‹ Napoléon et l'Europe (volume 2)Chapitre 187 sur 225 · I. A. Sorel, VII · texte numérisé non relu

I. A. Sorel, VII

pourra, si elle veut, garder la Galicie en entier... L'IUyrie doit revenir tôt ou tard à l'Autriche, le port de Trieste lui est nécessaire... La question de la Silésie serait décidée à la moindre faute que ferait la Prusse ; la Silésie est la seule province qui puisse arrondir l'Autriche. »

Pauvre Prusse! Le tsar, l'ami de Frédéric-Guillaume III, interpellait dans le même temps M. de Saint- Julien * :

« Écoutez, général, mais que ceci reste bien entre nous ! Il faut diviser la Prusse en trois parties : celle entre la Russie et la Vistule; puis celle entre la Vistule et l'Oder; enfin la Silésie... Si le Roi et son ministère persistent dans leurs intentions amicales pour moi, je ne demande pas mieux ; je suis l'ami personnel du Roi ; cependant sa situation critique (vous savez que les Français ne sont qu'à trois marches de Rerlin) ne me rassure pas sur la persévérance de son ministère. »

Si nous comprenons bien ce langage, il signifierait aussi clairement que possible le partage de la Prusse, comme jadis de la Pologne : la Russie prenant la Prusse occidentale jusqu'à la Vistule, l'Autriche, la Silésie. On aurait peut-être laissé le reste à Frédéric-Guillaume, « l'ami personnel ». En tout cas, cela révèle, dans la politique d Alexandre P', une inconscience de duplicité stupéfiante.

Mais aussi voit-on bien comment s'entendaient ces a Alliés » ?

Entre ces offres, les unes aussi habiles que les autres l'étaient peu, il nous paraît certain que les préférences de Melternich eussent été pour la paix, comme il le répétait sans cesse, et comme nous allons le voir notamment dans ses instructions à l'ambassadeur autrichien à Saint-Pétersbourg.

La guerre l'effrayait. Il croyait à la victoire de la France,

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et il ne pouvait pas ne pas en craindre les conséquences : que deviendrait l'Autriche, même sans être diminuée, si la puissance de Napoléon grandissait encore?

Et si, contre ses prévisions, la Russie l'emportait, sa victoire ne serait-elle pas aussi redoutable aux intérêts autrichiens ?

Mais, apparemment, la guerre ne pourrait être évitée. En cette occurrence, l'Autriche pourrait-elle rester neutre ? — Position confortable, qui eût permis d'attendre les événements ; dangereuse aussi : car, entre les deux belligérants, on n'empêcherait pas l'insurrection de la Galicie, qui d'un côté ou de l'autre serait perdue pour l'Autriche, et sans compensation. La neutralité ne rapporterait rien, ne permettrait pas d'intervenir dans les arrangements de la paix future; et surtout, elle passerait naturellement pour malveillante à l'égard de Napoléon, qui vainqueur, comme il était vraisemblable, saurait s'en souvenir : avec ce diable d'homme, il n'y avait pas de position mitoyenne.

Pourtant, le vraisemblable n'est pas toujours le vrai, et, comme deux sûretés valent mieux qu'une, si par hasard la Russie gagnait, grâce aux innombrables haines que Napoléon avait amassées contre lui, il ne fallait pas l'irriter, il fallait la ménager, réserver l'avenir.

Politique à deux fins, et à renversement, non pas d'une indiscutable loyauté, mais d'une habileté certaine, étant sûre de gagner de l'une ou de l'autre main : la seule possible, d'ailleurs.

Pour achever, s" il en était besoin, d'éclairer là-dessus la politique autrichienne, nous avons la chance de posséder depuis peu des documents dune importance capitale. Ce sont les rapports de M. de Saint-Julien, ambassadeur d'Autriche à Saint-Pétersbourg. On y suit au jour le jour, dans les termes les plus authentiques, le caractère des relations étabhes alors entre l'Autriche et la Russie ; et l'on se rendra

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compte qu'il y a là un des points essentiels de la politique européenne'.

