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Il y eut comme un Empire franc de la Méditerranée ; il avait surtout un caractère économique, et Ton y disait, au temps de Charles VII et de Jacques Cœur : « Dans tout le Levant, il n'y a mât revêtu sinon des fleurs de lys ». Mais il rappelait aussi des souvenirs romains ; il représentait une sorte de tradition impériale, qui fut renouvelée ensuite par les Capitulations de i535 et de 1740 échangées entre la France et la Porte, et qui réservaient à la France le monopole du protectorat catholique et du commerce maritime dans toute la région de TOrient : une tradition dont nous ne pouvons pas nous défaire, dont nous n'avons pas le droit de nous désintéresser, qu'il n'est permis à personne d'entre nous de renier, et que Napoléon a reprise en son temps avec une particulière énergie.
Cependant la France refaisait, encore à Rome, son éducation politique, tant il est vrai que la tradition romaine en France est dune continuité absolue et vraiment foncière.
Les Mérovingiens et les Carolingiens, barbares encore, avaient imité les lois de Rome avec un zèle touchant, mais avec une remarquable maladresse, tâchant à reprendre ses impôts, perfectionnant l'alphabet latin, copiant les manuscrits anciens avec une application d'enfants.
C'est pourquoi, dès qu'elle commença de se dégager de l'anarchie féodale, la France capétienne retrouva dans son atavisme, dans la langue qu'elle parlait, les règles de son organisation politique. Sur la mosaïque des fiefs, elle édifia de siècle en siècle le monument de la monarchie de droit divin. La monnaie royale .eut cours universel, dans tout le royaume; les ordonnances royales de même. Les légistes, c'est-à-dire les hommes de la loi, qui donnent une si puissante unité à toute notre histoire administrative, apprirent et enseignèrent les lois romaines, non pas d'abord celles de la République : « Voluntas populi suprema lex esto », ou « vox populi vox Dei » ; mais celles des E mpereurs, celles
qui ont été recueillies par Justinien, et qui retiennent toute la souveraineté dans Tautorité du prince.
Ainsi la restauration des droits souverains, la lente récupération de tous les pouvoirs par le roi, se fit de siècle en siècle tout naturellement, depuis Philippe le Bel, l'initiateur de la royauté financière et processive, avec Charles le Sage, Charles VII, l'inventeur de l'impôt permanent, instrument de l'absolutisme, avec les rois de la Renaissance, Louis XI, François I", Henri II, Henri IV, dont les médailles sont illustrées des attributs romains, pour aboutir à Richelieu et à Louis XIV.
On sait les formules et les signes où la doctrine s'exprime :
— La personne des rois est sacrée et l'image de là divine.
— Le roi est de droit divin ; les Augustes étaient déjà comme des dieux, divi. — Le duc de la Feuillade entretient des cierges allumés devant l'image de Louis XIV ; les Romains avaient des prêtres pour les temples consacrés à leurs Empereurs. Nos rois n'allèrent pas tout à fait jusque-là. Cependant l'étiquette de Versailles fut un culte, qui rappela celui des palais impériaux de Rome ou de Conslantinople. — Les sujets du roi eurent la foi monarchique ; il y eut la religion de la royauté, et pendant un temps elle ne connut pas d'hérétique.
Et l'ordre fut ainsi fortement établi, dans la vie publique et dans les consciences. La monarchie fut administrative, comme au temps des Romains : baillis, gouverneurs et intendants rappelèrent les préfets des Augustes ; leur nom même reviendra. La tyrannie qu'elle exerça fut favorable aux classes inférieures. Comme à Rome, où la monarchie démocratique des Césars avait mis fin à l'exploitation des petites gens et des provinciaux par l'aristocratie sénatoriale ou par l'avidité des publicains ; de même ici la royauté absolue nivela les classes sociales, rallia le clergé par le gallicanisme, enleva à la noblesse tous ses privilèges et toutes ses préten-
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tions politiques, abattit les plus hautes têtes, émancipa de très bonne heure les paysans du servage, permit aux bourgeois l'exercice des libertés communales dans les « bonnes villes », mit le Tiers état au pouvoir à côté du trône, finit par lui emprunter quelques-uns de ses meilleurs ministres, même des dynasties de ministres, les porphyrogénètes, tant jalousés des nobles, surtout des nobles de récente noblesse. Il arrive que l'autorité soit favorable, même nécessaire à la liberté, et le fait est que c'est la royauté absolue qui en France a élevé peu à peu les classes inférieures à la direction des afifaires publiques.
