I. A. Vandal, III
de la cuisine ou pour y continuer sa collection de cachets de cire.
Napoléon regrettaqu'onnelui eût pas amené l'archiduc héritier Ferdinand, On excusa son absence sur sa timidité : Napoléon déclara qu'il se fût bien chargé de le « dégourdir » en moins d'un an. On n'en fit pas l'expérience.
Par compensation, il se mit en frais pour gagner les bonnes grâces de Timpératrice d'Autriche, Marie-Louise d'Esté, qui ne cachait pas sa mauvaise humeur et la profonde haine qu'elle gardait au conquérant. Il l'entoura de menus soins, recherchant ouvertement sa compagnie et sa conversation, effaçant devant elle seule l'orgueil de sa puissance. Les contemporains et les historiens ont retenu ce tableau, dont le genre s'harmonise joliment au cadre de la cour de Saxe : Napoléon en habit de cour, une longue canne Louis XV à la main, debout à la portière de Ja chaise à porteurs de l'impératrice d'Autriche qu'il retient en aimables propos. Il eut beau « faire son petit Narbonne », il manqua cette conquête, et l'échec fut sensible à son amour-propre.
Faut-il y voir l'image de l'Allemagne résignée, non conquise ?
Le roi de Prusse était veuf depuis deux ans de la malheureuse reine Louise. Non sans peine il se décida à venir à Dresde, tard, deux jours seulement avant le départ de l'Empereur. On nota les discrètes ovations des peuples sur son passage, hommage à la cour de Berlin grandie par ses malheurs courageusement supportés.
Il n'y eut pas à Dresde de fêtes éclatantes, de grands déploiements de magnificence. L'entrevue garda jusqu'au bout la même simplicité. Il y eut une chasse aux environs, à Moritzbourg. Il y eut des concerts, quoique Napoléon les aimât moins que le théâtre. Il n'y eut guère d'autres cérémonies que celles de la vie de cour ; la toilette de l'Impératrice parmi les merveilles de l'orfèvrerie française, dans un luxe ruisse-
lant d'or et de pierreries, Saxonnes et Autrichiennes éblouies d'une telle somptuosité, humiliées de leur modestie; — le dîner de l'Empereur, chaque soir : avant le dîner, la réunion dans les appartements, chaque entrée annoncée par les valets : « Leurs Majestés le Roi et la Reine de Saxe, — Leurs Majestés Impériales et Royales Apostoliques, — Sa Majesté l'Impératrice des Français reine d'Italie » ; — enfin, après un intervalle, « TEmpereur », seul, le chapeau sur la tête, princes, rois et empereur d'Autriche chapeau bas devant lui ; — après le dîner, le cercle de la soirée, la tournée impériale, comme aux Tuileries ; les caprices du maître, gracieux ou rude, grondant celle-ci, frappant amicalement sur l'épaule de celui-là ; l'attente anxieuse de tous, les femmes affolées d'angoisse et de curiosité, les nerfs tendus sous son regard.
Qui donc eut jamais une telle action sur son entourage? Et parmi toutes ces scènes, à tous les moments du jour, tout autour de lui, devant ses moindres gestes, un concours de flatteries inouïes : la petite Senfft, la fille du ministre saxon, instruite à caresser, à embrasser son portrait, avec des extases, des cris d'adoration : « Comme je l'aime ! » Des poèmes de circonstance, où la louange, toujours la même, s'ingéniait cependant à la recherche de la variété, éteignant le soleil, « moins beau et moins grand que lui » dans les rayons de la gloire du héros.
Et l'Empereur, indulgent à ces manifestations de la « nigauderie allemande », s'écriait avec un peu d'écœurement : « Ils me croient donc bien bête ? » Sa tête si solide n'en était pas troublée ; il en prenait un peu plus de mépris pour les hommes et pour les rois.
Qu'on nous permette de rappeler ici une jolie page d'Albert VandaP : « Dans les derniers temps de son séjour à
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Dresde, l'Empereur fit une longue promenade à cheval, avec une brillante escorte, parmi un grand concours de populations courbées par ladmiration et par le mystère du lendemain. Il prolongea sa chevauchée à travers les gracieux vallons des environs, les jardins et les vignobles. Puis tout à coup, rencontrant un sanctuaire très vénéré, il sauta de son cheval, laissa là son escorte magnifique, entra et s'attarda dans une profonde méditation. En ces heures, qui étaient pour lui la veillée des armes, sentait-il un instinctif besoin de se recueillir et d'aller où l'on prie?
« A la même époque, dans l'église d'un petit village de Lithuanie, aux environs de Vilna, un prêtre célébraitla messe, de grand matin. En descendant de l'autel, il vit au fond de la nef un officier russe agenouillé, le visage dans les mains. Il s'approcha et reconnut l'Empereur Alexandre... Pourquoi ne pas croire aussi que le tsar venait affermir et réconforter son âme, à la veille des suprêmes épreuves?... Avant de risquer leur destinée dans le jeu terrible des combats, les deux Empereurs cherchaient sans doute à se fortifier d'un concours surhumain. »
Ces récits, fondés sur quelques témoignages contemporains, portent du moins l'imagination et soulignent la gravité dramatique du moment.
Le jeudi 28 mai eut lieu le dernier grand dîner officiel des souverains réunis à Dresde. Le vendredi matin, à trois heures et demie, dans un grand bruit de sabres heurtés et de chevaux piaffants et galopants, Napoléon s'en allait vers l'Est, désormais chef d'armée. Derrière lui la compagnie des empereurs et des rois se dispersa.
En courant à la frontière russe. Napoléon laissait ses propres frontières fortement organisées contre l'Angleterre, et il avait préparé d'importantes ressources navales pour une action décisive et générale contre elle, après la défaite de la Russie.
La réunion de la Hollande et la paix relative qui suivit Wagram furent Toccasion d'une recrudescence des armements maritimes. La marine hollandaise fut reconstituée ; ses divisions furent réunies à des divisions françaises ; l'Empereur attendait de cette fusion d'importants résultats S Mais il donna surtout une vigoureuse impulsion aux constructions. En mai 1810, Decrès eut l'ordre de presser le lancement de nouveaux navires au Havre, à Dunkerque, Cherbourg, Brest, Saint-Malo, Rochefort,' Toulon. Ce furent notamment le Wagram, l'Iéna, la Prégel. En juillet i8io, il fit mettre 5 vaisseaux sur les chantiers de Venise, autant à Trieste. Murât fut obligé de construire des navires au lieu d'augmenter son armée. Cinq vaisseaux et trois frégates furent commencés à Rotterdam et Amsterdam ; les Hollandais furent contents qu'on donnât de l'activité à leurs arsenaux^. L'Empereur voudrait arriver le plus tôt possible à un armement de 1 1 5 vaisseaux de ligne.
Il fait venir des mâts de l'Istrie, de la Corse. H y a de lui un rêve formidable pour l'exploitation de toutes les forêts de l'Empire, 6 décembre 1811^ : « H résulte de mes différents renseignements que j'ai en France 16 millions d'arbres ayant 5 pieds de tour, ou 480 millions de pieds cubes, ou de quoi faire 4.800 vaisseaux.
« Ainsi avec un seul ordre, je puis, d'ici au mois de février, faire couper dans tout mon empire une quantité de bois suffisante pour faire 4 800 vaisseaux, et cela sans porter préjudice à mes forêts, car on ne couperait que les arbres ayant cent cinquante à deux -cents ans, et dès lors cette coupe ne ferait aucun tort au martelage ordinaire. Si l'on voulait prendre des arbres de trois pieds de circonférence comme la