‹ Napoléon et l'Europe (volume 2)Chapitre 177 sur 225 · LA POLITIQUE ORIENTALE DE L AUTRICHE · texte numérisé non relu

LA POLITIQUE ORIENTALE DE L AUTRICHE

L'Autriche a été fondée en Marche Orientale ; son nom en porte le trait indélébile. Mais la couronne impériale et des mariages heureux la détournèrent pendant des siècles vers rOccident où elle fit longtemps une brillante fortune, surtout avec Charles-Quint. Alors l'Autriche régnait sur l'Allemagne, sur l'Italie et sur TEspagne, tournait le dosa l'Orient. C'était le temps de la conquête turque, et la bataille de Mohacs, en 1 526, livrait presque toute la Hongrie aux Ottomans jusqu'aux portes de Presbourg, à quelques lieues de Vienne.

Mais l'Empire des Habsbourg se démembra dès avant la mort de Charles-Quint, et l'Autriche fut séparée de l'Espagne.

La réforme protestante commença de la séparer même de l'Allemagne, la faisant étrangère déjà dans le pays où elle avait le titre impérial. La guerre de Trente ans fut la crise sanglante où se déclara ce schisme irréparable. Dès lors il était certain que l'Autriche ne garderait pas toujours la domination de l'Allemagne.

Dans le même temps, la formation territoriale du royaume de France, la politique de ses rois à la poursuite des frontières naturelles, jusqu'au Rhin, accentuaient cette poussée

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de l'Autriche hors de l'Allemagne, lui enlevaient la domination de l'Occident.

C'est ainsi que les traités de Westphalie, en vidant le titre impérial de toute autorité substantielle, en assurant la souveraineté des princes allemands sur leurs terres, en portant la France au Rhin par l'Alsace, déterminèrent le retour de l'Autriche à sa vocation orientale, à laquelle elle n'a pas cessé d'être fidèle jusqu'à nos jours, parmi toutes les circonstances de l'histoire générale.

Certes, elle ne renonça pas aussitôt à sa grandeur en Occident. Elle garda le titre impérial en Allemagne et essaya quelquefois de lui rendre de la valeur. Mais ce ne fut plus le tout de ses ambitions. Elle se trouva, au centre de l'Europe, dans une situation en quelque sorte double, qui donna à sa politique une apparence incohérente.

D'Occident en Orient, d'Orient en Occident, elle fut prise dans un mouvement d'oscillation, qui la portait de la France puissante d'un côté à la Russie qui grandissait de l'autre. Il convient d'ailleurs de remarquer que ses intérêts étaient de moins en moins grands vers l'Occident, où il ne s'agissait souvent plus que de prestige, et qu'ils étaient au contraire de plus en plus vitaux vers l'Orient.

Ainsi sous Louis XIV elle acheva de perdre toutes relations avec l'Espagne où les Habsbourg cédèrent la place aux Bourbons. Elle fut peu à peu écartée de Tltalie par la politique de la France et par celle de la maison de Piémont.

En même temps, comme pour l'attirer décidément dans cette voie nouvelle, l'Empire ottoman affaibli était désormais incapable de réagir contre la poussée chrétienne. Il fit son dernier effort offensif sur Vienne en i683. Il y fut irrémédiablement battu par les Polonais de Jean Sobiesky, et dès lors les Turcs redescendirent rapidement le Danube.

Ce n'est pas en vain que les Autrichiens célèbrent toujours la gloire du prince Eugène de Savoie. C'est son épée qui a

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commencé la fondation de l'Autriche moderne. G est lui qui avec Charles de Lorraine a reconquis la Hongrie et la Transylvanie. Ce fut l'objet du traité de Carlowitz, 1699. C'est encore le prince Eugène qui, quelques années plus tard, annexa pour un temps à l'Empire la Serbie septentrionale avec Belgrade et la Valachie jusqu'à l'Aluta qui furent cédées à l'Autriche par le traité de Passarowitz de 1 7 1 8 : une indication déjà sur les plus ambitieux projets de Tavenir.

Il est vrai que l'alliance de la France valut aux Turcs une revanche glorieuse, au traité de Belgrade de 1739, que l'Autriche perdit alors ses dernières conquêtes de Valachie et de Serbie et fut rejetée au delà de la Save, qu'elle n'a pas pu franchir depuis dans cette direction et à l'abri de laquelle la nationalité serbe allait pouvoir renaître.

En tout cas, en moins d'un demi-siècle après les traités de Westphalie, l'Autriche avait adopté une politique orientale qui allait être une de ses traditions fondamentales.

Dans la seconde moitié du xvni^ siècle, cette orientation décisive de l'Autriche fut accentuée par la croissance de la Prusse avec Frédéric II. L'Autriche passa, au temps de Marie-Thérèse, par une crise qui faillit déjà être mortelle. Elle fut sauvée par la grande Impératrice, qui ne perdit que la Silésie et n'y consentit pas aussitôt. Néanmoins, après deux guerres de Sept ans, où se trempa la vigueur guerrière de la Prusse, il lui fallut dès lors en Allemagne compter avec la puissance des Hohenzollern. La rivalité était engagée entre l'Autriche et la Prusse pour l'hégémonie de l'Allemagne.

L'Autriche ne put même pas modifier l'équilibre à son profit lors de la succession de Bavière. Elle dut reculer au congrès de Teschen et encore devant le Furstenbund, 1779- 1785 : des préliminaires qui annonçaient Sadow^a.

Et alors Joseph II, qui, entre beaucoup de défauts, avait des parties de génie, se jeta à tête perdue dans la politique

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orientale. 11 entra dans le grand projet grec de Catherine II. Il entreprit déjà de régler avec elle le partage de l'Empire ottoman. Il s'en réserva, sous une forme ou sous une autre, la partie occidentale, Bosnie, Herzégovine, Serbie, Macédoine et Salonique.