En même temps qu'elle reprenait, en France mieux que partout ailleurs, l'œuvre administrative de la monarchie romaine, la royauté capétienne entreprenait de reconstituer le territoire de l'ancienne Gallia impériale. Elle était entraînée par la force des choses, par une sorte de nécessité, ou de fatalité, à refaire son cadre historique. C'est une des lois essentielles de notre histoire que la reconquête du Rhin, une de ces lois qui s'imposent comme une loi physique.
La Gaule, indépendante ou romaine, allait jusqu'au Rhin, elle avait sur le Rhin ses villes frontières, Cologne, Coblence, Mayence, Strasbourg, Trêves en arrière ; et pourtant sa capitale, Lyon, n'était pas exposée, comme Paris, aux invasions. Elle y contenait la barbarie ; au delà du fleuve, c'étaient les « horreurs » de la grande forêt hercynienne.
Puis la France chrétienne partit du Rhin, de Mayence, par Fulda, vers le Weser, pour convertir et organiser la Germanie.
Après la ruine de l'Empire carolingien, comme plus tard, après celle de l'Empire napoléonien, elle fut rejetée sur des frontières de vassaUté. Le traité de Verdun de 843, que les historiens pangermanistes n'ont pas cessé d'exploiter, constitua à gauche du Rhin, jusqu'à la Meuse, une bande de
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terrain, la Lotharingie, c'est-à-dire une grande Lorraine, qui tant qu'elle nest pas française, tient la France en sujétion, en menace de mort. La ligne du Rhin est la condition de la vie normale de la France.
Aussi, dès qu'elle eut repris conscience de ses intérêts, ou mieux même, de ses caractères nationaux, la France visa aussitôt la frontière du Rhin ; quand elle n'y regarde point, c est qu elle est vaincue ; c'est la manifestation de son impuissance. Dès Philippe le Bel, elle eut ses légistes, plus tard encore pendant la Renaissance, et sous Richelieu, pour déclarer, pour démontrer, selon les plus solides arguments,, quelle ne pouvait avoir d "autre frontière que le Rhin.
Longtemps encore obligée de se consacrer à l'organisation du royaume, à la soumission des féodaux et des apanages, la royauté française fut étroitement enserrée et inquiétée, comme la France, dans son existence même, par les prétentions universelles du Saint-Empire Romain Germanique, qui n'était qu'un Empire Romain d'usurpation germanique.
Car la Germanie n a rien de romain. Elle s'oppose à Rome à peu près du tout au tout, et c'est comme le caractère propre de son histoire. Jamais les empereurs germaniques n'ont pu aller à Rome que par la bonne volonté du pape. Jamais, sauf un tout petit moment sous les Ottons, ils ne purent s'y installer ; ils y furent toujours des étrangers ; ils y sont restés des « barbares », dans le vieux sens du mot, le plus expressif.
Alors la France, pour se dégager de la souveraineté impériale, créa la loi de l'équilibre européen, fertile en talents diplomatiques, car l'équilibre est bien plus déUcat et fragile que l'Empire, et toute l'Europe entra avec elle au x\a'^ siècle dans l'âge de la diplomatie : que de chefs-d'œuvre et de grands hommes en devaient sortir, qui ont illustré l'histoire autant que les plus fameux Empereurs, le monde passant depuis ses origines Jusqu'à sa fin sans doute, des entreprises
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d'organisation impériale aux efforts d'émancipations nationales ! C'est comme le battement régulier de l'histoire, seulement plus précipité à mesure qu'on avance dans les temps modernes.