Nous feuilletons un moment ces pièces ; elles finiront de mettre au point cet épisode.

Lorsque Saint-Julien arriva à Saint-Pétersbourg à la fin de l'année 1809, il n'avait pas mission de travailler à un rapprochement avec la Russie; il renouait tout simplement les relations diplomatiques, et ces relations furent d'abord correctes, sans plus. Il y resta même pendant longtemps encore un fond d'amertume.

Le chancelier Roumiantzoff ne passait pas pour un ami de l'Autriche; car il représentait essentiellement, on le sait, les ambitions balkaniques de la Russie; il avait une pohtique nationale, il ne se piquait pas d'une politique européenne. Il était le panslaviste de ce temps.

Il ne considérait pas Metternich comme un ami de la Russie, inquiet, à la suite du mariage autrichien, de son long séjour à Paris. Saint-Julien expliqua qu'il y était retenu par les démarches à faire auprès du gouvernement britannique, et alors la cour de Saint-Pétersbourg se persuada qu'il s'agissait d'une entente entre la France, l'Angleterre et l'Autriche, sans elle et donc contre eUe.

Ainsi de l'une à l'autre cour, il n'y avait pas de cordialité

Saint- Julien commença même par des reproches. Il espéra que la Russie, étant donné les assurances d'amitié qu'elle avait prodiguées pendant la guerre précédente, ne garderait pas le cercle galicien de Tarnopol que lui réservait le traité de Vienne, ne consentirait pas à prendre son profit d'un démembrement de l'Autriche.

On lui répondit qu'il était impossible de ne pas observer un traité signé. Et le tsar lui-même ajouta :

I, Grand-Duc Nicolas Mik.h., L' Empereur Alexandre I'^'. Essai d'étude historique. Saint Pétersbourg, 1912 : t. I. Annexes, iv. Rapports du comte de Saint-Julien à Metternich, 374-5o5.

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« Tenez, tenez, général, je vous parlerai avec franchise sur cet objet. Je suis à la tête d'une nation dont je me fais un devoir de ménager l'amour-propre ; la marche des troupes auxquelles j'ai donné les ordres les plus sévères de ménager le pays qu'elles occuperaient, cette marche et leur séjour en Galicie ont occasionné des dépenses dont je suis responsable à la nation et je lui dois un dédommagement pour ce nouveau sacrifice. »

Saint-Julien fit observer que, si l'Autriche avait traité, c'était à la nouvelle de la prochaine agression deTarmée du prince Galitzyn sur son flanc droit. Sa Majesté l'Empereur Alexandre « changea de couleur » et avoua qu'elle avait dû donner cet ordre pour mettre fin à la guerre et qu'il fallait bien que les Autrichiens s y attendissent.

Et Saint- Julien ne fut pas ravi de ces premiers propos.

Il était surtout chargé, au commencement de cette ambassade, de réclamer à la Russie le paiement d'une somme de douze millions pour des fournitures qui lui avaient été faites pendant la campagne de i8o5. Cette petite afiTaire tient une place considérable dans sa mission de plus de deux ans, et l«s iiuctuations par lesquelles elle passa sont comme le symbole de celles qui caractérisèrent à cette date les relations austrorusses.

A la première réclamation qu'il en fit au tsar, celui-ci le renvoya au chancelier, qui promit d'en parler au tsar — ce qui demanda un peu de temps — , qui argua ensuite qu'il avait des renseignements à prendre à Vienne auprès de l'ambassadeur russe, — ce qui demanda beaucoup de temps.

Saint-Julien insista, se fâcha, fit appel à la loyauté personnelle du tsar ; puis, sur le conseil de ses amis, demanda que l'on reconnût au moins le principe de cette dette, quitte à en remettre le paiement à plus tard ; on voulut bien reconnaître le principe de cette dette : ce qui ne fut pas encore d'un grand profit pour l'Autriche.

