James Br^ce, p. 353 et s
•i. De ortui'l fine Imperii Romani : Voir dans J. Brjce, p. 127.
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devrait se contenter aussi d'une seule tête temporelle. Tout animal à deux têtes n'est-il pas monstrueux ? Quel phénomène encore plus horrible et plus hideux est une créature à miUe têtes différentes qui se combattent et s'entre-déchirent?... Certainement, dans le ciel, de même que sur la terre, la souveraineté d'un seul a toujours été ce qui a le mieux valu. »
Et Dante aussi, naturellement, exprime les mêmes sentiments lorsque, dans son De Monarchia, il appelle les Empereurs en Italie :
« La monarchie est la véritable et légitime forme de gouvernement. Le but de l'humanité est plus facilement atteint grâce à la paix universelle ; cela n'est possible que sous un monarque. Et, comme il est l'image de l'unité divine, l'homme grâce à lui parvient à l'unité et se rapproche le plus possible de Dieu.
« L'homme est d'autant meilleur et plus heureux qu'il est plus libre ; être libre, c'est exister par soi-même, c'est à ce but, le plus élevé de tous, que le monarque nous conduit et que seul il peut nous conduire ; les autres formes de gouvernement sont perverties et n'existent que pour l'avantage de quelques privilégiés ; lui travaille au bien de tous sans distinction, car c'est pour cela même qu'il a été institué. »
Et Sir James Bryce, à qui nous empruntons ces citations, ajoute : « L'admiration pour les conquêtes héroïques de Rome, pour l'ordre et pour la paix qu'elles firent régner dans le monde, tel est le fond des espérances politiques de Dante. L'Italie est le jardin de l'Empire. »
Voilà la mentalité du moyen âge ; et c'est pourquoi la tradition impériale ne s'est jamais perdue. De siècle en siècle, tout souverain favorisé par le génie ou par les circonstances veut être empereur, dans le sens romain du mot, et s'y croit désigné par Dieu.
Philippe le Bel y songe, car il dispose du pape d'Avignon, et c'est le pape qui donne la couronne impériale.
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Charles le Téméraire y rêve, ayant reconstitué la Lotharingie de l'Empereur Lothaire, petit-fils de Gharlemagne.
Charles VIII entre à Naples avec le globe d'or en la main et se croit déjà Empereur d'Orient, quoiqu'il ne soit pas encore Empereur d'Occident.
François P'^, avant de s'allier avec le sultan Soliman le Magnifique, veut être Empereur, pour conduire l'Europe chrétienne à une suprême Croisade contre les Infidèles ; car c'est une des missions de l'Empire puisqu'il est d'institution religieuse.
Charles-Quint doit à sa naissance un empire immense auquel il ne manque guère que la France pour être un nouvel et plus vaste empire d'Occident. Il veut refaire la puissance universelle de ce titre en s'appuyant sur la puissance universelle de l'Eglise catholique. Comment eût-il permis la Réforme protestante ? Comment eût-il consenti de lui-même à diviser le Saint-Empire, à en rompre l'unité primordiale? L'autorité veut l'unité. Il échoua d'ailleurs et dut partager son empire entre son fils et son frère.
Au siècle suivant, les Jésuites pensent trouver en Ferdinand II le défenseur de la foi et l'Empereur, selon le vrai sens de ce mot. Ferdinand II n'avait pas le génie d'un aussi grand dessein.
Louis XIV, Roi Très Chrétien, estime que la couronne impériale lui conviendrait mieui qu'à tout autre puisqu'il est le vainqueur de l'Europe ; il veut lui aussi, comme Charles- Quint, la mériter en la fondant sur l'unité de foi, par la Révocation de l'Édit de Nantes.
Naturellement Napoléon, vainqueur des rois, maître de l'Europe plus que Charlemagne, plus que Charles-Quint, reprit la tradition toujours vivante. Car, on le voit bien, à travers les siècles, la conception de l'autorité impériale ne fut pas rare, ne fut pas un accident né d'ambitions personnelles ; elle fut une des lois fondamentales de l'histoire uni-
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verselle. Elle l'est et le sera sans doute encore longtemps, toujours.
L'autorité impériale est à la fois la condition et la conséquence de la conquête, où elle a en quelque sorte sa raison d'être. Tout peuple qui grandit aspire à l'Empire pour y imposer aux autres les vertus qui ont fait sa grandeur. L'Empire romain fut nécessaire à l'organisation morale comme à l'organisation politique de l'Europe, donc à la propagation du christianisme. L'Empire napoléonien fut nécessaire peut-être à la diffusion, au delà des frontières de la France, des principes de 1789, c'est-à-dire de la doctrine de la société moderne.