La royauté française se fit, à partir de François P% le champion des nations, de toutes les nations, en Italie, en Allemagne, qui avaient à se dégager des liens de l'Empire.
Mais c'est parce quelle n'avait pas l'Empire ; car les Empereurs ne sont pas partisans de l'équilibre, qui est le recours des faibles. L'Empire n'est combattu que par ceux qui n'en sont pas capables.
Et l'équilibre ne vaut pas l'Empire, comme organisation politique. L'équilibre est une condition de liberté, mais il ne va pas sans incohérence ; c'est au sens étymologique du mot l'anarchie contre la monarchie. Et il est toujours instable, car il n'y a pas d'équilibre parfait en politique, pas plus qu'il n y a d'égalité possible entre les individus. Parmi les puissances en équilibre, il y a toujours émulation, ou plutôt rivalité, c'est-à-dire recherche de suprématie, aspiration à l'Empire : c'est toujours à qui aura l'Empire. La politique de l'équilibre a suscité des guerres interminables, chacun à chaque instant faisant effort pour le rompre, comme la politique de la liberté a suscité d'interminables conflits sociaux. Et nous n'en avons pas fini, ni avec les conflits sociaux, ni avec les guerres d'équilibre; le monde en est ravagé. Voici venir maintenant les questions d'équilibre économique, dans chaque nation, et dans tout l'univers, et ce sera bien une autre histoire. L'humanité n'est pas destinée à la paix, mais à la lutte, à l'effort. C'est la rançon de sa supériorité sur l'animalité, qui se repose sur l'instinct.
En tous cas, c'est l'Empire qui est le mieux fait pour organiser la paix, parce qu'il l'impose. C'est en ce sens que l'Empire, c'est la paix, mais à condition que l'Empire soit bien l'Empire, c'est-à-dire soit indiscuté : ce qui n'est pas possible.
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C'est en ce sens que Napoléon visait à la paix. Il pensait (sans doute) fonder la paix universelle sur l'Empire du monde, comme les Empereurs romains, qui avaient fermé le temple de Janus, avaient fondé la « paix romaine » par la monarchie universelle.
Mais la monarchie capétienne ne put pas aller jusque-là. Armée de la loi de l'équilibre, qui ne fut pour elle, et pour d'autres, qu'un moyen d'Empire, elle brisa 1 Empire de Charles-Quint en deux morceaux, puis celui de Ferdinand II en cent morceaux, et proclama les « libertés germaniques » aux traités de Westphalie ; elle les garantit par Toccupation de l'Alsace.
L'Empire vaincu, voué à une ruine qu'acheva Napoléon à Austerlitz, elle visa tout de suite à l'Empire. Car toute grande puissance vise à l'Empire, surtout si elle est gouvernée par un souverain absolu. — D'ailleurs, cela est vrai aussi des Républiques. — Du moins le principe monarchique, qui fut la loi de toute l'histoire de France, y avait été synonyme à la fois d'ordre et de liberté, par l'émancipation lente des classes inférieures. Or si ce principe vaut pour la partie, il vaut pour le tout, et même ne se réalise que dans le tout, c'est-à-dire dans la monarchie universelle. C'est pourquoi tous les grands rois ont aspiré à la monarchie universelle.
Louis XIV, tout de suite après Richelieu et Mazarin, rêva de fonder la monarchie catholique universelle, ces deux épithètes constituant d'ailleurs un pléonasme. Louis XV fit un Empereur, Charles VII, de la maison de Ravière, fut le protecteur des princes allemands et italiens presque autant que Napoléon un moment après. L'hégémonie de la France fut effectivement établie sur toute l'Europe occidentale.
C'est parce qu'elle avait atteint le Rhin. En une centaine d'années, par l'Alsace, l'Artois, la Flandre, la Franche-Comté, le Roussillon, la Lorraine, la Corse, elle s'était presque entièrement encadrée dans ses frontières naturelles. Clausa Ger-
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manis Gallia, dit la médaille commémorative de la réunion de Strasbourg : la Gaule, la Gallia, fermée aux Barbares, comme au temps d'Auguste et de Germanicus.