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Cependant le tsar montrait beaucoup d'amabilité à Saint- Julien, aimait à le recevoir souvent, à prolonger avec lui la conversation, dans son cabinet. Le 28 janvier 18 ii, en particulier, il le manda auprès de lui, en le faisant passer par l'appartement du comte Tolstoï, grand maréchal du palais : il ne voulait pas que Gaulaincourt fût au courant de l'entretien.

Il dit à Saint-Julien que la guerre pouvait éclater, que la Russie avait de grandes ressources militaires, que cela intéressait directement l'Autriche ; car, si la Russie était culbutée, l'Autriche aurait ensuite son tour, et c'en serait fait de l'Europe. Et, après quelques propos oiseux sur les éventualités militaires qui pouvaient se produire, sur le sens de l'attaque française, sur une possibilité d'offensive russe en Pologne, il rompit l'entretien, d'ailleurs le plus gracieusement du monde.

Quelques jours après, de la part du tsar, M. de Kocheleff fit visite à Saint-Julien. C'était le grand-maître de la cour. Il passait pour un ennemi personnel du Chancelier ; on le donnait dans certains cercles pour son successeur déjà désigné, et Saint-Julien crut un moment que cela annonçait en effet un prochain changement de la poUtique russe. Il se faisait des illusions.

Quoi qu'il en soit, on parla de choses sérieuses. Kocheleff demanda ce que l'Autriche comptait faire en cas de guerre franco-russe. Et Saint-Julien dut répondre qu'il n'avait pas sur ce point d'instructions de son gouvernement ; que personnellement il pensait que l'Autriche, ayant grand besoin et grand désir de la paix, se tiendrait sans doute dans une stricte neutralité.

Kocheleff le pressa, assurant qu'en cas de guerre heureuse avec la France, la Russie dédommagerait l'Autriche de ses anciennes pertes ; lui déclara que l'Autriche ne pourrait pas longtemps rester neutre ; que l'Allemagne se soulèverait ;

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qu'il faudrait alors faire une diversion contre Marmont, en lUyrie, vers Tltalie, pour la soulever aussi ; que la Russie ne voulait pas grand'chose, seulement la Bessarabie et la Moldavie jusqu'au Sereth, céderait le reste de la Moldavie, la Valachie, tout ce que l'on voudrait de Serbie, et cela sans engagement de l'Autriche, seulement pour la remettre dans son ancien état de force; qu'elle aurait encore le Tyrol, qu'on indemniserait la Bavière en Westphalie...

Saint- Julien était accablé de ces choses futures, un peu ébloui peut-être. Mais il ne pouvait rien répondre; il n'avait pas d'ordres. Il répétait seulement de lui-même que tout cela était grave, que la puissance française était énorme, que la Russie ferait mieux de faire la paix ; qu'en tout cas elle n'aurait pas trop de tous ses moyens, et que par conséquent elle devrait d'abord se hâter de traiter avec la Turquie, apparemment sur la base de l'intégrité territoriale de celle-ci, et donc de la restitution des Principautés.

En fin de compte, l'Empereur Alexandre lui demanda d'écrire à sa cour.

A quelques semaines de là, à la fin d'avril 1811, Saint- Julien, d'ordre de son gouvernement, remercia le tsar de la confiance qui lui avait été témoignée, mais déclara que l'Autriche, en bons termes avec la Porte, ne pouvait entrer en conversation sur un partage de ses dépouilles ; qu'en tout état de cause, il convenait avant tout de signer la paix avec le sultan; que même ainsi la Russie devait beaucoup craindre d'une lutte engagée avec l'Empereur Napoléon.

