I. Cf. P. Bodereau, Bonaparte à Ancône. Paris, F. AJcan
2. Cf., dans la Nouvelle Revue, août-sept. 1908, notre article intitulé: Bonaparte et les Bourbons d'Espagne et d Italie ; — Napoléon et l'Europe, I, ch. III.
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Bonaparte ne devait pas s'y tenir. Déjà le sénatus-consulte du 1 1 septembre 1802, qui réunissait le Piémont à la France, annonçait une politique impériale, et pouvait faire craindre aux Bourbons d'Italie, ou d'Espagne, le sort de la maison de Savoie. En ce sens, le royaume d'Étrurie n'était donc que transitoire.
Car il apparaissait déjà que l'Italie n'était pour Bonaparte qu'un moyen d'Empire. La Cisalpine, Ancône, les îles Ioniennes lui avaient ouvert des voies vers l'Orient, vers la domination de la Méditerranée qui assure l'Empire.
En attendant, Bonaparte proclame la République Italienne et s'en fait élire Président, à Lyon. Le titre et le nom révèlent des aspirations au gouvernement de toute la péninsule. Le pape, le roi de Naples, inquiets, demandent des explications, en reçoivent, demeurent inquiets. Car l'évocation de Y Italie^ dans cette proclamation de la République Italienne, a soulevé dans toute la péninsule une émotion profonde. Car c'est la naissance de l'Italie ; à l'appel de Bonaparte, elle se lève, elle veut être, elle veut vivre parmi les nations, parmi les grandes nations. Il n'y a rien de plus beau dans toute l'bistoire de Napoléon : à lui, la gloire unique d'avoir créé des nations.
Mais il les voulait garder dans son Empire. Empereur, il ne pouvait pas abandonner l'Italie, élément essentiel de l'Empire, « le lieu du commandement ». Il n'y a pas d'Empire sans l'Italie, sans Rome. Il prit donc pour lui la couronne de fer, le 26 mai i8o5. Il avait fait mine de l'offrir à Joseph ; car il ne voulait pas avouer qu'il visait à l'Empire : on ne fait pas de ces aveux, qui sont ridicules en cas d'échec, et qui susciteraient d'abord la coalition générale. Mais il s'était arrangé pour que Joseph refusât la couronne d'Italie et pour être obligé de la prendre, et il avait ajouté, pour que personne ne s'y trompât : « Dieu me l'a donnée : gare à qui la touche ! » Même sur un refus for-
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mel de Joseph, il eût pu réserver la question de la couronne d'Italie, n'y établir qu'un vice-roi pour attendre de pouvoir lui donner un roi, en assurer le statut définitif dans l'indépendance nationale ; non, il trancha la question d'un geste, la couronne de fer sur sa tête : le signe le plus évident, et le plus grandiose de sa volonté impériale.
Alors l'aigle impérial ouvrit ses ailes toutes grandes. La victoire d' Austerlitz renversa l'autre Empire, le faux Empire, le prétendu Saint-Empire Romain Germanique ! Il disparut de l'Allemagne comme de l'Italie. Naples fut conquise, passa des Bourbons aux Bonapartes ; les Bourbons furent rejetés en Sicile. Parme, Gênes, furent annexées. Elisa fut installée à Lucques. L'Etruriefut annexée; Elisa eut une promotion, devint grande-duchesse de Toscane ; Camille Borghèse fut envoyé à Turin, avec le titre de gouverneur général. De nouveaux foyers d'administration et de civilisation napoléonienne commencèrent à rayonner.
Ainsi le royaume d'Italie fut à peu près définitivement constitué ; il fut agrandi de la Vénétie en i8o5 ; il eut d'abord ristrie et la Dalmatie, qui retournèrent en 1809 aux Provinces Illyriennes.
L'Italie fut toute française : toute la partie occidentale fut divisée en départements français. Le royaume d'Italie, le royaume de Naples furent administrés de la même façon, et leurs départements ne se distinguent pas des départements français. Toute l'Italie, sauf la Sicile, est à l'image de la France, donc singulièrement plus avancée que l'Allemagne dans cette œuvre de réunion et d'assimilation.
Et surtout Rome est dans l'Empire : « Je suis l'Empereur de Rome », avait dit Napoléon dès février 1806, au lendemain d' Austerlitz. Et il avait occupé Ancône, puis Rome même, sous prétexte de repousser les descentes anglaises.
Comme la lutte avec l'Angleterre était un prétexte commode ! Si l'Angleterre n'avait pas existé, il aurait fallu l'in-
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venter, pour autoriser toutes les entreprises de l'Empereur : non seulement la « perfide Albion » entretenait la haine et l'activité guerrière de la France ; mais sans elle, quelle raison de prendre Ancône, de prendre Rome, de prendre le Portugal, l'Espagne, et les Villes Hanséatiques et Danzig ? Quelle raison de faire la guerre à la Russie? Au contraire, grâce à elle, il y avait nécessité de conquérir la mer par la terre, comme disait Napoléon,
Le pape enlevé de Rome, on laissa entendre que c'était par erreur, par excès de zèle des agents de l'Empereur. Car il ne fallait pas avouer qu'on voulait Rome; c'eût été avouer qu'on voulait lEmpire. Il y a cependant des historiens qui ont accepté de telles explications, qui ont cru que, si le pape avait perdu Rome, c'était par la faute d'un gendarme sans pitié.