Mais le Rhin, garantie de l'équilibre, est aussi le moyen de l'Empire. Qui possède le Rhin et les Alpes a vue sur l'Italie et sur l'Allemagne, et la politique impériale de Napoléon était déterminée par la formation même de la France royale. La France, fille de Rome, allait devenir le lieu de TEmpire.
Enfin la Renaissance du xvi^ siècle qui déjà avait restauré le culte de l'Etat antique, à la romaine, dit M. La visse, d'ailleurs préparée par des siècles de culture originale, refaisait l'éducation classique de la France. Alors la France se remit à l'étude de l'antiquité grecque, surtout latine. Les humanistes se jetèrent avec passion sur les livres des anciens, se nourrirent de leur « substantificque moelle », refirent à la France une âme gréco-romaine. Après Montaigne et Rabelais, Ronsard et la Pléiade, elle eut avec Corneille et Racine le sentiment du goût classique. Il sembla qu'elle avait réalisé toutes les promesses de sa nature : en tout cas, ce fut bien un des moments essentiels de son développement.
Reniant le gothique, elle revint au goût des monuments anciens, avec une moindre perfection d'ailleurs qu'au temps de la Gallia. La France nouvelle se fit une figure à l'antique. Ses écoles furent toutes consacrées aux études grecques et latines. La jeunesse ne reçut que l'enseignement classique ; les collèges des Jésuites, où se formèrent à peu près toutes les classes cultivées, n'y employèrent que les humanités. Les grands orateurs de la Révolution en sont pétris, n'empruntent leurs images qu'aux souvenirs de l'antiquité, semblent n'être nourris que de Plutarque ou de Gicéron. Jusque-là et un peu plus loin encore, la mentalité française n'évolua que sous le préceptorat des lettres anciennes. Par-dessus le moyen âge, considéré comme une déviation de la culture française, comme
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un prolongement de barbarie, le lien fut renoué avec l'antiquité, avec Rome surtout, l'institutrice de la France.
Et cette formation presque exclusivement païenne — le merveilleux chrétien étant banni de la République des lettres — fut donc laïque, c'est-à-dire fondée sur la raison et non sur la foi ou sur quelque croyance mystique. Les grands tragiques, et aussi même les grands orateurs de la chaire, les moralistes surtout, naturellement, poussèrent loin Tétude de l'homme, de l'homme en soi, comme nous dirions, sans souci de son caractère national, ou individuel. Ce fut ainsi la renaissance de l'universel, dont la France d'ailleurs avait toujours eu le sens, ayant plus que toute autre le sens de la généralisation et de la définition.
Descartes donna les lois de la méthode rationaliste. Les philosophes du xvm* siècle passèrent de l'étude de l'homme à celle de la société des hommes, toujours abstraction faite des conditions de climat ou d'histoire. Les traditions nationales furent, en apparence du moins, écrasées sous cette triomphale manifestation de philosophie humanitaire, ou humaine.
Principes de morale et de philosophie qui, à la fin du xviii^ siècle, se cristallisèrent en quelques formules brèves, claires, saisissantes, qui furent proclamées par les Constituants et affirmées comme les Droits de l'homme, en tant qu'homme et en tant que citoyen. Ainsi se constitua nettement la notion de la souveraineté nationale, et de l'égalité de tous les citoyens ou de tous les hommes, à qui le christianisme avait déjà donné à jamais la conscience d'une égale valeur morale, de leur égale valeur devant Dieu.
Et Napoléon projeta à travers l'Europe les idées de la Révolution, comme il projeta au delà du Rhin la politique impériale que les rois avaient préparée en établissant la frontière sur le Rhin.
L'esprit révolutionnaire, de caractère universel, lui fournissait l'inspiration de sa carrière impériale.