« En prenant congé de Sa Majesté, écrit Saint-Julien, je La priai de se rappeler que mes instructions les plus positives portaient de lui déclarer le vœu que nous faisions pour la continuation de la tranquillité sur le continent, et les justes appréhensions que nous avions des chances, désastreuses pour la Russie, que cette lutte menaçait d'amener, chances d'autant plus alarmantes pour nous que les intérêts de cet Empire

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étaient étroitement liés avec le maintien de l'équilibre en Europe. »

On retiendra donc de ces premiers propos, comme acquis, que l'Autriche ne répondait pas aux avances de la Russie; qu'elle prêchait la paix, soucieuse des dangers que la guerre pouvait attirer sur la Russie et sur l'Europe ; qu'elle insistait en tout cas, si la guerre devait éclater entre la Russie et la France, pour que la Russie fit d'abord la paix avec la Turquie, pour avoir tous ses moyens, aussi sans doute pour tranquilliser l'Autriche sur ses intérêts dans la direction des Balkans.

Une seconde phase de cette campagne diplomatique est marquée par les dépêches dont le comte de Saint-Julien soumit la substance au tsar le i^"" septembre i8i i. « Elles ne font pas plaisir à l'Empereur Alexandre », observa-t-il d'abord.

C'est que le gouvernement de Vienne y déclarait ne pas approuver l'attitude actuelle de la Russie à 1 égard de la France, exprimait le vœu que fût évitée une lutte <( dont l'issue malheureuse ajouterait à la grande prépondérance de son adversaire » .

Le tsar, quoique mécontent, voulut bien soutenir la conversation un moment sur les moyens qui restaient de s'entendre avec la France. Il affirma qu'il ne ferait pas la guerre pour l'Oldenbourg ; que d'ailleurs il était possible d'en trouver l'équivalent, par exemple la rive droite de la Vistule laissée à la Russie. — Et déjà sans doute Saint-Julien dut s'émouvoir de cette constante pression de l'ambition russe sur la Pologne.

Tout de même, constatant qu'il n'y avait pas entre la France et la Russie de conflit irrémédiable, Saint-Julien, selon ses instructions, proposa fermement la médiation de l'Autriche. — Le tsar répondit qu'elle était inutile, que la France ne l'accepterait pas; ou bien qu'elle exigerait le

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retrait des troupes russes massées à la frontière : à quoi il ne consentirait jamais.

— Qu'au moins, insista Saint-Julien, la Russie en finisse avec la guerre turque. — Il faut pour cela, répliqua Alexandre, que les Turcs se désistent de la ridicule prétention du statu quo ante bellum. Il faut que la Russie ait la récompense de ses succès ; il est impossible d'abandonner des Chrétiens à la vengeance de ces barbares.

On ne s'entendait donc pas.

Saint-Julien se plaignit des sévices soufferts par les sujets autrichiens dans les Principautés. Alexandre promit vaguement d'y veiller. Saint-Julien reparla de la créance des douze millions, n'obtint que des phrases quelconques.

Et le tsar le congédia « avec un air moins affable que de coutume, et le teint fort échauffé par la vivacité avec laquelle il avait parié et la chaleur qu'il avait mise à soutenir ses opinions ».

Quelques jours après^ nouvel entretien après un dîner chez l'Empereur. Saint-Julien insista encore beaucoup sur « le grand œuvre de la paix », fit valoir les mauvaises dispositions de la Porte qui ne voulait pas traiter, les menaces de la Suède sur la Finlande, la possibilité d'un passage de troupes françaises par le Danemark, le parti que pouvait prendre la Prusse.

Il ne fit que mécontenter le tsar, froissé qu'on n'eût pas confiance dans les ressources militaires de son Empire, irrité surtout que l'Autriche se refusât à lier sa cause à celle de la Russie.

Car c'est bien ce qui résultait de tous ces entretiens et de toutes les communications que Saint-Julien était chargé de faire.

Alors dans les derniers mois de 1 8 1 1 et au début de 1 8 1 2 , il subit un vigoureux assaut de Kocheleff et du Chancelier, venu lui-même à la rescousse.

