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LES CONGEPIIONS IMPÉRIALES Dli NAPOLEON 33

Dès lors l'Italie commença de vivre ; elle éLait une des assises de l'Empire, historiquement même la plus significative.

Mais il lui fallut d'autre côté, au cœur même de l Allemagne, frapper directement l'Autriche, la forteresse du Saint- Empire, parla principale ennemie de la Révolution, ennemie naturelle du nouvel Empire issu de la Révolution, et de toutes les nationalités nouvelles qui, à travers l'Europe, en Autriche même, aspiraient à vivre, à l'appel de la Révolution.

Et au delà du Rhin, sur le chemin préparé par les rois, il parcourut 1 Allemagne de part en part. Il y fut moins à l'aise pourtant qu'en Italie ; son clair génie latin se trouva dépaysé dans l'anarchie territoriale et politique des Allemagnes, et il n'y put faire que des expériences imparfaites. Il mit du moins un peu d'ordre dans le désordre féodal de l'Allemagne. Il en simplifia considérablement la carte et le régime, au Recès de la Diète de i8o3, par la sécularisation de toutes les terres d Eglise, sauf l'archevêché de Mayence-Ratisbonne, par la suppression de presque toutes les villes libres et de la noblesse d'Empire. Il y prépara ainsi la suprématie des protestants, et, parmi eux, des Hohenzollern : ce fut en germe, dit Seeley, « toute la Révolution allemande du xix!^ siècle ».

Son œuvre essentielle, celle qui a le plus duré, qui fut le plus efficace, définitive, ce fut Austerlitz. Là est la plus grande gloire de son règne. Il ne serait pas impossible d'y ramener tous les traits les plus caractéristiques de son rôle historique.

Il y renversait enfin, après dix siècles environ d'existence, le Saint-Empire ennemi des peuples, la Rastille de l'Europe, barrière de la Révolution. Il y donnait, sans le vouloir peutêtre expressément, l'essor aux nationalités opprimées ; il ouvrait une nouvelle ère dans l'histoire générale.

Alors il commença de fonder quelque chose en Allemagne. Il constitua la Confédération du Rhin. Il forma un royaume

Driallt. — Grand Empire. • 3

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de Westphalie, une colonie de l'esprit français. Il entreprit l'organisation de FAUemagne ; il y perdit son latin, et ne travailla que pour le roi de Prusse.

Du moins il ressembla à Charlemagne là plus qu'ailleurs. Gharlemagne y avait porté le christianisme, moyen d'introduire la Germanie dans la société civilisée d'alors. Il y introduisit la doctrine révolutionnaire qui sans doute finira bien par introduire la Germanie dans la société civilisée d'aujourd'hui. Il y fut donc un autre Charlemagne, avec plus de clarté, plus de génie : — « Je n'ai pas succédé à Louis XIV, disait-il, mais à Gharlemagne ». Il y prit une physionomie impériale déjà bien caractérisée : « Napoléon, écrit M. Lavisse, ne se croyait pas contenu dans la France ; il n'a point localisé sa dignité ; il n'est point l'Empereur des Français, il est Napoléon Empereur . »

Et M. Lavisse voit un « intolérable anachronisme » dans cet Empire qui veut se constituer parmi les nations modernes et à leurs dépens. — Non pas. Il est en plein dans le sens de l'histoire ; il a détruit le Saint-Empire, devenu un intolérable anachronisme ; il assure ainsi l'existence des nations nouvelles : il les évoque; il les fait vivre déjà, sous sa tutelle d'abord, car elles sont fragiles encore, et seront menacées de mort par sa chute.

« Que ce soit un bien ou un mal, écrit James Bryce ^, nul ne saurait douter qu'en un sens la France représentait alors et a toujours représenté l'esprit impérialiste de Rome plus véritablement que ceux que le moyen âge a reconnus comme les héritiers légitimes de son nom et de sa domination... Et c'est le caractère politique des Français, qu'il soit le résultat des cinq siècles qu'a duré le gouvernement romain dans la Gaule, ou plutôt le produit des instincts primitifs de la race

1 . Dans J. Bryce, Le Saint-Empire Romain Germanique, préface, p . xxxi-

gauloise, qui peut leur donner le droit, mieux fondé qu'aucun de ceux dont Napoléon s'est prévalu, de s'appeler les Romains du monde moderne. »

C'était bien en effet lEmpire romain plus que l'Empire de Gharlemagne, l'Empire qui ordonne [imperat) les nations en les arrachant au désordre et à la barbarie, et qui leur assure la paix féconde et la prospérité.