Il faut sans doute l'autorité impériale, seule capable de conquête, à la diffusion des doctrines d'intérêt universel. Et il semble que l'on pourrait formuler ces axiomes historiques : il n'y a pas d'empire qui ne réponde à une aspiration universelle ; toute aspiration universelle peut s'exprimer en un empire ; et même la valeur historique et la gloire d'un empire se mesurent à la valeur des principes politiques et sociaux, qu'il représente. Et César et Charlemagne et Napoléon sont ainsi plus grands que Ferdinand II ou que Charles- Quint.
Sans doute, cette idée-force rencontre des contradictions ou des obstacles. La notion de la liberté individuelle n'y trouve pas son compte, en apparence du moins. La notion de nationalité n'y trouve pas son compte, elle en paraît être l'antithèse exacte : mais peut-être n'est-ce aussi qu'une apparence.
Ainsi se produisent, contre les essais d'empires ou contre les empires accomplis, des schismes et des partages. Ainsi le partage de TEmpire de Charlemagne dès le lendemain de sa mort ; ainsi le schisme d'Orient où s'exprima la différence entre le monde grec et le monde romain; ainsi le' schisme protestant où s'exprima la réaction de la nationalité aile-
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mande contre Rome ; ainsi le partage de l'Empire de Charles- Quint, l'Espagne ne pouvant pas suivre les mêmes destinées que l'Allemagne. Ainsi plus tard le démembrement de l'Empire de Napoléon, bien avant la mort du conquérant.
Ainsi, contre le Saint-Empire et dans le Saint-Empire même, la formation des nations modernes, France, Espagne, Prusse, Italie, Autriche même, lorsque l'unité de foi eut été dissoute dans la liberté de conscience, lorsque la fin de l'unité religieuse eut entraîné après elle la fin de Tunité politique.
Mais vienne une nouvelle manifestation d'unité intellectuelle et morale, une nouvelle doctrine de portée universelle, humaine, la Renaissance, c'est-à-dire la Renaissance des humanités et surtout des humanités latines ; vienne le cartésianisme et la philosophie de l'homme en soi, la philosophie humanitaire du xviii'' siècle dont tous les enseignements ont un caractère universel qui vaut pour tous les hommes et non pas seulement pour tous les Français ; vienne la Révolution universelle, humaine, de 1789, avec sa nouvelle foi politique, d'ailleurs issue de l'enseignement chrétien, de l'égalité de tous les hommes devant la mort et devant Dieu ; elle trouvera son organe, son conquérant, son instrument d'expansion, la personnification de son génie.
Pour ces raisons, pour d'autres encore, la tradition impériale devait reparaître en France, avec une vigueur nouvelle. Albert Sorel explique, en tête de son grand ouvrage, pourquoi la grande Révolution devait éclater en France ; il est possible de dire aussi, et il est nécessaire d'expliquer pourquoi cette Révolution française a produit l'Empire : « L'esprit classique et le gouvernement absolu résultent d'une même conception de l'homme, de la société, de l'Etat, de la philosophie et de l'art. Les hommes qui firent la Révolution française pensaient naturellement selon cet esprit. Ils furent portés à propager au dehors leurs principes politiques et leur système de gou-
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vernement. . . En prétendant ofiFrir, puis imposer à l'Europe, le type rationnel d'une société démocratique, les Français de la fin du xviii" siècle subissaient l'impulsion qui avait fait de leurs ancêtres les semeurs par excellence de la civilisation moderne... Ils accomplissaient pour le peuple ce que leurs pères avaient accompli pour l'Etat et continuaient ainsi d'exercer sur l'Europe cette « magistrature » que l'histoire semblait leur avoir destinée ^ »
l'éducation romaine de la FRANCE
A travers les siècles, depuis vingt siècles maintenant, l'éducation romaine de la France n'a pas cessé un seul moment de développer ses effets. Rien de plus fondamental dans notre histoire, et ainsi rien de plus explicatif . En dehors des témoins intellectuels et moraux, en dehors de la langue par exemple, il suffit d'en considérer tout aussitôt les témoins de pierre, l'Arc de Triomphe d'Orange, la Maison Carrée, les Thermes de Julien, la Porte Noire à Trêves, et d'en renouer la chaîne avec la Colonne Vendôme ou la Madeleine ou l'Arc de Triomphe de l'Étoile.
