I. Cf. ch. m
chagofiF, qui, paraît-il, avait quelques traits de Napoléon, un vaste plan offensif : il s'appuyait au nord sur la Suède, Bernadotte gagné par la promesse de la Norvège, au sud sur la Turquie avec laquelle on allait traiter pour la retourner vers Touest, puis sur les provinces illyriennes, sur l'Adriatique ; au centre, sur la Prusse, les relations du tsar étant toujours excellentes avec la famille royale, sur l'Autriche activement travaillée par les coteries russes autour du comte Razoumowski, de la princesse Bagration, dans l'intimité même de Metternich ; l'Allemagne se soulèvera toute, l'Italie sans doute aussi ; on rejoindra ainsi Théroïque Espagne, on tendra la main à l'Angleterre ; Talleyrand assure que la France elle-même épuisée appelle la délivrance.
Mais pour le succès de ce grand dessein, il fallait avoir avec soi la Pologne. Elle représentait, par ses malheurs et par sa reconstitution commencée, une force morale, le symbole de la libération de l'Europe ; et elle avait reçu de Napoléon une forte organisation militaire avec laquelle il fallait compter. Le tsar envoya en Pologne le prince Adam Czartoryski, afin de gagner les familles les plus influentes, de les attirer dans le parti russe par la promesse de l'indépendance. En ce printemps de 1811, le Gouvernement russe eut l'idée d'attaquer, avec le concours de la Pologne ; Joseph Poniatowski en fut effrayé, adressa à Davout, à Napoléon, les appels les plus pressants, eut peur d'un coup de main sur Varsovie.
Mais Czartoryski dut bientôt se convaincre qu'il ne retournerait pas la Pologne, qu'elle était toute pour Napoléon qui avait commencé de la ressusciter, et non pas pour les Russes qui avaient contribué à sa ruine. Il fallut y renoncer ; et il parut au contraire que ce serait Napoléon qui se servirait de la Pologne, jusqu'au bout de sa fortune.
Napoléon pouvait dresser contre la Russie le même plan offensif, en sens inverse. Il comptait sur le prince royal de
Suède, un maréchal de France, presque son beau-frère : le moyen d'admettre qu'il pût jamais porter les armes contre la France ? Il comptait sur la Turquie toujours en guerre avec les Russes ; les ambassades La Tour-Maubourg et Andréossy l'entretenaient dans l'accord avec la France. Naturellement il disposait, sinon de l'Espagne, du moins de l'Italie et de l'Allemagne. Il tenait en respect, il enrôlait dans ses desseins, l'Autriche par son mariage, la Prusse par la crainte d'une exécution capitale; il menait toute l'Europe à l'Orient. A son avant-garde, il avait la Pologne à cheval, la Vistule fortement armée, ses garnisons sur l'Oder, de Stettin à Glogau, Rapp à Danzig, Davout à Hambourg, toute l'armée française, grossie des contingents de l'Europe et les entraînant dans sa poussée invincible sur Moscou.
Ainsi, tout son passé, toutes ses ambitions, toutes ses chances portent Napoléon à la guerre, à la grande guerre, à la dernière guerre, qui résoudra tous les problèmes posés, qui réduira l'Angleterre, qui assurera la paix du continent dans l'ordre impérial.
Et les dernières négociations ne sont que des atermoiements, des échanges dilatoires de vains propos, où chacun ne veut que mettre l'adversaire dans son tort pour se donner les droits moraux à la victoire.
On connaît l'insignifiance de l'ambassadeur russe à Paris, le prince Kourakin. La Russie y était plutôt représentée, au printemps de 1 8 1 1 , par le colonel TchernytchefiF. Le 10 avril, il avait remis à l'Empereur une lettre du tsar en date du a 5 mars, et l'Empereur l'avait retenu en une conversation de quatre heures '. Le tsar se disait prêt à un arrangement, mais dans les termes les plus vagues. Napoléon s'emporta aussitôt contre cette imprécision ; il accumula, pour épou-
