Cf. A. Sorel, VII, 558. — J. d'Ussel, op. cit., 3o
2. Grâce encore au Grand-Duc Nicolas Mikh., et à M. Frédéric Masson, nous avons eu l'avantage de pouvoir publier dans la Bévue des Etudes Napoléoniennes, V, 211-239 et 359-382 (mars-mai 1914} les Dépêches du comte de Lebzeltern à Metternich en mai-juin 1812. — C'est cette source que nous analysons ici.
35a L ALLIANCE AUTRIGHIEiraE
Il commença par mettre le comte de Stackelberg, l'ambassadeur russe à Vienne, au courant du traité. Il lui promit que le corps autrichien n'opérerait que du côté de la Bukovine et ne serait augmenté en aucun cas. « Quelles garanties m'en donnez-vous, demanda l'ambassadeur? — Ces garanties, répondit le ministre, seraient dans l'intérêt même de la monarchie autrichienne si elles n'étaient pas dans la loyauté du souverain au nom duquel je parle en ce moment. » Ce qui laissait ces garanties dans un domaine encore nébuleux.
Ce sont des assurances de même nature qui furent portées par Saint-Julien et Lebzeltern au gouvernement de Saint- Pétersbourg et au quartier général de l'armée russe.
Le 7 avril 1812, Saint-Julien fut appelé chez le chancelier Roumiantzoff, qui l'interpella assez vivement : — On venait, dit-il, d'apprendre la signature d'un traité austro-français qui mettait 3o.ooo Autrichiens à la disposition de l'Empereur Napoléon ; l'Empereur Alexandre en était extrêmement ému, car il ne pouvait pas faire la guerre à toute l'Europe : il se verrait donc forcé d'entrer en négociation avec la France, les points de contestation avec elle ne roulant en somme que sur des objets de commerce. « Il semble pourtant, ajoutaitil, qu'il ne soit pas dans les vrais intérêts de l'Autriche de forcer la Russie à renouer son alliance avec la France et de la contrarier dans les efforts qu'elle est prête à faire povir rétablir cet équilibre si absolument nécessaire pour la tranquillité future de 1 Europe ; il n'est d'ailleurs nullement dans le plan de l'Empereur Alexandre de vouloir en cas de succès borner la France à ses anciennes limites. »
Et le chancelier confirmait encore — : « 11 ne s'agit que de donner un état stable à l'Europe ; l'Autriche devrait rester spectatrice tranquille de cette lutte. Quelle que soit la guerre, la Russie estime toujours nécessaire que l'Autriche reprenne son embonpoint ; la Russie espère avoir assez de force pour consolider un système d'équilibre par la réintégration des
LA MISSION LEBZELTERIN 353
puissances intermédiaires. Du moins, elle comptait sur la franchise de la cour de Vienne, comme cette cour avait profité de la franchise de l'Empereur Alexandre en 1809. — Si l'engagement que la cour de Vienne a pris ne porte qu'à une manière arbitraire d'employer ces 3o.ooo hommes, sans être obligée à faire beaucoup de mal à la Russie, ainsi qu'en a agi le prince Galitzyn en 1809 où tout le sang répandu s'est borné à deux blessés, l'Empereur Alexandre a une si profonde vénération pour la véracité éprouvée de Sa Majesté l'Empereur François qu'il suffira qu'il en soit averti pour être tout à fait tranquille à cet égard.
Saint-Julien répondit, assurément de bonne foi, que sans doute le Chancelier ne croyait pas plus que lui-même à ce prétendu traité. Et la conversation ne put se soutenir.
Mais il fut aussitôt appelé chez l'Empereur, qui lui mit sous les yeux le texte du traité austro-français, car la cour de Russie était là-dessus admirablement renseignée. « Si l'intention de votre maître, dit le tsar, est de ne jouer que la comédie et de se borner à une vaine ostentation de ses 3o.ooo hommes, il me suffit qu'on me mette dans le secret. Mais si tout de bon vous voulez me faire la guerre, j'ai six divisions à vous opposer, indépendamment de l'armée du Danube ; et j'emploierai, quoiqu'à regret, les moyens que le mécontentement en Hongrie me fournira ; ou bien je m'arrangerai avec la France, et cela ne tournera pas à votre avantage. »
Saint-Julien ne put rien dire : il ne connaissait pas le traité, et il n'y croyait toujours pas. Et il est remarquable que son gouvernement en effet ne l'en ait pas informé, pour détourner les effets peut-être dangereux de la colère du tsar. Car Alexandre était réellement très ému, et il constatait, avec une vraie douleur, en des termes très frappants, ovi nous appelons une attention particulière — car c'est le fond même de la thèse que nous développons en ces volumes — , qu'en i8o5
Dhiault. — Grand Empire. a3
354 l'alliance autrichienne
dans la défection de la Prusse, en i8on dans Tinaction de l'Autriche; en 1809 dans l'agression de l'Autriche obligeant la Russie à observer son accord avec la France, et maintenant dans la position prise par l'Autriche, il y avait en tout cela une fatalité inconcevable, un concours d'événements extraordinaires, qui ne pouvait que donner toujours l'avantage à l'Empereur Napoléon.
Rien de plus exact ; il n'y avait pas d'Europe contre l'Empire de Napoléon; il n'y avait pas d' « alliés ».
Saint-Julien ne put rien dire d'autre, et ses dépêches de Saint-Pétersbourg se terminent par cette nouvelle : — L'Empereur Alexandre est parti aujourd'hui (21 avril) pour Vilna. Très probablement il se portera sur la Vistule et se fera proclamer Roi de Pologne ^
Il y a quelque chose de plus dans les rapports du comte de Lebzeltern. Sa mission, postérieure d'un mois aux dernières dépêches de Saint-Julien, est sans doute le résultat de l'émotion que celui-ci venait de constater chez le tsar. Il fallait s'expliquer. On s'y essaya, d'ailleurs avec un médiocre succès.
Le comte de Lebzeltern reçut donc de Vienne l'ordre de se rendre à Vilna auprès de l'Empereur Alexandre. Il y fut dans les derniers jours de mai, jusqu'au 3 juin.
Ses envois à Metternich consistent d'abord en quatre rapports fort bien renseignés sur les secrètes dispositions de la cour de Russie à ce moment, c'est-à-dire sur ses relations avec la Turquie : l'agent autrichien croit à la paix turco-russe, peut-être même à une diversion turco-russe vers la Save ; il ne croit pas que l'Autriche ait rien à en redouter ; — avec la Suède : il s'agit de la correspondance très étroite établie dès lors entre la cour de Saint-Pétersbourg et celle de Stockholm ; — avec l'Angleterre : les gouvernements de Saint-Pétersbourg et de Londres ne s'entendent pas sur tous les points,