La « Gallia » fut modelée par Rome, fut sa meilleure élève et la préférée, sa principale « province », sa vraie province, au sens étymologique et très fort du mot. Rome n'a laissé nulle part des traces comparables : le désordre des tribus réparé, l'ordre civil et politique organisé, pour assurer la prospérité matérielle ; la « pax romana », c'est-à-dire des siècles de travail, de richesse, de bonheur réel ; les champs cultivés, riches déjà de leurs admirables fruits, la nature heureuse de la tranquillité des hommes ; les villes indus-
I. Albert Sorel. L'Europe et la Révolution française, I, 537-538.
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trieuses, descendues des oppida, Avaricum, Lugdunum^ Augustodunum ; les voies romaines, solides, larges, droites, signes de Tactivité commerciale et de la paix totale ; la circulation des denrées et des idées : un âge d'or, jamais notre pays ne fut plus heureux que sous ce régime de l'Empire des Augustes.
Les Gaulois reconnaissants entraient en masse dans l'armée romaine, le rempart de leur prospérité ; dès César ils formèrent la légion de l'Alouette et défendirent bravement les frontières de l'Empire. Pendant des siècles ils montèrent la garde du Rhin, aux forteresses de Mayence, de Cohlence, de Cologne, de Trêves : le Rhin, limite historique de la Gaule, limite de la civilisation. Ce n'est pas en vain, espérons-le, que pendant des siècles, ces siècles heureux et laborieux, la barrière du Rhin a arrêté les barbares de la Germanie. On n'effacera jamais cette ligne du Rhin ; elle a une valeur historique incalculable, une portée inouïe, difficile à mesurer toute. A en juger par le passé gallo-romain et par le grandiose présent que nous vivons, il n'y a pas sur la surface de la terre un trait historique d'une signification comparable à celle du Rhin.
La Gaule eut même alors des libertés, beaucoup plus que sous la République ; car il y a des Républiques moins libérales que des Empires, et les peuples d'autrefois furent plus libres sous la domination des Augustes que sous celle du Sénat de la République.
Elle eut tout un ensemble d'institutions d'autonomie, sous la tutelle de Rome et d'Auguste. Elle eut ses assemblées élues à Lyon, une sorte de représentation nationale. Ses cités eurent des conseils élus, des curies, qui pendant plusieurs siècles gérèrent les intérêts locaux avec le plus grand soin ; assurant au pays une remarquable prospérité financière et économique. Et ainsi la Gaule romaine, province fidèle à l'Empire, et reconnaissante des bienfaits qu'elle lui devait,
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prit dans rexercice de ses libertés particulières le sentiment de sa conscience nationale, et lorsqu'au m* siècle la domination romaine se trouva un moment compromise par une anarchie quasi-universelle, la Gaule eut ses Empereurs nationaux dont le gouvernement a laissé les souvenirs les plus honorables. En vérité il y eut dès lors, dans des frontières naturelles, une nation, une patrie gauloise. Ainsi par elle FEmpire répondait à tout son sens, à toute sa mission historique; il organisait le pays et lui assurait paix et prospérité dans le travail.
Surtout la Gaule apprit la langue de Rome, et la parla elle-même avec beaucoup de distinction. Elle oublia presque complètement le celtique : quel plus grand signe de docilité? Quelle plus remarquable affirmation de la conquête romaine? Quel instrument plus efficace d'éducation?
Car on ne peut prendre la langue d'un peuple sans prendre sa mentalité, c'est-à-dire sa façon de croire et de penser, sans absorber et assimiler, sinon toute sa production et sa capacité intellectuelle et morale, du moins les principaux caractères de son génie, les résultats essentiels de sa formation, sans apprendre à connaître de toutes choses à sa manière, sans lui ressembler au fond, sans l'imiter et le continuer.
En parlant le latin, puis une langue toute imprégnée de formes et de radicaux latins, la France conserva à travers les siècles toute la culture latine. Elle se marqua, sous cette action pénétrante, de caractères indélébiles qui lui constituèrent sa nature même. La France fut et resta une nation latine, et de tradition impériale.
La Gaule s'était mise volontiers à cette école de Rome, elle en avait accepté volontiers les leçons, qui sans doute s'accordaient avec les qualités de sa race. Mais la longueur de cette domination acceptée fit plus que la race même pour en déterminer le caractère et les destinées. L'histoire fait plus