‹ Napoléon et l'Europe (volume 2)Chapitre 199 sur 225 · Albert Vandal. III · texte numérisé non relu

Albert Vandal. III

1. Arch. Nat., AF, IV, 1713. — Ed. Driault, Napoléon en Italie, 652-654.

qui arrêterait les efforts du Nord, si ron avait à défendre la civilisation et l'ordre social contre les invasions de nouveaux barbares... Ces provinces ont aussi une grande importance commerciale pour les relations avec Constantinople et l'Asie. Costanizza et Spalato ont déjà fait tomber Odessa; elles dcmnent une mer de plus à la France et rejettent la Russie au delà de la mer Noire. »

Dans une autre lettre : « L'Illyrie, dont on porte la population à i.55o.ooo âmes, forme un immense boyau très irrégulier qui a presque autant de frontières que la France, et de là naissent quelques conséquences. Ce pays, si l'on voulait en faire un État séparé, n'aurait ni corps ni embonpoint, ni de quoi se suffire à lui-même, ni le moyen de se défendre contre ses turbulents voisins, La situation détermine donc sa dépendance, à moins dédire que cette situation même appelle d'autres accroissements et que l'Illyrie est seulement un cadre d'État que l'avenir aura à remplir.

« Pour ce qui est des rapports avec le Grand Empire, les Provinces Illyriennes forment visiblement un point central dans la chaîne des territoires, comme dans la chaîne des pensées qui doivent, si je ne me trompe, en lier les différentes parties. »

Il faut lier en effet toutes ces entreprises et en embrasser l'ensemble, quoiqu'encore inachevé. L'Empire d'Occident reconstitué sous la puissante autorité de Napoléon, ce n'est qu'une moitié de l'Empire; il faut le finir, y joindre l'Orient, pour refaire l'Empire romain. Auguste aussi avait annexé à l'Italie la Norique et la Pannonie, groupées plus tard avec la Dalmatie en diocèse d'Illyrie.

Or, la mission des empereurs d'autrefois fut d'écarter pendant des siècles les barbares de Germanie et de Scythie pour assurer aux peuples de la Méditerranée les bienfaits de la paix romaine, « pax romana ». Napoléon ne renia point cette part essentielle de sa fonction : ce fut comme le terme der-

nier et la suprême raison de son ambition, dont la définition va donc ainsi se préciser.

Cependant, il observait ce but de l'Orient où se réalisait son rêve impérial. Il tentait de reprendre ses relations avec la Turquie abandonnée à Tilsit, en apparence du moins, surtout à Erfurt, par le sacrifice regrettable de la Moldavie et de la Valachie.

Au moment d'envahir la Russie, il était utile de reprendre pied à Constantinople : on se retrouvait dans la position de l'ambassade Sébastiani. La France n'y était alors représentée que par un chargé d'affaires, La Tour-Maubourg. Au commencement de 18 12, après plusieurs années de rapports sans intérêt, La Tour-Maubourg reçut mission d'engager une négociation pour un rapprochement formel avec la Turquie. Il devait faire remarquer aux ministres de Sa Hautesse que les armements français en Pologne avaient déjà obligé les Russes à y porter leurs meilleures troupes et que cela procurait aux Turcs « une diversion réelle et puissante ». — « L'attachement que Sa Majesté a pour son ancien allié, écrivait Maret, est entré pour beaucoup dans les dispositions qu'Elle a prises à l'égard de la Russie. Sa Majesté ne pouvait voir avec indifférence les dangers de l'Empire Ottoman, et, quelle que fût la conduite du Grand Seigneur à son égard % il était dans ses sentiments de venir à son secours par une diversion dont l'efficacité est démontrée par ses résultats. »

Donc, en de telles circonstances, la Porte commettrait une grave erreur en consentant à traiter avec la Russie : « Nous avons lieu de penser, continuait Maret, que la Porte ne voudra pas, par une paix désavantageuse que la Russie, si fortement compromise avec Sa Majesté, ne se sent point en état de lui dicter, faire le sacrifice d'une partie de ses Etats

I . A.llusioa au traité des Dardanelles signé avec l'A-ngleterre en février

et renoncer à l'espoir que lui donnent des événements à venir, qui ne sont pas dénués de probabilités, de recouvrer un jour tout ce qu'elle a perdu depuis quarante ans. » On devait en effet se persuader à Gonstantinople qu'un arrangement avec les Russes ne serait qu'une trêve qu'ils dénonceraient aux premières circonstances favorables : « Leur ancien projet contre Byzance, dont on montrait la route à Catherine, sur l'arc de triomphe de Kherson, n'est point abandonné ; ils ont toujours compté sur leurs intelligences avec les Grecs, sur la communauté de religion des deux peuples, sur les mouvements qui pourraient éclater dans les provinces. Les Russes ne veulent pas seulement des conquêtes en Turquie ; ils voudraient arborer leur étendard et leur croix dans Gonstantinople et jusqu'au fond de la Grèce ; ils changeraient la religion de l'Empire; ils forceraient à s'expatrier une partie de la population, comme on a vu de nombreux habitants de la Grimée, et, depuis quelques années, de la Bessarabie, ne pouvant supporter les persécutions des Russes, venir chercher pour leurs personnes et leur croyance un asile dans les possessions ottomanes. »