Cependant, le mal étant fait, le gendarme ne fut pas destitué ; et la ville des Empereurs et des Papes fut absorbée dans l'Empire, et le Sacerdoce fut soumis à l'Empire, et l'on remonta dans le passé jusqu'au delà de Charlemagne, jusqu'au temps de l'unité impériale par les Augustes.
Rome fut réunie par le sénatus-consulte du 1 7 février 1 8 1 c, c'est-à-dire définitivement : on sait le caractère irrévocable des sénatus-consultes. Elle fut déclarée la deuxième ville de l'Empire : n'est-ce pas assez clair?
Il n'y a donc plus guère en 1809 qu'une Italie française, quoiqu'elle paraisse inachevée dans sa constitution, quoique la Sicile soit aux Anglais plutôt qu'aux Rourbons, quoique Naples essaie de se tenir séparée de l'Empire.
Marie-Caroline et Ferdinand IV avaient connu deux fois l'exil de Sicile, en 1798 devant Championnet, en 1806
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devant Masséna : les deux fois, ils s'étaient mis sous la protection des Anglais.
Ils s'efforcèrent de reprendre leur couronne. Ils entretinrent l'agitation de la Calabre, sous la direction de Fra Diavolo. Il y eut des assassins autour de Joseph. Capri devant Naples fut enlevée par les Anglais le jour de l'entrée de Joseph dans sa capitale. Le général Stuart débarqua des troupes à la baie de Sainte-Euphémie et remporta la victoire de Maida ; il fallut l'intervention de Masséna pour le forcer à se rembarquer^.
Il y eut encore une tentative de descente anglaise à Ischia et Procida en 1809, au moment de Wagram ; mais elle n'eut aucun succès. Les Anglais restaient toujours menaçants, leur action resta vaine ; ils ne rendirent point à Marie-Caroline la couronne de Naples. Ils allaient même lui prendre celle de Sicile.
Par ailleurs elle essaya de soutenir l'insurrection espagnole. Elle y envoya son fils Léopold ; il y eut, dans le malheur, un essai de réconciliation entre les Bourbons d'Espagne et de Naples, à moins que Marie-Caroline n'ait rêvé de profiter du malheur de ses parents. Le duc Louis-Philippe d'Orléans, qui allait être son gendre, s'intéressa aussi tout particulièrement aux affaires d'Espagne.
Le mariage de Napoléon avec Marie-Louise, sa nièce, entraîna chez elle une sorte de revirement très curieux, qui est resté en partie mystérieux, et qui donna de l'alarme à Londres". Jadis elle avait dit son estime pour Napoléon, en des termes très expressifs^, et voici maintenant qu'il était de sa famille.
Il semble qu'il y ait eu des tendances à un rapprochement,
2. Cf. R.-M. Johnston, The Napoleonic Empire in southern Italy, I,
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une correspondance avec Murât qui ne pouvait que l'inquiéter, surtout des communications avec Marseille, sous prétexte de se tenir au courant de la mode de France. Il y eut une curieuse affaire Amitia, un aventurier venu chez Marmont à Laybach pour proposer à l'Empereur une entente avec Marie- Caroline, en promettant de soulever la Sicile contre le despotisme de l'Angleterre ^ H y a aussi toute une légende sur une correspondance qu'elle aurait eue avec Napoléon, lui promettant de chasser les Anglais au besoin par des Vêpres Siciliennes : des lettres interceptées auraient été communiquées à la Gazette de Cadix ; elle s'en défendit ensuite et déclara qu'elles avaient été fabriquées par le duc d'Orléans qui voulait la détrôner*. Dans l'état actuel de la connaissance historique, il est impossible de prouver qu'elle se soit mis d'accord avec Napoléon ou qu'elle l'ait seulement cherché. Pourtant elle connaissait sans doute les difficultés survenues entre Napoléon et Murât, et le bruit que Murât ne garderait pas Naples ; elle espéra peut-être ainsi y rentrer et échapper à ses ennemis les Anglais. Il est probable que Napoléon n'eût jamais consenti à rendre Naples à Marie- Caroline ; du moins elle pouvait servir à tenir Murât en respect et en soumission. Ainsi faisait-il de Ferdinand VII visà-vis de Joseph.
De son côté Murât, qui pour diverses raisons, dont cellelà, n'avait pas aimé le mariage de Napoléon avec Marie- Louise, crut devoir se mettre en garde, et, pour se débarrasser d'une rivale, il risqua l'expédition de Sicile, en septembre 1810; il put faire descendre quelques troupes à la Scaletta, au sud de Messine, mais il les perdit à peu près toutes, et l'affaire échoua.
Marie-Caroline en fut ravie ; elle avait craint d'être obligée
I. Napoléon en Italie, 618. — R.-M. Johnston, op. cit., I, 233-235. — A. Boanefoas, Marie-Caroline reine des Deax-Siciles, 379.
a. Cf. R.-M. Johnston, Mémoire de Marie-Caroline, reine de Naples.