Ce sont des traits politiques qui n'ont pas cessé d'être pour l'Autriche d'importance capitale. Hier encore, ils marquaient la direction de son expansion, et derrière elle de toute l'expansion germanique vers les pays de la Méditerranée.

Mais la rivalité russe était de ce côté au moins aussi redoutable que la rivalité prussienne en Allemagne. Joseph II mort prématurément, son successeur Léopold II craignit de faire le jeu de Catherine II et de contribuer sans profit proportionné à la grandeur du colosse russe. Il se retira de la lutte où Joseph II s'était engagé et s'arrangea pour arrêter Catherine II sur le chemin de Byzance.

Peut-être avait-il conscience des avantages que la Russie avait sur l'Autriche dans les Balkans : communauté de religion avec toutes les populations de la péninsule, communauté de race avec la plupart ; avantages comparables à ceux dont disposait la Prusse en Allemagne et qui peut-être destinaient l'Autriche aux mêmes désastres.

La Révolution et Napoléon ne firent qu'accentuer la direction orientale de l'Autriche, par la nouvelle organisation territoriale et politique (jui fut donnée à l'Europe occidentale. Rappelons en bref les étapes de cette poussée qui avait déjà une force presque deux fois séculaire.

L'Autriche perdit tout de suite la Belgique. En réalité, elle l'abandonna sans beaucoup de regrets; elle n'était qu'une position stratégique, difficile à défendre, et l'Autriche y était très vulnérable : un dernier souvenir de l'héritage de Charles- Quint.

Puis elle fut chassée de l'Italie, de Milan et de Florence,

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aux traités de Campo-Formio et de Lunéville. Mais elle eut en compensation, bénéfice incomparable, dont nous sommes en mesure de juger après plus d'un siècle écoulé, la plus belle part de Théritage de Venise, Venise elle-même, et l'Istrie et la Dalmatie. Elle eut la révélation de l'Adriatique ; elle eut devant Trieste un horizon quasi-illimité, l'horizon de la Méditerranée.

Toujours dans le même sens l'Autriche continua de perdre sa place en Allemagne. On connaît les conséquences de l'établissement de la France sur le Rhin et la question des indemnités : le congrès de Rastadt et le principe de la sécularisation ou de la dépossession des princes ecclésiastiques de toute l'Allemagne, la colère de l'Autriche en voyant s'effondrer les bases mêmes de sa puissance impériale, le massacre des plénipotentiaires français. Marengo, Hohenlinden, la paix de Lunéville l'obligèrent pourtant à céder.

La France établie sur toute la ligne du Rhin, le Recès de la diète de i8o3 appliqua le principe des sécularisations, et l'Allemagne reçut la nouvelle organisation territoriale, où se préparait sa révolution politique du xix® siècle. Elle se trouva définitivement et dangereusement « rassemblée » : ce fut la fin de presque toutes les villes libres, la fin de tous les États ecclésiastiques catholiques, sauf un, la fin des Chevaliers d'Empire, les gardes du corps de l'Empereur ; ce fut ainsi la perspective de la couronne impériale enlevée aux Habsbourg, ouverte aux Hohenzollern.

Cette organisation politique et territoriale de l'Allemagne, à laquelle même la défaite de Napoléon ne devait rien changer d'essentiel, ne permit plus jamais à 1 Autriche d'y reprendre son ancienne place. Aussi bien était-ce le terme d'une évolution qui avait son principe dans les siècles passés, depuis les traités de Westphalie au moins. Et c'est pourquoi l'Autriche y consentait, comme elle a consenti plus tard aux suites de Sadow^a, entraînée par des phénomènes qui avaient comme

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un caractère de fatalité, en tout cas de déterminisme historique.

Lorsque Napoléon se fut proclamé Empereur, en mai i8o4, aussitôt François II se proclama Empereur héréditaire d'Autriche : ce qui était proclamer, aussi clairement que possible, sa résolution de renoncer bientôt au titre d'Empereur d'Allemagne ; ce qui était annoncer la fin prochaine du Saint-Empire Romain Germanique.

La bataille d'Austerlitz acheva Touvrage. Au traité de Presbourg, TAutriche perdit tout ce qu'elle avait encore en Italie, les quelques terres qui lui restaient dans l'Allemagne du Sud, en Souabe. Elle perdit même le Tyrol. Elle laissa la place au nouvel Empire, et lorsque Napoléon eut fondé la Confédération du Rhin, elle renonça formellement et définitivement à la couronne impériale.

N'ayant plus rien en Allemagne ni en Italie, elle ne fut plus que TAutriche ; elle n'eut plus d'expansion possible que vers la descente du Danube.

Sans doute, tout en la poussant en ce sens. Napoléon lui reprenait Flstrie, Ja Dalmatie, semblait lui fermer l'Orient où il l'avait refoulée lui-même, compromettait ses intérêts nouveaux.

Pourtant, dans le moment même, à la veille d'Austerlitz, le Mémoire de Talleyrand, octobre i8o5, écrit à Strasbourg, indiquait le sens où il convenait de diriger l'expansion nouvelle de l'Autriche \ Il fallait, disait-il, s'allier avec l'Autriche, en lui attribuant la Valachie, la Bessarabie, une partie de la Bulgarie, soit le Danube inférieur et une partie des côtes de la mer Noire, en échange de la Vénétie, de la Souabe et du Tyrol. Il fallait en faire un solide boulevard contre les Russes, rejetés ainsi vers l'Asie en conflit avec les Anglais de l'Inde.

Napoléon ne tint pas compte absolument du Mémoire de Strasbourg, car il n'avait pas une politique européenne,

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