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Kooheleff vint répéter les excellentes dispositions de la Russie à l'égard de l'Autriche, et que la base de sa politique était de s'attacher à elle, et que, d'après sa manière de voir, le salut de l'Europe dépendait de la réunion de volonté et d'intérêt des deux anciennes cours impériales. L'Empereur l'avait chargé d'ajouter « qu'il désirait que le cabinet de Vienne fût bien persuadé de la vérité de ce grand principe » .

Pour prouver ces bonnes dispositions, Kocheleff ajouta que des ordres étaient donnés pour concerter avec le comte de Saint-Julien les époques de paiement de sa créance de douze millions.

Il annonça encore, — car c'est toute une pluie de bonnes nouvelles, — qu'on ferait la paix avec la Turquie ; le tsar a même dit : « Elle sera prompte et déshonorante », laissant donc entendre que la Russie renoncerait aux Principautés.

Assurément il y avait là une promesse d importance capitale : observons pourtant que ce n'était encore qu'une promesse.

Le terrain ainsi préparé, le chancelier Roumiantzoff intervint ; il était « alors ancré dans sa place plus fortement que jamais », et il mena l'affaire rondement, comme une charge.

— Les bons offices offerts par l'Autriche nont aucun objet, et on ne voit pas à quoi ils pourraient mener ; car il n'y a pas de griefs véritables entre la France et la Russie; il n'est pas question de faits, de prétentions, mais d'intentions ; et comment les deviner, les prévenir ?

« Le duc de Vicence est parti d'ici avec la Loi et les Prophètes, chargé de tout ce qu'on pouvait dire et écrire à ce sujet; cela n'a abouti à rien. Par conséquent tout ce qu'on pourrait encore dire et écrire de la part de qui que ce soit ne serait qu'une répétition et n'amènerait nul autre résultat. »

— Il est certain, continua Roumiantzoff, que l'Empereur Alexandre est prêt à payer à l'Autriche les douze millions qui lui sont dus ; mais il voudrait en compensation une assurance

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de rAutriche qu'elle ne fera pas alliance avec un ennemi éventuel de la Russie.

— Saint-Julien se récrie, rappelle que sa cour a toujours déclaré qu'elle ne permettrait pas que ce paiement d'une dette reconnue dépendît d'une transaction politique quelconque.

— RoumiantzoflF ne fut pas ému et voulut savoir si la cour d'Autriche se trouvait liée par quelque engagement à fournir, en cas de guerre, des troupes contre la Russie, ou si elle comptait prendre de pareils engagements par la suite : il lui paraissait juste qu'à la veille d'une grande crise la Russie sût à quoi s'en tenir avec ses voisins.

L'insistance de Roumiantzoff était vive, et la position qu'il prenait était nette. Il n'obtint même pas de Saint-Julien la vague assurance qu'il espérait, et l'on peut croire que le gouvernement de Saint-Pétersbourg ne fut pas content de l'Autriche. On trouvera naturel qu'il s'en trouvât encouragé à se défier davantage encore de la politique de Metternich, En tout cas il le manifesta à l'ambassadeur autrichien : pendant plusieurs semaines. Saint- Julien ne put voir le tsar, n'eut plus d'invitation à dîner, même au bal de la cour, ne put, malgré tous ses efforts, rencontrer l'Empereur autrement qu'en tiers, ne reçut aucune visite de Kocheleff, ne fut pas appelé chez le chancelier, n'eut aucune nouvelle du paiement des douze millions.

Il sut seulement que Roumiantzoff était furieux, ayant appris que la mission autrichienne à Gonstantinople avait conseillé fortement au Divan de ne pas se relâcher de la prétention à la restitution des Principautés ; quon faisait des études à la Chancellerie pour assurer la proclamation de l'Empereur Alexandre comme Roi de Pologne en rendant aux Polonais leur constitution nationale de 1791.

Pourtant le gouvernement russe fit un dernier, un suprême effort, pour arracher quelque chose de l'Autriche.