I. Société Impériale d'histoire de Russie, t. XXI, — Sorel, VII, 535. - Vandal, III, xi5, i34, 168.
LA RLPTURE FRANCO-RUSSH 27 1
vanter Tchernytcheff, les chiffres de ses hommes, de ses armées, de ses canons. Puis il prit Tchernytcheff par l'oreille, pour mieux se faire entendre : « Parlons en soldats, sans verbiage diplomatique. . . » — Tchernytcheff se risqua à répéter un propos du chancelier Roumiantzoff, que si Ton pouvait mettre les affaires de la Pologne et celles de l'Oldenbourg dans un même sac, les y bien mêler ensemble et puis le vider, l'alliance entre les deux Empires en deviendrait bien solide, plus intime qu'autrefois, et cela en dépit des Anglais et même des Allemands : — Gela voulait sans doute dire que la Russie renoncerait à toute protestation sur l'Oldenbourg si elle obtenait sur la Pologne les assurances qu'elle demandait depuis si longtemps. Napoléon affecta de croire qu'elle réclamait tout le duché de Varsovie pour l'Oldenbourg, et il s'agita fort : « Non, monsieur, heureusement, nous ne sommes pas encore réduits à cette extrémité ; donner le duché de Varsovie pour l'Oldenbourg serait le comble de la démence. Quel effet produirait sur les Polonais la cession d'un pouce de leur territoire au moment où la Russie nous menace! Tous les jours, monsieur, l'on me répète de toutes parts que votre projet est d'envahir le duché. Eh bien, nous
ne sommes pas encore tous morts ; dans le cas que le
Dieu de la victoire se range de notre côté, je ferai repentir la Russie, et c'est alors qu'elle pourra perdre non seulement ses provinces polonaises, mais aussi la Grimée. »
Il se calma et reprit l'oreille de Tchernytcheff qu'il avait heureusement abandonnée pendant la tempête : «Dites-moi, l'Empereur Alexandre et le comte de Roumiantzoff croientils sérieusement que j'ai le désir de rétablir la Pologne ?» — Tchernytcheff se fit prier, mais comme l'Empereur tirait plus fort sur l'oreille pour extraire la confession et que cela commençait de lui faire mal, il avoua qu'il supposait qu'en effet l'Empereur Alexandre en avait de l'inquiétude depuis 1809, et que sans doute l'Empereur Napoléon avait l'intention de
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rétablir la Pologne une fois qu'il serait libre de tout autre guerre, par exemple en Espagne.
Napoléon se contenta de répondre qu'à force de lui répéter qu'il avait cette idée, on finirait peut-être par la lui faire venir et par le pousser à tenter l'entreprise. On causa encore un peu d'Erfurt, qu'on pourrait peut-être agrandir pour le grand-duc d'Oldenbourg, d'une convention sur la Pologne. Propos en Fair, où il est difficile de distinguer s'il y avait même une part de sincérité.
Cependant TchernytchefF était mêlé dans Paris à des intrigues assez suspectes, et la police de Savary lui donna un avertissement dans le Journal de l'Empire du 12 avril : ce qui ne l'empêcha pas de pousser son aventure encore pendant quelques mois^
A Saint-Pétersbourg, Lauriston avait remplacé Caulaincourt. On a vu que ses instructions lui recommandaient surtout de prendre des informations militaires. Caulaincourt quitta la Russie le 1 5 mai ; à ce moment le gouvernement du tsar avait renoncé à l'offensive ; mais il était résolu à une défensive sans faiblesse, et à pousser la guerre jusqu'aux dernières extrémités. Caulaincourt en avait de l'émotion ; il reçut avant de partir les avertissements solennels du tsar et du chancelier Roumiantzoff ; il emporta avec lui, comme disait le chancelier, « la Loi et les Prophètes, chargé de tout ce qu'on pouvait dire et écrire à ce sujet » '.
Ce fut l'origine de la célèbre conversation que Caulaincourt eut avec Napoléon dès son arrivée à Paris, le 5 juin ^. Nous en connaissons les termes probables par M. Albert Vandal : elle est extraite, nous dit-il, « d'une collection de documents inédits et privés dont on reconnaîtra facilement