I. Id., 175, note
Driault. — Grand Empire. 18
Continuons encore un moment ; Caulaincourt disserte, que Napoléon doit choisir entre deux partis, s'accorder avec la Russie, ou rétablir la Pologne ; au moins ainsi la guerre aura une raison. Napoléon ne répondit pas que son parti était pris, mais nous pouvons dire que son choix s'imposait ; il le laissa d'ailleurs percer : « Il faut que le colosse russe et ses hordes ne puissent plus menacer le Midi d'une irruption. » Et cela est très clair.
A quoi Caulaincourt aurait répondu : « Votre Majesté penche donc pour la Pologne ? » Ce qui aurait arrêté tout net l'Empereur, et l'aurait rejeté dans ses perplexités, etc. Il n'y avait pas de quoi. Pourtant on nous assure ensuite que l'Empereur était en effet très ébranlé, très hésitant, et Caulaincourt en fut encouragé à de nouveaux efforts pour achever l'œuvre de raison et de salut à laquelle il s'était voué. Et il en arriva à son avertissement prophétique, que la guerre serait longue, que le tsar ne remettrait que le dernier l'épée au fourreau, qu'il se retirerait au Kamtchatka plutôt que de signer la paix sous le poids de l'invasion, que les Russes ne céderaient pas, qu'il fallait compter avec leur climat de fer, avec l'hiver, que l'Empereur serait obligé de revenir en France... Et l'Empereur fut ému, éclairé comme s'il avait vu le précipice ouvert sous ses pas, le voile de l'avenir déchiré devant ses yeux.
Et l'entretien vint vers sa conclusion, nous dit M. Vandal, sans doute d'après son texte, pendant que le jour tombait et (( qu'au dehors dans le parc (la scène se passe à Saint-Cloud) les feux mourants du soir doraient encore la cime des grands arbres ». — Or, on nous dit que la conversation a duré sept heures; commencée à onze heures, elle se prolongea donc jusqu'à six heures ; mais à six heures, le 5 juin, les arbres des bois ne sont pas dorés par les feux mourants du soir, le soleil ne se couchant alors que vers huit heures : prenons garde à la littérature ! — Quoi qu'il en soit, Caulaincourt acheva.
SOUS ce décor de théâtre : « La guerre et la paix sont entre les mains de Votre Majesté. Je La supplie de réfléchir pour son propre bonheur et pour le bien de la France. — Vous parlez comme un Russe, répliqua l'Empereur. — Non, Sire, comme un bon Français, comme un fidèle serviteur de Votre Majesté », et, annonçant aussi que les Polonais de la Lithuanie ne se soulèveraient peut-être pas à Fappel de l'Empereur, comme il le croyait, il osa dire : « D'ailleurs, Votre Majesté ne peut se dissimuler qu'on sait trop maintenant en Europe qu'EUe veut des pays plus pour Elle que pour leur intérêt propre ». — Et l'Empereur évidemment écrasé, et confus comme un enfant d'avoir été deviné, ne sut que dire : « Vous ne me gâtez pas ! »
Malgré toutes les invraisemblances d'un pareil récit, nous y attribuerions quelque valeur historique et nous reconnaîtrions à son auteur un remarquable sens prophétique, s'il était confirmé par quelque autre texte, et si nous étions assurés qu'il n'a pas été arrangé après coup. Jusque-là nous nous obligeons à un certain scepticisme.
Ces discours se tenaient au moment des fêtes du baptême qui eut lieu en efTet le 9 juin, parmi le concours des compliments et des magnificences impériales. En un tel moment, que pouvaient peser les conseils de modération de l'ambassadeur en Russie, en les admettant tels que nous venons de les écouter ? Comment l'Empereur aurait-il arrêté sa carrière devant d'aussi pauvres arguments ? S'il y réfléchit même, comme Caulaincourt l'en priait, nous n'en avons pas la trace, et en tout cas ce ne fut pas longtemps.
Tous ses ordres du jour et du lendemain conservent la même vigueur militaire. Et le 21 juin il écrit à Maret à l'intention de Lauriston et de la Russie : « Si l'on a des inquiétudes, qu'on dise ce qu'on veut. Quant à la cession d'un district de Pologne, partez bien de ce principe qu'il faudrait que les armées russes nous eussent ramenés sur le Rhin pour nous
faire consentir à un démembrement si déshonorant. » Et plus loin : « Vous ne devez donc laisser aucun espoir de toucher à la Pologne ; cela serait déshonorant, et pour l'Empereur l'honneur est plus cher que la vie. »
Et le i5 août à Kourakin il faisait connaître ses sentiments en des termes sans ambiguïté. Les cérémonies de la fête accomplies selon les rites, l'Empereur fit le tour du cercle diplomatique et s'arrêtant devant l'ambassadeur de Russie : « Vous nous avez donné des nouvelles, prince... » Il s'agissait des batailles du Danube et de l'évacuation de Routchouk par les Russes ; l'Empereur daigna glisser là une leçon de tactique. Kourakin expliqua alors que faute d'argent le tsar avait dû rappeler une partie de ses troupes : « Oui, dit l'Empereur, vous avez été battus parce que vous manquiez de troupes, et vous manquiez de troupes parce que vous avez envoyé cinq divisions de l'armée du Danube à celle de Pologne, et non par embarras de vos finances qui s'en seraient mieux trouvées de nourrir ces troupes aux dépens de l'ennemi, mais pour me menacer. » Et il expliqua que lui aussi il s'était mis sur ses gardes et que les deux grandes nations étaient donc désormais sur pied, prêtes à s'entr'égorger... Et pourquoi? Pour l'Oldenbourg ? A qui le fera-t-on croire ? « Je ne suis pas assez bête pour croire que ce soit l'Oldenbourg qui vous occupe. Je vois clairement qu'il s'agit de la Pologne. Vous me supposez des projets en faveur de la Pologne; moi, je commence à croire que c'est vous qui voulez vous en emparer, pensant peut-être qu'il n'y a pas d'autre moyen d'assurer de ce côté vos frontières ^ »
Et pour faire cesser toute illusion, il s'anima terriblement, parmi le silence de toute l'assistance : « Ne vous flattez pas que je dédommage jamais le duc du côté de Varsovie. Non, quand même vos armées camperaient sur les hauteurs de