« Les ennemis de la doctrine impériale, écrit le même historien, ne peuvent nier qu'elle ait déjà donné et qu'elle soit encore à même de donner aux nations un soudain et violent accès d'énergie agressive, qu'elle ait souvent obtenu la gloire, si gloire il y a, qui accompagne la guerre et les conquêtes ; qu'elle ait acquis un meilleur titre au respect par la facilité avec laquelle elle a pu devenir, entre les mains des Flaviens et des Antonins jadis, et au début de ce siècle entre celles de Napoléon I", un instrument de réformes dans la législation et le gouvernement. » — Ajoutons ici : un agent d'émancipation sociale et d'organisation politique à travers toute l'Europe.

Empereur et roi d'Italie, Napoléon était donc, après Austerlitz, -Empereur d'Occident, régnait sur l'Italie et sur l'Allemagne. A la place du Saint-Empire Romain Germanique, il avait établi, bien plus justement nommé, un Empire romain d'Occident, de nation française.

Après Marengo, comme après Rivoli, on aurait pu l'appeler Italiens. Après Austerlitz, la médaille commémorative de la victoire l'appelle Germanicus. Il y est aussi nommé Ruthenicus, le Russique, le vainqueur des Russes. Il le mérita davantage encore après Friedland. Car il ne voulut pas laisser l'Orient aux Russes. Ce fut le dernier terme de sa carrière, qui le ramenait à la Méditerranée, par le tour du continent.

A Tilsit, il reprit aux Russes les bouches de Cattaro, les îles Ioniennes, la Moldavie et la Valachie, renvoya tous leurs

vaisseaux en grande hâte dans la mer Noire et dans la mer Baltique ; il restaura le duché de Varsovie, sinon encore la Pologne, pour leur barrer la voie de l'Europe.

A Erfurt, à cause de ses difficultés en Espagne, il dut permettre au tsar de garder la Moldo-Yalachie. Mais au traité de Vienne, en 1809, le duché de Varsovie fut agrandi, et le gouvernement général des Provinces lliyriennes fut organisé sous la direction de Marmont, le duc de Raguse.

La question d'Orient était posée nettement, et la rivalité de la France et de la Russie dans la région de Constantinople et de la Méditerranée orientale est le trait principal de l'époque où nous sommes arrivés au lendemain de Wagram.

On voit rétendue de l'Empire à cette date : la France dans ses grandes frontières, qui sont même dépassées vers l'Italie, le long de la mer Tyrrhénienne, jusqu'au delà de Rome qui est le chef-lieu du département des Bouches-du-Tibre ; — le Royaume de Hollande ; — la Confédération du Rhin avec le Royaume de Westphalie ; — la Confédération Helvétique, les Royaumes d'Italie, de Naples, d'Espagne ; — et, en avant, deux marches ou provinces-frontières, le grand-duché de Varsovie, les Provinces lliyriennes.

Il ne faut pas regarder longtemps la carte pour observer que cette forme ne peut pas être définitive dans la pensée de l Empereur. Ces deux pointes vers Varsovie et Laybach, dont l'une efface presque la Prusse, dont l'autre tourne l'Autriche par le Sud, tendent vers l'Europe orientale et la Méditerranée.

L'Empire ne fut pas à son apogée en 1 8 10- 181 1, comme on le dit ordinairement, à moins de se placer au seul point de vue de son extension territoriale, ce qui est tout à fait superficiel ; mais cela ne peut s'appliquer à sa condition politique, qui est ce qui nous occupe ici et ce qui permet seulement de le caractériser.

Il n'était encore à cette date qu'à une étape de son déve-

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loppement ; il n'était encore qu'une ébauche. Il était loin de réaliser la pensée de TEmpereur, d'avoir la forme qu'il lui rêvait.

Peut-être à la fin de ce volume pourrons nous déterminer cette forme, approximativement, et nous serons ainsi au terme que la destinée réservait à la puissance impériale de Napoléon, non à celui que son imagination avait visé.

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