Napoléon, certes, n'eut pas tout de suite une conscience nette de son avenir impérial. Sans doute il ne voulut pas dès le berceau être Empereur. A quel moment au juste en eut-il l'idée? Au lendemain de Rivoli, quand il apparaissait déjà comme le roi de l'Italie du Nord, un de ses officiers lui reprochait de vouloir « se faire casser la petite fiole sur la tête » ; malgré sa perspicacité, cet officier neut pas un avancement rapide. Peut-être au lendemain de Brumaire, peutêtre auparavant. Napoléon songea-t-il à la conquête de l'Europe : mais en somme la question est oiseuse.
Il est possible qu'il n'ait jamais eu la volonté arrêtée de succéder aux Empereurs romains, quoique le nom de César lui soit souvent venu aux lèvres, surtout dans les derniers temps de sa grandeur.
D'ailleurs, son instruction historique était médiocre. Il ne connut pas avec une exactitude scientifique les caractères de la souveraineté impériale à Rome, En fait, il modela sa politique sur les circonstances ; il profita des occasions ; il développa ses ambitions et ses conceptions à mesure et en proportion de ses victoires. Nous n'avons jamais eu la pensée, quoique quelques-uns aient voulu la rencontrer dans nos précédents volumes, d'établir que Napoléon, dès Brumaire, ou dès le sacre, ait voulu de volonté ferme s'assurer l'Empire de l'Europe. Nous avons étudié pas à pas, dans les trois premières parties de cet ouvrage, avecMarengo, Austerlitz, Tilsit, le développement de sa pensée politique. Nous ne l'avons pas vue raidie et figée dès lorigine dans un moule qu'il pensait remplir ensuite de conquêtes. Nous l'avons vue grandir, se
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transformer, se préciser, s'assouplir aux événements, se définir peu à peu.
Et même il nous faut dire ici qu'elle ne fut jamais parfaitement définie, dans le sens fort de ce mot, et que c'est justement dans ce que le personnage de Napoléon a toujours d'indéfinissable, de mystérieux, que se trouve un de ses traits les plus caractéristiques et les plus séduisants, gardant autour de lui, comme une auréole, disait-il lui-même, ce vague qui enchaîne la multitude, et même, ajouterons-nous, ce vague qui retient le petit nombre des amateurs de cette histoire, appliqués à poursuivre à travers cette auréole la véritable physionomie du héros, ambitieux de le définir, impatients de le deviner, ravis pourtant de ne pas pouvoir pénétrer tout à fait ce mystère où tient une part de la grandeur de cette incomparable carrière.
Maintenant que nous sommes arrivés à cette date de 1810- 181 1, où l'on a voulu voir l'apogée de l'Empire napoléonien, reprenons donc en quelque manière les étapes parcourues, pour y dessiner depuis les origines la courbe de la conquête et de l'ambition impériale.
Né en Corse, issu d'une famille génoise, Napoléon fut un Latin ; il ne convient pas d y insister : il apparaît à chacun, on a démontré depuis longtemps, et on sent de reste que ce fut le caractère fondamental de son génie.
Or, le domaine latin, le cadre de la civilisation latine ou gréco-latine, Rome étant fille de la Grèce et la Grèce province de Rome, ce fut la Méditerranée.
Suivons-en les contours par le nord autour de l'Italie, de la Provence, de l'Espagne jusqu'à la Lusilanie, ou par l'IUyrie, la Macédoine, la Dacie ou Roumanie, ou par le sud, par la province d'Afrique, la Cyrénaïque ou la Libye, l'Egypte, la province d'Asie. Nous n'y trouvons que la marque de la colonisation grecque ou de la domination romaine. La Méditerranée est un lac latin, ou gréco-latin, mare nostrum, disaient
les Romains. Le seul Germain qui jusqu'ici y ait pénétré, ce fut Frédéric Barberousse, au temps de la Croisade, et il se noya sur le chemin.
Il faut relire, aux dernières pages de Mommsen, le grandiose tableau du monde gréco-latin, conquis par la République, organisé par César, le cadre magnifique de l'Empire, le berceau de toute civilisation, le lieu de toute grandeur historique.
