‹ Napoléon et l'Europe (volume 2)Chapitre 201 sur 225 · I. Corr. de Napoléon, XXI, 2i · texte numérisé non relu

I. Corr. de Napoléon, XXI, 2i

consul de France, très versé dans les choses et dans les langues de l'Orient, Auguste-Andréa de Nerciat*.

« L'intention de Sa Majesté est d'avoir des renseignements positifs sur l'état dans lequel se trouvent actuellement la Syrie et TÉgypte. » — Il s'agit donc, en allant d'Alep à Saint-Jean d'Acre, d'étudier la situation politique des différentes parties de la Syrie, et, pour le faire avec ordre et d'une manière complète, d'examiner successivement la statistique de ces pays, leur administration, leurs dispositions, soit envers la Sublime Porte, soit envers les autres peuples, en ne s'arrêtant qu'aux objets de quelque importance politique.

— Il faut relever la situation des principaux lieux, les distances et les moyens de communication de l'un à l'autre, la forme des ports dans les villes du littoral, l'espèce de commerce qu'il serait utile d'y faire, les moyens de défense du pays et en particulier l'état des places de Saint-Jean d'Acre et de Jaffa. « La plupart de ces nations sont soumises aux Turcs ; mais les autres ont conservé leur indépendance, tels que les Druses qui habitent les montagnes du Liban ; il faut tacher, d'après cela, d'évaluer la véritable force des Turcs et dans quelle proportion ils se trouvent avec les autres classes d'habitants.

— Il faut voir quelles sont les troupes entretenues dans ces différentes parties, les rapports des gouverneurs entre eux, les intérêts et jalousies qui les divisent, les dispositions des pachas et des beys envers la Sublime Porte et les conséquences qui en résultent pour la défense et la sécurité du pays.

— Il faut faire les mêmes observations en Egypte, en ce qui concerne Rosette, Alexandrie, la citadelle du Caire, rechercher quelle impression y reste de l'expédition des Fran-

I. Aff. Etr. , Corr. d'Autriche, vol. 387, f°» iSg-iôa ; — Corr. de Turquie, vol. 223, P** 38, 88-89, 104-111, 123-125, 126-128, 198-199, et passim jusqu'à 455.

çais, quelles dispositions les chefs et les habitants ont conservées envers la France, quelle y est l'autorité de la Porte, quelles troupes elle entretient en Egypte et jusqu'à quel point elle peut compter sur la soumission de cette contrée : « Vous vous rappellerez, afin de vous soutenir contre toutes les difficultés et les fatigues de votre importante mission, que vous êtes agent de Sa Majesté dans un pays encore tout rempli de ses hauts faits d'armes et dont le sort ne peut que l'intéresser vivement... Agréez les vœux que je fais pour votre succès, et partez avec confiance. Vous allez servir Sa Majesté ; sa fortune vous couvrira. »

Nerciat était parti aussitôt dans le courant de décembre. Il passa par Constantinople en mai 181 1, puis par Konieh et la Natolie (comme il dit) , vers Tarse et Lattakieh ; il constata dans ces pays de l'Asie Mineure une extrême misère et un mécontentement général, « qui va même jusqu'à faire souhaiter au musulman artisan ou agricole la domination d'une puissance européenne qui les délivre de l'oppression des Osmanlis leurs conquérants ». — Si on attaquait, dit-il ensuite, la Syrie et l'Egypte, on trouverait dans ces pays de Natolie d'abondantes ressources, de quoi nourrir une armée de 200.000 hommes pendant plusieurs années. L'Asie Mineure fournirait elle-même ces 200.000 hommes, et, si les pachas voulaient, 200.000 hommes de plus; il est vrai qu'ils seraient sans doute neutres, soucieux seulement de garder leur indépendance. Rhodes aussi donnerait beaucoup de provisions, l'arsenal est garni de poudre, depuis le temps des chevaliers, dit-on (?) : on aurait tout ce qu'on voudrait en donnant un peu d'argent au bey qui gouverne le pays. D'ailleurs, lile est facile à enlever, mal défendue et mal armée.