Il ne fallait plus songer aux événements de 1807, où l'alliance de Napoléon avec Selim n'avait pas pu produire les résultats espérés. Alors « le but principal de l'Empereur avait été rempli par la destruction de la Prusse devenue victime de son agression ; on ne combattait plus ensuite la Russie que comme partie secondaire, et il était naturel qu'on lui eût accordé la paix, aussitôt qu'elle en avait fait la demande, d'autant plus que l'Empereur ne se trouvait obligé par aucun traité à continuer la guerre. Mais ici la Porte se trouvait partie principale et unie dans la lutte : la France et ses alliés n'auraient qu'un seul but, celui d'abaisser et de réduire la Russie; l'Europe savait assez si l'Empereur avait l'usage de manquer le but de ses guerres, et, à en juger par l'immensité et la perfection des préparatifs qui étaient faits pour celle-ci,

on devait s'attendre qu'elle aurait des résultats plus grands encore que ceux des guerres précédentes » .

En conséquence, le sultan ne pouvait se refuser à renouer l'ancienne alliance ; il se porterait lui-même sur le Danube à la tête de loo.ooo hommes; 4o.ooo hommes de sa cavalerie courraient au Dniester pour faire leur jonction avec l'aile droite de la Grande Armée et ensemble les troupes franco-turques s'étendraient invinciblement de la mer Baltique à la mer Noire, balayeraient les Russes devant elles très loin vers le Nord\

La Porte entendit un peu ce langage et cette argumentation d'ailleurs parfaitement logique. Elle fit quelques promesses de ne pas traiter avec la Russie; elle nomma un ambassadeur à Paris ; elle annonça de nouveaux armements.

Au fond, elle manquait d'enthousiasme ; elle craignait d'être trompée comme en 1 807 ; elle douta longtemps de la réalité de la rupture franco-russe, car elle avait cru plutôt à un projet de partage de la Turquie entre la Russie et la France. Elle avait peur au moins que la guerre imminente ne se terminât bientôt par quelque arrangement dont elle ferait encore les frais. D'autre côté l'Angleterre déclara, le 27 avril 181 2, que si la Turquie s'alliait avec la France, elle romprait aussitôt tous rapports avec elle et commencerait les hostilités, en sorte que le sultan aurait deux guerres à soutenir à la fois, contre la Russie et contre l'Angleterre.

Enfin le gouvernement ottoman n'était pas sans inquiétude à l'endroit des secrets desseins de l'Empereur ; il le soupçonnait de faire la guerre aux Russes pour lui-même plus encore que pour la Turquie; il eût redouté même les conséquences d'une victoire française sur les Russes. Et ce n'était pas mal raisonner.

I. Aff. Étr., Corr.de Turquie, n^ 324, £''«49-55,86-88, 136-128, i3oi32, 283-292, 343 : dépêches de Maret et de Latour-Maubourg. — Ed. Driault, Napoléon en Italie, 659-660.

En somme, la neutralité entre les belligérants répondait mieux à ses intérêts et à ses dispositions : il trouvait sa sûreté dans les conflits entre les puissances chrétiennes; il satisfaisait sa vanité à être sollicité de toutes parts ; la guerre qui durait depuis 1806 était trop longue pour sa mollesse : « L^homme qui a soif ne repousse pas l'eau qu'on lui présente », disait le reis-eÉFendi, et il écoutait les propositions de la Russie.

Pour renforcer l'action deLa Tour-Maubourg, en des circonstances qui devenaient critiques, Napoléon expédia à Constantinople son ancien ambassadeur à Vienne, le général Andréossy. Voici quelques formules de ses Instructions, en date du 18 avril 1812^ : — L'alliance à conclure devait comprendre un traité patent, par lequel les deux puissances se garantiraient leurs territoires respectifs ; ainsi la restitution de la Moldo-Valachie à la Turquie serait positivement assurée ; c'était la destruction de la convention d'Erfurt, en conséquence toute naturelle de la rupture entre Alexandre et Napoléon.

Des articles secrets comportaient le rétablissement de la puissance de la Porte en Crimée et en Petite Tartarie, si la guerre était favorable.

Une convention militaire jointe réglerait la contribution de chaque puissance aux opérations communes ; le Sultan conduirait lui-même 100.000 Turcs sur le Danube; arrivé à Yassy, il enverrait qo.ooo hommes à l'Empereur, surtout de la cavalerie, pour l'opposer aux Cosaques. Une autre armée turque, liée aux troupes persanes, attaquerait la Russie par le Caucase et le Kouban.

La France en cette alliance ne demande rien pour elle. Mais « il est de l'intérêt de la Porte que la Russie soit affaiblie, qu'elle perde les rivages de la mer Noire, les provinces qui ont fait partie de l'Empire ottoman ; que la Pologne, qui

Page 1