Les Barbares y passèrent, y multiplièrent les ruines, brûlèrent Rome, renversèrent les temples et les palais : pur vandalisme, ou jalousie des merveilleux pays qui ne sont pas à eux.
La tempête passée, Venise, Gênes, Marseille, Montpellier au temps de Jacques Cœur, furent maîtresses du commerce de la Méditerranée, jusqu'au fond de la mer Noire, où elles eurent tout l'héritage de Sidon, Tyr, Milet, Phocée, Athènes, Alexandrie, Rome. Dans les temps modernes, jusqu'ici, comme dans les temps anciens, l'héritage ne sortit pas de la famille.
Et c'est une des lois les plus frappantes de l'histoire des derniers siècles que le recul des Germains de l'ouest à l'est, du sud au nord, vers leurs pays embrumés. Ils avaient, par des mariages heureux, gagné l'Espagne, au temps de Charles- Quint ; les Habsbourg régnèrent à Madrid pendant deux cents ans. Ils s'imposaient à l'Italie par leur titre impérial. Ils furent chassés d'Espagne par Louis XIV qui y mit à leur place les Bourbons. Louis XV leur reprit, pour ces Bourbons d'Espagne, la plus grande partie de l'Italie. Ils s'en sont allés peu à peu au delà des Alpes. Ils cherchèrent encore le Midi par les Balkans, par l'Asie Mineure. Etait-ce leur place ? Ce sont aujourd'hui des pays de prédominance slave et grecque.
Napoléon ne voulut laisser la Méditerranée ni aux Germains, ni aux Slaves ; il voulut qu'elle fut, qu'elle restât toute une mer latine, et c'est pourquoi il la voulut toute
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pour lui. Elle fut chez lui la part du rêve, du rêve mélancolique, du rêve déçu.
Dès l'École Militaire il songeait, d'une activité déjà exubérante, à se mettre au service des Turcs. Maître de l'Italie en 1^797, il lui fallut tout de suite les Iles Ioniennes, chemin de l'Orient, et c'est pourquoi il détruisit la République de Venise. Il écrivait alors au Directoire : « Les îles de Corfou, de Zante et de Géphalonie sont plus intéressantes pour nous que toute l'Italie ensemble ». Et il envoya aussitôt le général Gentili pour en prendre possession. « L'île de Corcyre, disait-il encore, était, selon Homère, la patrie de la princesse Nausicaa, Le citoyen Arnault, qui jouit d'une réputation méritée dans les belles-lettres, me mande qu'il va s'embarquer pour faire planter le drapeau tricolore sur les débris du palais d'Ulysse. » Au moment de signer la paix de Gampo- Formio, il déclarait déjà toute son ambition au négociateur autrichien, le comte de Cobenzl : « La République Française regarde la Méditerranée comme sa mer, et veut y dominer ».
Il alla, avec quelle gloire ! en Egypte, par les Pyramides, et il prépara la résurrection de l'Egypte des Pharaons ; il y réserva à la France la première place. Il gagna la Syrie par Jaffa, le Mont Thabor, le lac de Tibériade, Saint-Jean d'Acre. Il pensa y reprendre les traces d'Alexandre le Grand, retrouver les voies de l'Inde, ou revenir en Europe par Constantinople.
Cela ne lui fut pas permis. Il faillit être enfermé dans sa conquête. Il eut peine à rentrer en France à travers les croisières anglaises. Il poursuivit une autre carrière. Mais il garda la nostalgie de l'Orient, le pays favori de son imagination. Il parla dès i8o3 de retourner en Egypte. Il disputa Constantinople aux Anglais et aux Russes. Jusqu'en 1812 il pensa reprendre la conquête de la Syrie et de la vallée du Nil : nous en donnons plus loin un témoignage curieux.