A Alep, à Tripoh, où Nerciat arrivait en janvier 18 12, le bruit est répandu qu'une flotte française est devant les côtes de l'Egypte ; les habitants de ces villes appellent les Français ; mais ils aiment aussi l'argent anglais, et ils ne sont pas « élec-

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trisés par la gloire de Sa Majesté ; leurs cœurs sont peu faits pour ce noble sentiment » .

Plus au sud, Nerciat note la puissance toujours considérable du pacha de Saint-Jean d'Acre, Suleiman, successeur de Djezzar. Les habitants y préfèrent les Français à toute autre nation de l'Europe; mais ils ne se déclareraient qu'après l'événement, et il ne faut pas compter sur eux dans une grande entreprise. Du reste, Saint- Jean d'Acre, avec ses 6 ou 7.000 habitants, n'a que des défenses rudimentaires ; il n'y a qu'une garnison de 5oo hommes, avec 5oo Mamelucks qui sont le plus souvent dispersés ou absents. Jaffa est encore plus facile à prendre.

Dans tous ces pays règne le même désordre. On n'y connaît aucune autorité que celle des pachUs ou des beys, qui ne se font obéir que par la brutalité. Il y a tout à faire, et, en attendant, il n'y a aucun obstacle militaire ; une armée y passerait sans difficulté.

Divers incidents, notamment faute d'argent, empêchèrent Nerciat de passer en Egypte ; il était en Syrie au moment où Napoléon entrait en Russie : tous événements, petits ou grands, étaient dès lors suspendus aux destinées de la guerre de Russie V

Au moment de partir pour Dresde, Napoléon avait envoyé M. de Narbonne auprès du tsar à Vilna. Il y fut du 18 au 20 mai ; il donna à l'Empereur Alexandre de vagues assu-

I. Arch. Nat. AF, IV, 1689 : Un dossier Turquie-Egypte, i8i2-i8i3, avec cette mention : n Les pièces qui manquent à ce dossier ont été brûlées par ordre de Sa Majesté pendant la campagne de Russie ». — Il est à croire que ces pièces avaient de l'importance.

38o AU CœUR DE LA RUSSIE

rances pacifiques ; l'Empereur lui répondit de même sorte. Il ajouta qu'il ne tirerait pas l'épée le premier : « Je ne veux pas avoir aux yeux de l'Europe la responsabilité du sang que fera verser cette guerre! »... Et montrant sur une carte l'Asie orientale et le détroit de Behring : « Si l'Empereur Napoléon est décidé à la guerre, et que la fortune ne favorise point la cause juste, il lui faudrait aller jusque-là chercher la paixl »

Ni de part ni d'autre on ne pouvait avancer aucun objet de négociation : Roumiantzoff s'en réfère aux instructions de Kourakin, et l'on sait qu'elles étaient inadmissibles. Puis on amène à Narbonne des provisions de voyage très soignées et des chevaux de poste,... et on l'expédie.

Napoléon n'avait voulu que gagner du temps. Il craignait une attaque russe sur Varsovie, qui pouvait en effet le prévenir, immobiliser dès le début de l'action la Prusse et l'Autriche. Lauriston, à Saint-Pétersbourg, n'avait plus que des instructions militaires ; une des dernières dépêches de Maret, du i8 février 1812, fut pour lui annoncer les mouvements des troupes françaises, mais en lui ordonnant de les nier' : — Quand on ne pourra plus nier, on n'avouera que ce qui sera parfaitement connu ; on dira que Sa Majesté concentre des forces, comme a fait la Russie avant lui, sur le Niémen et sur les limites du grand-duché de Varsovie, dans une pure intention défensive.

« Mais, si les Russes entrent dans le duché de Varsovie ou dans la Vieille-Prusse, vous devez laisser entrevoir qu'une pareille disposition équivaudrait à une déclaration de guerre, et que dans ce cas vous seriez obligé de quitter Saint-Pétersbourg. Vous ne ferez cependant cette insinuation qu'autant qu'il vous paraîtrait certain que les Russes sont disposés à entrer dans le duché de Varsovie. Le jour où un seul Cosaque

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