Dans les premiers jours de janvier 1812, le comte de Lebzeltern, qui était à Saint-Pétersbourg depuis quelques mois comme chargé de mission à côté de Saint-Julien et que nous allons retrouver, se trouvait chez le Chancelier, qui, après quelques propos sur la situation, en vint à déclarer avec une certaine solennité qu'il formait le vœu que « l'Autriche reprît de l'embonpoint ». Mais la conversation, déjà intéressante, fut interrompue par un appel du comte Tolstoï.

Un moment après, Lebzeltern rencontra le tsar qui l'emmena à la promenade : le comte ouvrit les oreilles. Le tsar amena bientôt l'entretien sur les armements de l'Autriche à la frontière russe. — Lebzeltern nia toute mauvaise intention de la part de son Gouvernement. — « Il y a des circonstances, dit Alexandre, où l'on se laisse entraîner contre ses penchants. » Et il pressa son interlocuteur : « Que l'Autriche me dise si elle restera neutre, ou si elle agira contre moi, mais qu'elle me parle avec franchise et loyauté. »

« — Pour réclamer une telle confiance, observa hardiment Lebzeltern, il faudrait des procédés plus amicaux que jusqu'ici. » Et, comme le tsar s'étonnait, il revint sur la créance toujours suspendue. Et le tsar, après un moment d'embarras, répéta qu'avant tout il voulait savoir, il voulait voir clair sur ce qui se passait à Vienne.

La conversation fut quelques instants très vive, Lebzeltern insistant sur le paiement d'une dette reconnue, qu'il s'agissait de la parole de l'Empereur Alexandre, d'un engagement sacré ; le tsar obligé de le reconnaître, de promettre une fois de plus de payer, mais avec l'espoir qu'on lui donnerait bientôt de Vienne les assurances dont il avait besoin.

Le gouvernement russe n'eut pas autre chose de Lebzeltern ou de Saint-Julien que les mêmes conseils pacifiques, les mêmes avertissements sur la gravité des circonstances ; outre quelques reproches assez amers sur les relations du ministère russe avec l'agitation hongroise.

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Le tsar dut renoncer à d'autres résultats. Le lo mars 1812, il disait à Saint-Julien qu'il n'exigeait rien, qu'il n'attendait rien de l'Autriche : « Je ne souhaite autre chose que de la savoir se tenir passive ; qu'elle voie comme les choses tourneront, et qu'elle agisse ensuite d'après ce que ses vrais intérêts lui inspireront. »

Et Saint-Julien demeura silencieux, sachant pourtant que son silence ne pouvait manquer d'inquiéter.

Dans les premiers jours d'avril encore, sur des nouvelles delà frontière autrichienne, le Chancelier appela Saint-Julien : « L'Empereur voudrait qu'en tout cas l'Autriche en agît avec lui avec la même franchise comme lui avait fait en 1809 où l'Empereur avait expédié un courrier d'Erfurt pour nous avertir qu'il avait pris des engagements à se déclarer contre nous, si nous étions les agresseurs. »

Saint-Julien crut pouvoir affirmer la neutralité de l'Autriche.

Il y avait plus de quinze jours que l'Autriche était l'alliée de la France.

C'est donc bien de propos délibéré (jue l'Autriche a conclu un traité d'alliance avec Napoléon, et, en dehors de ces documents décisifs, on peut en être d'autant plus certain que c'était son intérêt évident, et qu'en vérité elle ne pouvait guère faire autrement.

La discussion décisive sur les conditions du traité ne fut pas longue \ Tout était préparé depuis plusieurs mois. Il n'y avait qu'à mettre sur le papier les résultats des entretiens que Napoléon et Maret avait eus avec Schw^arzenberg.

Et voici donc les articles essentiels de l'acte qui fut signé à Paris le 14 mars 181 2, ratifié le i5 à Paris et le aS à Vienne.

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