et séduisantes, mais ambitieuses, qui l'ont conduit d'un couvent de capucins à l'épiscopat; doué d'un esprit adroit que servent des formes aimables et une gaieté qui écartent le soupçon, il règne sur le prince et en général sur tous les Parmesans. En vain l'infant qui le craint affecte de ne lui
i, Aff. Etr., Parme, n° 47, f 5-8 : lettres de Talleyrand, 28 pluviôse, l^'-a ventôse an IX.
donner aucun crédit apparent; il n'en est que plus fort, et la troupe saintement imbécile dont le souverain est sans cesse entouré a pour moteur Tévêque, qui n'adore que la fortune et l'ambition et qui a au besoin des prophètes par lesquels il commande à son maître qui se croit libre et indépendant, v On racontait au duc, pour entretenir sa résistance, que Bonaparte voulait son abdicacation, non pas pour son fils, mais pour la Cisalpine ou pour la France elle-même : et cela était en effet la lettre de la convention d'Aranjuez.
Moreau Saint-Méry crut bien faire en allant voir larchevêque Turchi; il chercha à l'effrayer, puis à le séduire, en lui parlant de la belle fortune réservée à son élève le prince héréditaire. Au sujet de ce prince il écrivait à Paris que l'archevêque l'avait élevé de manière à offrir cette singularité bien remarquable que Gondillac philosophe n'avait fait qu'un bigot du père, tandis qu'un capucin avait fait du fils un prince dont les qualités donnaient les plus belles espérances. Moreau se trompait : l'œuvre du capucin n'était pas si différente de celle du philosophe.
Aux sollicitations et aux menaces du résident français, l'évêque répondit que le duc ne prenait pas de conseils des étrangers, qu'il ne changeait pas facilement ses résolutions; que, du reste, si lui évêque était consulté il déclinerait de s'expliquer, désirant ardemment que le prince conservât sa souveraineté actuelle.
< A la fin de cette conversation, écrit Moreau, où les maximes évangéliques et la morale chrétienne ont joué un rôle très beau dans une bouche éloquente, l'évêque m'a conjuré de servir son maître en lui faisant laisser ses États actuels jusqu'à sa mort. J'ai averti l'évêque que je ne croyais ni à sa nullité politique, ni à son désintéressement, et je lui ai répété qu'il pourrait devenir funeste de faire jouer des ressorts que je connaissais dans une affaire dont les acteurs principaux ne croient point aux fourberies soidisant pieuses. » Et il ajoute : « Je ne sortirai point du cercle étroit que j'ai tracé et je n'en laisserai pas sortir, quelque voyage qu'on veuille tenter dans le pays des chimères* ». Ce n'était que de grands mots.
L'Église à Parme, comme dans le reste de l'Italie, prenait la
I. Aff. Etr., Parnw, n* 47, r* 21-26 : dépêche de Moreau SaintrMéry, du 3 germinal an IX.
direction de la résistance. Parme, dit Moreau Saint-Méry, est une ville « dont la surface est pieusement envahie par des moines des deux sexes dont la nomenclature seule est un poids pour une tête pensante ». Le duc avait condamné Tune de ses filles à être recluse; Taulre élait menacée du même sacrifice, et il était en train de construire un couvent exprès pour elle. Un grand nombre d'ev-Jésuiies livaienl auprès de tiii, en son chàleaiî de Colorno, et étaient ses conseillers secrets; il venail d'acheter, près de ce château, une maison dont il voulait faire pour eux un novicial. Or nul d otite que l'inducnce française xn" Aùi être funeste à celle renaissance des Jésuites. Aussi soutenaient-ils de toutes leurs forces Tobslination du duc\
Le 2r) mars ISOl, il adressa à Moreau Saint-Méry, avec quelque solennité, la déclaration sTii vante : a II me vient participer au nom du Premier Consul, par le citoyen Moreau Saint-Mér)% Résident auprès de moi de la République Française, qu au moyen du traité de paix qui vient d'être stipulé à Luné vi Ile, le grandduché de Toscane vient d'être cédé ou va TèCre à mon lils Tinfant don ïjouifi; et il me vient en même temps insinuer que je renonce à celte môme Toscane dont les articles préliminaires du susdit traité avaient parle en ma ftiveurj et qu'en même temps aussi je renonce au Parmesan, Plaisantin, Guaslalla et leurs dépendances que je possède actuellement. Je déclare donc que je n ai jamais accepté le grand-duché de Toscane et que, dès que j'ai eu la première nouvelle des préliminaires susdits, j'ai déclaré formel l ornent au Premier Consul et à qui j'ai cru convenable, que j y renonçais pour ma personne. Mais, quant à mes Ëtals, je ne peux en faire absolument labdication, et je n^e fie sur ramîlié et loyaulé de la Republique Française et du i*remier Consul, dont j'ai eu tant de preu ves, que mes droïtsseront défendus de toute violence quelconque. En foi de quoi je munis celte déclaration du cachet ordinaire de mes armes et de ma si*,mature< Signé : FEttDi?iA?in, » Moreau ajoute ; » U serait inutile de croire aucune rétractation possible. L'obstination a pris le caractère religieux au debors et on y persévérera '. >*