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Il ne put pas chasser les Anglais de la Méditerranée. Ils s'installèrent à Malte, aux îles Ioniennes. Ils en firent le chemin de l'Inde. Ce fut le commencement de leur puissance sur ces rivages privilégiés. Napoléon en eut sans doute une cruelle douleur, une des sources de sa haine pour la perfide Albion, usurpatrice de ce qu'il estimait le meilleur de son bien. Et il fut obligé de construire son Empire sur le continent, un Empire moins beau que celui de la Méditerranée, que celui de César, et moins durable. Dur et irréparable échec de ses ambitions, qui ne devaient jamais être heureuses en Orient.
Du moins il s'établit en Italie, à Rome, Gênes^ Venise, Naples. Il en prit possession par la gloire ; en 1796, Montenotte, Lodi, Arcole ; en 1797, Rivoli, Leoben, Campo-Formio. Il y fonda la République Cisalpine ; il y fut comme un proconsul en 1796- 1797, « le proconsul romain de la grande époque, écrit Albert Sorel, conquérant, homme d'Etat, organisateur de la conquête et pacificateur des peuples vaincus. C'est Jules César en Gaule. » — « L'Italie, dit encore le même historien, fut pour Bonaparte ce que la Gaule avait e'té pour César, non seulement la route du pouvoir, mais le champ de manœuvre et le champ d'expérience de l'Empire. »
Au retour d'Egypte, c'est en Italie qu'il rétablit la fortune de la France compromise par le Directoire, et il y consacra la sienne à Marengo. Il y fuî président de la République Cisalpine, qu il appela dès lors Italienne, évoquant d'un mot l'Italie nouvelle, aux acclamations de tout le peuple, sinon des princes : tant il est vrai que tout ce qu'il touchait prenait aussitôt corps et grandeur dans l'histoire et se levait pour de nouvelles destinées. C'est l'Italie qui apparaît.
Puis il fut roi d'Italie par le couronnement de Milan. Il y prit la couronne de fer des anciens rois Lombards ; ainsi avaient fait Charlemagne en restaurant l'Empire d'Occident, et les Ottons fondateurs du Saint-Empire. Il détruisit à Austerlitz
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le Saint-Empire Romain Germanique. Il reprit aux Habsbourg Venise qu'il venait de leur donner, avec tout son héritage méditerranéen, la Dalmatie, l'Istrie, les abords de l'ancienne Illyrie, une autre route de l'Orient.
Il reprit Naples et la Toscane aux Bourbons. Il se posa partout pour le successeur des Bourbons, en Italie comme en Espagne. Il prit Rome même au pape, en apparence pour l'obliger à prendre parti dans la « lutte du continent », contre «l'ennemicommun», l'Angleterre, maîtresse des mers et surtout delà Méditerranée, en réalité parce que Rome est indispensable à la domination de l'Italie, parce que Rome est un élément essentiel de l'Empire, « le lieu du commandement », dit M. Lavisse. — « Vous êtes souverain de Rome, écrivait-il au pape dès 1806; mais j'en suis l'Empereur! — Il n'y a pas d'Empereur de Rome, répondait le pape, » — Erreur : il y avait même un Empereur romain.
Cependant Napoléon mettait sa marque indélébile sur l'Italie. Il fut toujours en intime communion avec elle, la patrie de sa race. Il installait Elisa à Florence ; elle essaya d'y renouveler le souvenir des Médicis ; Caroline à Naples, Pauline Borghèse à Rome. Il préparait la transformation de la ville des Empereurs : nous rechercherons les traces qu il y a laissées : elles sont très expressives \
Il donnait à toute l'Italie le bénéfice du Code Napoléon, Il éveillait en elle par l'égalité civile et ainsi par l'émancipation sociale le sentiment de sa nationalité. Il créait le patriotisme italien dans l'ardent foyer de l'armée italienne, glorieuse aussi sur les champs de bataille de l'Autriche et de la Russie, du Raab ou de Malo-Iaroslavets. Il lui donna son drapeau vert, blanc, rouge, dont le vert était d ailleurs sa couleur personnelle, y perpétuant son souvenir, le souvenir de ses bienfaits.