Pourtant le Premier Consul insistait pour Texéculion intégrale
!, Aff. Elr.. n' 41, r 2Î-26, 30,
2. MX. Etr., Parme, n" i7, f^* '27-38 : d^pêctie de Moreau Saint-Méry, du 5 germinal an tX^
du irailé d'Aranjuez; l'infant devait se retirer à Florence ou à Venise, et radministralion du pays devait se faire toute au nom de la France. On ne savait pas encore si on réunirait Parme à la République Italienne ou au royaume de Toscane. « Si le roi d'Espagne, écrivait Bonaparte, veut que Parme soit réunie à la Toscane, il faut qu'il nous donne les Florides*. »
Mais l'ambassadeur d'Espagne à Paris, d'Azara, interrint en faveur du duc de Parme ; il demanda d'abord qu'on lui laissât la jouissance de Modène et de Lucques. Puis, quand il connut le funeste effet produit sur lui par la communication du traité d'Aranjuez, il insista pour qu'on lui laissât son duché : « Tombé dans une mélancolie extraordinaire, il croit sa conscience compromise dans la renonciation qu'on exige de lui et peut-être ne pourra-t-on pas obtenir cet acte sans une violence scandaleuse. D'après cet état de choses, le Roi mon maître m'ordonne d'en informer le Premier Consul et d'obtenir de sa justice et de sa sensibilité une modification à ce qu'on a arrêté dans le dernier traité d'Aranjuez, c'est-à-dire qu'on laisse l'infant-père dans la jouissance de ses États, comme il les possède aujourd'hui, pendant sa vie, et que le prince son fils passe à régner en Toscane suivant la convention *. »
Bonaparte ne voulut pas commettre le scandale d'une violence ; il patienta; Moreau Saint-Méry fut autorisé à voyager en Italie pour son plaisir. Néanmoins, à la fin de Tannée, dans l'almanach national, sur ordres du Premier Consul, Parme avait disparu, comme le royaume de Sardaigne, comme les principautés ecclésiastiques d'Allemagne, de la liste des États souverains; Madame Infante était porlée à l'article de l'Autriche sans un renvoi à Parme ; le nouveau roi d'Élrurie n'était pas désigné comme prince héréditaire des Étals de Parme; Moreau Saint-Méry n'était pas compris dans la liste des ministres près des cours étrangères; il était dans la liste des conseillers d'État, avec celte formule : Résidant à Parme, et non pas Résident. Toutes ces omissions étaient expressives'*.
{. Corr., VII, 5512. — AIT. Etr., n* 47, T 35 : Talleyrand àMoreau Saint- Méry, 17 germinal an IX.
2. AIT. Elr., Parme, n*» 47, T* 29, 37 : d'Azara à Talleyrand, 30 mars, H aTril 1801.
3. Corr., VII, 5815 : Bonaparte à Talleyrand. — AIT. Etr., Parme, n° 47, f 10M07.
En attendant, le Premier Consul procédait à Tinslallation du nouveau roi d'Élrurie. Le prince et la princesse de Parme, sous le nom de comte et comtesse de Livourne, vinrent d'Espagne à Paris et y restèrent un mois (juin 1801). Il tint à les montrer à TEurope comme ses obligés, déjà comme ses vassaux; ils étaient ie lien par lequel il tenait les Bourbons dans son système. « Quel vil! s'écrie la comtesse d'Albany en parlant du prince de Parnie- II faut avoir du courage ou une âme de boue pour aller dans Tendroit quH)n a décapité le chef de la famille. » Il ne faut pas prendre les choses à ce point au tragique : il y avait déjà longtemps que ces désagréables souvenirs étaient effacés ; il est vrai que Bonaparte allait bientôt les renouveler ^
Aux approches du 14 juillet, il eut la délicatesse d'éloigner s€s hôtes : < Je vous prie, citoyen ministre, écrivait-il à Talleyrand, de faire connaître à M. Azara que je désirerais que le comte de Livourne fût au delà de Chambéry le 14 juillet. Il n'est pas convenable qu'il soit témoin des fêles qui se célèbrent ce jour dans toutes les grandes communes de la République*. »
Le 18 juillet, le comte et la comtesse de Livourne arrivaient à Parme. Ils y reçurent la visite de Murât, venu de Florence pour les saluer. H repartit devant eux avec le comte César Ventura, chargé de prendre possession du trône d'Étrurie en leur nom. Cette cérémonie officielle fut célébrée le 28 juillet. Murât y donna un grand éclat. Il y parut comme le protecteur des jeunes souverains qui allaient venir; établi depuis quelques mois au palais Riccardi, il y régnait en maître; ses manières de preux chevalier excitaient l'enthousiasme des Florentins et des Florentines; mais ses contributions étaient moins goûtées'.
Enfin le roi et la reine d'Étrurie partirent de Parme pour Florence, le 10 août, et s'y établirent quelques jours après. Il n'y eut
1. Lettres inédites de la comtesse d*Albany à ses amis de Sienne, publiées par Léon G. Pélissier, I, p. 388-392.